vendredi 2 janvier 2009

[Aletheia n°135] Il y a 40 ans, L’hérésie du XXe siècle

Aletheia n° 135 - 2 janvier 2009
Il y a 40 ans, L’hérésie du XXe siècle
Diffusé en librairie à partir de décembre 1968, L’hérésie du XXe siècle est un des livres les plus importants de Jean Madiran. Vingt ans plus tard, dans la postface écrite pour la réédition de cet ouvrage, il estimait : « S’il me fallait ne laisser après moi qu’un seul livre, ce serait celui-là ». Il précisait encore : « J’ai exprimé dans l’Hérésie toutes les raisons de mes refus et aussi toutes les idées pour lesquelles je me bats. Tous les combats auxquels j’ai, en quelque sorte, consacré ma vie.[1] »
Les premières lignes de l’avant-propos précisaient d’emblée : « L’hérésie du XXe siècle est celle des évêques. Non qu’ils en soient les inventeurs : mais les agents. Ils ne sont pas débordés par elle ; si elle a presque tout envahi, ce n’est pas en raison de leur impuissance ou de leur inattention, c’est parce qu’ils en sont. »
Comme toujours chez Madiran, ce coup d’estoc s’accompagnait d’une précision qui ne nuançait pas l’accusation mais faisait les distinctions nécessaires pour mieux circonscrire son périmètre :
« Les évêques : mais combien d’entre eux ?
La “majorité“, à ce qu’ils disent, et souvent même quasiment l’“unanimité“. Ils ont raison de le prétendre : ils ont raison en ceci que leur prétention ne se heurte à aucune contestation épiscopale. Un très petit nombre d’hérétiques, peut-être, fait marcher l’ensemble des évêques : mais enfin ils marchent, et ceux mêmes qui ne voudraient point marcher acceptent de faire semblant, ou de laisser croire qu’ils marchent aussi. […] Je ne suis pas juge des culpabilités : je réponds à l’agression des erreurs qui massacrent les âmes. Je constate que l’hérésie est enseignée par des évêques et n’est pas contestée par d’autres évêques. »
La suite du livre ramènera ces « erreurs qui massacrent les âmes » à sept « propositions », qu’il n’est pas inutile de rappeler aujourd’hui :
I. La transformation du monde (mutation de civilisation) enseigne et impose un changement dans la conception même du salut apporté par Jésus-Christ.
II. La transformation du monde nous révèle que la pensée de l’Eglise sur le dessein de Dieu était, avant la présente mutation, insuffisamment évangélique.
III. La foi écoute le monde.
IV. La socialisation n’est pas seulement un fait inéluctable de l’histoire du monde. Elle est une grâce.
V. Aucune époque autant que la nôtre n’a été en mesure de comprendre l’idéal évangélique de vie fraternelle.
VI. Dans un monde tourné vers la prospective, l’espérance des chrétiens revêt sa pleine signification.
VII. Le droit naturel est l’expression de la conscience collective de l’humanité.

On le voit, l’ouvrage analysait la crise du catholicisme d’alors – nous étions en 1968 – en remontant aux principes. L’hérésie du XXe siècle, disait Jean Madiran, est « le fruit d’une déchéance intellectuelle sans précédent » (p. 64), elle est « la fille religieuse de la philosophie moderne » (p. 66).
La recension de Marcel Clément
Marcel Clément, qui dirigeait alors L’Homme nouveau, a bien vu l’importance du livre.
L’histoire de L’Homme nouveau comme la biographie intellectuelle de Marcel Clément restent à écrire. À cette époque, Marcel Clément s’associait, avec éclat, à une « Adresse au Pape » signée par nombre de personnalités catholiques éminentes – P. Debray, J. de Fabrègues, E. Gilson, A. Latreille, G. Marcel, H. Massis, F. Mauriac, E. Michelet, J. Ousset, L. Salleron et d’autres.
Les signataires voulaient manifester leur « obéissance » au Saint-Siège, disaient leur « filiale affection » envers Paul VI, louaient « l’admirable effort de renouveau de l’Eglise inauguré par le Concile » tout en dénonçant « une petite minorité d’agitateurs, clercs et laïcs, qui prétendent régenter l’Eglise et jettent partout le trouble et le doute.[2] »
Dans le numéro qui suivit cette « Lettre d’adhésion au Saint-Père », Marcel Clément publia une recension du livre de Jean Madiran[3]. Cette marque d’estime publique ne manquait pas de courage. Marcel Clément rendait compte, dans le même article, d’un ouvrage que le P. Louis Bouyer, un des théologiens les plus importants du XXe siècle[4], consacrait à la crise de l’Eglise (La Décomposition du catholicisme, Aubier-Montaigne).
Du livre de Jean Madiran, Marcel Clément écrivait :
On peut dire du dernier ouvrage de Jean Madiran un peu l’inverse de ce que j’ai dit de celui du Père Bouyer. L’Hérésie du XXe siècle est sans doute polémique par la forme, il l’est très peu, ou pas du tout, par le fond.
La forme est parfois virulente. Certains y verront une attaque contre des personnes. Ce sera, d’une certaine manière, un contresens. Un peu comme de ramener ce que Péguy, naguère, écrivait à une attaque personnelle contre M. Laudet. On a, incontestablement ici, affaire à un genre littéraire caractérisé. La paille des mots ne doit pas dissimuler le grain des choses.
À travers l’évocation du mouvement des idées chrétiennes depuis cent ans, il n’est pas exagéré de dire que c’est un grand livre de philosophie que l’auteur vient d’écrire. Au moment même où, souvent, faute de culture chrétienne suffisante, la notion de nature semble vaciller dans les esprits, Jean Madiran, avec une admirable force démonstrative, la restaure, l’illustre et lui donne toute sa puissance en vue des heures de résurrection.
Comme le Père Bouyer, il dénonce dans la crise actuelle l’influence d’une mythologie. « L’Hérésie du XXe siècle relève de l’imaginaire ; elle est une mythologie : elle ne se fonde pas sur une fausse conception des rapports de la nature et de la grâce. Elle se fonde sur une méconnaissance radicale de l’ordre naturel, entraînant une méconnaissance égale de l’ordre surnaturel » (p. 64).
Il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour me faire dire que le chapitre intitulé « préambule philosophique » et cet autre consacré à la « situation de la loi naturelle » me paraissent sans équivalent pour comprendre en profondeur les racines de la crise intellectuelle contemporaine.
Là, on va plus profond encore que le Père Bouyer.
Marcel Clément avait bien vu que Jean Madiran n’incriminait pas, personnellement, « les » évêques de France mais qu’il dénonçait d’abord une confusion intellectuelle. Vingt ans plus tard, l’auteur résumera ainsi son propos : « L’Hérésie du vingtième siècle c’est d’abord et avant tout la méconnaissance, le mépris et le refus de l’ordre naturel. Le refus de la loi naturelle comme étant universelle et obligatoire, vraie pour tous les hommes, en tous temps et en tous lieux. Certes le refus de cette vérité objective ne constitue peut-être pas, à proprement parler, une hérésie formelle ; mais plutôt une infirmité, dont les conséquences dans l’ordre religieux entraînent ce que l’on peut appeler une hérésie : c’est-à-dire la corruption des dogmes. Une hérésie d’autant plus pernicieuse que nous la vivons de manière imprécise, impalpable, indéfinissable.[5] »
Quarante ans après la parution du livre, où en sommes-nous ?La réhabilitation de la loi naturelle, c’est-à-dire sa juste compréhension et sa réintroduction dans le discours de l’Eglise sont en cours. En 1992, elle est à nouveau en bonne place dans le Catéchisme de l’Eglise catholique. Depuis, Benoît XVI, à plusieurs reprises, a insisté sur les conséquences de la méconnaissance de la loi naturelle, notamment « la dérive relativiste qui blesse dramatiquement la société ».
Il a aussi demandé à la Commission théologique internationale de préparer un document pour « que ce concept soit de nouveau proposé et rendu incompréhensible dans le contexte de notre pensée ». Après plusieurs mois de travail, ce document est prêt. Il a été présenté au Pape en décembre dernier et il porte comme titre (provisoire ?) : A la recherche d’une éthique universelle. Nouvel éclairage sur la loi naturelle.

Paul VI et le Périconcile
Entretien paru dans Monde & Vie le 22 novembre 2008
Peut-on dire, depuis la première édition de votre ouvrage en 1993, que l’historiographie a renouvelé notre vision de ce pontificat ?
Les travaux sur Paul VI se sont multipliés. Il ne se passe pas de mois sans que paraissent, dans tel ou tel pays, des études ou des témoignages nouveaux sur ce pontificat et son événement majeur, le concile Vatican II.
Cela dit, lors de la 1ère édition de mon livre, il y a quinze ans, il était déjà possible d’avoir une vision claire du rôle de Paul VI au concile Vatican II et dans l’élaboration de la réforme liturgique. Par exemple, les volumineux Mémoires de Mgr Bugnini, le maître d’œuvre de la réforme liturgique, étaient déjà parus. Ils sont essentiels à deux points de vue : d’une part, pour mesurer combien cette réforme a été « fabriquée » (l’expression est de celui qui est devenu Benoît XVI) ; d’autre part, parce qu’ils permettent de voir combien Paul VI a suivi de près cette réforme. Elle n’a pas été menée à son insu. Depuis, d’autres témoignages sur la réforme liturgique sont parus, mais ils n’ont fait que confirmer ou préciser ce que l’on savait déjà.
Une source de documentation pourrait modifier la vision que l’on a de Paul VI : l’ouverture des Archives Secrètes Vaticanes. Mais il faudra attendre, sans doute, au moins une vingtaine ou une trentaine d’années.
Un Benoît XV ou un Pie XII ont souffert de la guerre, Paul VI, lui, semble avoir été profondément marqué par la crise que vivait l’Eglise. Pourtant, paradoxalement, son action au sein du Concile Vatican II permet à la crise de s’affirmer. Peut-on parler d’un manque de lucidité sur la modernité et ses enjeux ?
Au concile de Vatican II, l’action de Paul VI est ambivalente, voire contradictoire. Je crois qu’il faut distinguer, plus qu’on ne l’a fait jusqu’ici, trois niveaux ou trois strates : les textes du concile, les interventions de Paul VI dans la vie du concile et ce que j’appellerai le périconcile.
1. Les textes du concile (constitutions dogmatiques, constitutions pastorales, décrets, déclarations) sont tous, sans exception, des textes de compromis et même, peut-on dire, des textes composites. Ils ne sont pas l’expression de la pensée personnelle de Paul VI, même s’il est évident qu’il les a approuvés.
2. Sa pensée personnelle, il faut la chercher ailleurs. Le Pape n’assiste pas ordinairement au concile. Il intervient indirectement : par certaines instances qu’il a mises en place, par des cardinaux ou des évêques auxquels il demande d’intervenir dans les congrégations générales, par certains théologiens proches de lui qui œuvrent au sein des commissions de travail restreintes. Enfin, Paul VI intervient directement mais très rarement : soit en prononçant des discours en séances solennelles (ses discours d’ouverture des IIe, IIIe et IVe session, par exemple) soit en faisant lire et insérer des amendements voire un texte complet (c’est le cas de la fameuse Nota explicativa praevia qui, ajoutée en dernière minute, vient rappeler la primauté pontificale et préciser le sens, limité, de la collégialité).
3. Enfin, il y a le périconcile que le Pape ne contrôle pas du tout. J’appelle ainsi les articles, livres, conférences, interviews que théologiens ou laïcs, et aussi évêques et cardinaux, multiplient avant l’ouverture du concile (dès l’annonce par Jean XXIII en 1959 et dès les travaux préparatoires), pendant les sessions conciliaires, pendant les intersessions et après le concile. On a là une « littérature » très abondante qui a influencé considérablement l’évolution de l’Eglise.
Ces trois niveaux ne se complètent pas forcément, ils ont pu s’opposer. Pour résumer : Paul VI n’a pas été univoque, il a pu se trouver, certaines fois, en opposition avec la tendance dominante du concile et avec le périconcile.
En dernière analyse, vous reprenez les mots de Jean Guitton : « Paul VI n’était pas fait pour être pape ». Quelle différence entre le « moment nécessaire » Benoît XVI d’avril 2005 et ce jour du 21 juin 1963 qui voit l’élection du cardinal Montini ?
Ce jugement de Jean Guitton m’a beaucoup surpris. Il a fréquenté Montini/Paul VI pendant vingt-huit ans. Il a publié trois livres sur lui, plutôt élogieux. Mais lors de notre longue rencontre, il a livré le fond de sa pensée, s’effrayant lui-même de ses propres audaces.
Les cardinaux qui ont élu Jean XXIII ont voulu élire un pape de transition. Ils ont eu, contre toute attente, un pape de révolution, si l’on peut dire. Après Jean XXIII, ils ont voulu élire un pape de continuité. Ils l’ont eu, trop peut-être. Paul VI a été débordé, en quelque sorte, par l’événement conciliaire et il n’a pas su maîtriser « la tempête qui a suivi » (l’expression est de lui). Mais c’est Jean XXIII qui avait ouvert l’outre aux vents.
Yves Chiron, Paul VI, Via Romana, 326 pages, édition révisée et complétée, index, 25 euros [disponible franco de port auprès d’Aletheia].
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NOTES
[1] Entretien accordé au journal Présent, 13-14 mai 1988.
[2] « Lettre d’adhésion au Saint-Père » publiée dans L’Homme nouveau, le 5 janvier 1969.
[3] « La crise du catholicisme. Fin ? Décomposition ? Hérésie ? », L’Homme nouveau, 19 janvier 1969.
[4] Les entretiens qu’il avait eus avec Georges Daix, Le Métier de théologien (Editions France-Empire, 1979), ont été réédités, sous le même titre, avec une préface de Hans Urs von Balthasar, un hommage du cardinal Lustiger et une postface de Jean Duchesne (Editions Ad Solem, 2005). On signalera aussi l’importante étude qui lui a été consacrée il y a quelques mois : Davide Zordan, Connaissance et mystère . L’itinéraire théologique de Louis Bouyer, 2008, 807 pages.
[5] Entretien à Présent, 13-14 mai 1988.