dimanche 16 octobre 2005

[Aletheia n°82] Le centenaire du "vénéré Mgr Lefebvre", un document - Notes de lecture - Précisions

Yves Chiron - Aletheia n°82 - 16 octobre 2005
Le centenaire du "vénéré Mgr Lefebvre" - Un document
Un catholique soumis aux enseignements du Saint-Siège peut bien appeler le fondateur de la Fraternité Saint-Pie X le “ vénéré Mgr Lefebvre ” puisque c’est en ces termes mêmes que Benoît XVI l’a évoqué lors de l’audience qu’il a accordée à Mgr Fellay le 29 août dernier.
Depuis plusieurs mois déjà, la FSSPX multiplie les manifestations (conférences, colloques, cérémonies) pour commémorer le centenaire de la naissance de son fondateur (29 novembre 1905). On sera attentif à ce jugement de l’abbé de Cacqueray, supérieur du district de France de la FSSPX. Il estime que “ ce qui a caractérisé la vie de Mgr Lefebvre ” n’est pas le fait d’avoir été le fondateur de la Fraternité Saint-Pie X, ni non plus “ son attachement à la messe ” (traditionnelle) mais d’avoir été “ l’homme de la foi et, en ces temps de crise de la foi, de ruine de la foi, il en a été le chantre, le défenseur, l’athlète invincible ”[1].
Les études historiques sur Mgr Lefebvre et la Fraternité Saint-Pie X, et sur le traditionalisme en général, sont encore peu nombreuses. Les travaux universitaires sont, à ce jour, souvent parcellaires et souvent décevants[2]. La plus importante biographie de Mgr Lefebvre est celle qui a été publiée par un des évêques qu’il a sacrés en 1988 : Bernard Tissier de Mallerais, Marcel Lefebvre. Une vie (Clovis, 2002). L’ouvrage, volumineux (719 pages), bien informé, traduit ou en cours de traduction en anglais, italien et allemand, ne trahit pas la vérité de l’histoire – au risque de déplaire aux tenants d’un ”lefebvrisme” idéologisé – , même si on peut donner des interprétations différentes de certains événements récents de l’histoire de l’Eglise.
En guise de contribution, modeste, au centenaire, voici un document : la notice nécrologique parue au lendemain de la mort de Mgr Lefebvre dans la revue interne de la Congrégation des Pères du Saint-Esprit à laquelle il a appartenu et dont il fut le Supérieur général. Cette notice, rédigée par celui qui était à l’époque Supérieur provincial des Spiritains, est assez équanime, malgré ses retenues et l’expression feutrée ou ouverte des désaccords.

Mgr Marcel LEFEBVRE
La mort de Mgr Lefebvre en cours de semaine sainte et après une retraite discrète, n'a pas fait grand événement médiatique. Et c'était mieux ainsi. Mais tous les spiritains français ont été suffisamment marqués par Mgr Lefebvre pour que nous évoquions ici dans la prière ce qu'il a été pour nous.
Il est entré dans la Congrégation par le Séminaire Français de Rome où il faisait ses études pour le diocèse de Lille de 1923 à 1930. Il a fait son noviciat comme prêtre. Après sa profession religieuse en 1932, il est missionnaire 12 ans au Gabon. Il est directeur du scolasticat de Mortain en 1945. Il est alors nommé Vicaire apostolique de Dakar et Délégué apostolique pour l'Afrique française en 1947. Ceux d'entre nous qui ont vécu avec lui ses longues années missionnaires témoignent de son dévouement, de son esprit d'organisation dans son service missionnaire.
Avec les années soixante, l'Afrique arrive aux indépendances et l'Eglise entre en Concile. Nous avons assisté à la difficulté qu'a eue Mgr Lefebvre à vivre ces événements. Il quitte l'Afrique pour l'évêché de Tulle en 1962 et la même année il est élu Supérieur Général. Nous avions accepté sa nomination comme Supérieur Général, même si tout le monde ne le souhaitait pas.
Alors sont venues les prises de position que l'on sait au Concile et les directives sur le style de formation dans les scolasticats. Dans la Province de France surtout, nous avons eu à supporter les interpellations de bien des gens au sujet des orientations de Mgr Lefebvre, mais la grande majorité d'entre nous a dû concilier sa vie spiritaine avec des directives évidemment orientées. Nous sommes reconnaissants envers tous ceux qui nous ont aidés à passer ces années difficiles sans confondre les positions personnelles de Mgr Lefebvre avec celles de la Congrégation.
Il n'est pas inutile de dire, car c'est peu connu, comment Mgr Lefebvre a quitté la charge de Supérieur Général. Élu pour 12 ans en 62, il a annoncé le 27 mai 1968, qu'il démissionnerait au Chapitre spécial, pour que celui-ci puisse être électif. Ce qu'il a fait. Une question de procédure l'a mis en minorité ; il a alors quitté le Chapitre et n'y est reparu que très peu. Le Père Lécuyer a été élu Supérieur Général. Mgr Lefebvre s'est retiré de la vie de la Congrégation, comme peuvent le faire les religieux devenus évêques. Et nous avons appris plus tard qu'il travaillait à la fondation d'un Séminaire en Suisse.
L'histoire d'Ecône est connue. Même si des confrères ont gardé une grande estime et parfois une amitié envers leur confrère, aucun n'a voulu participer à son œuvre. Les rencontres personnelles et les échanges de lettres n'ont pas manqué, surtout aux grandes étapes de cette action : en 1976, suspense a divinis après l'ordination de quelques prêtres ; en 1988, ordination d'évêques et déclaration du schisme. Mgr Lefebvre a toujours répondu à ses amis avec sa bienveillance habituelle, mais il est malheureusement resté tout aussi ferme dans sa démarche de séparation.
Donnons le témoignage d'un récent échange de lettres entre un confrère et lui en novembre dernier. Mgr Lefebvre : "Votre lettre me fait bien plaisir et je vous remercie de me donner de vos nouvelles... Je vous assure que je ne regrette pas ce que la Providence m'a suggéré de faire. Après-demain j'aurai 85 ans. Je sais bien que la fin approche. Je l'attends avec joie et paix, ayant conscience de n'avoir jamais travaillé que pour la Règne de Notre-Seigneur au cours de mes 61 ans de sacerdoce". Réponse du confrère : "Faut-il vraiment rester en désunion avec le Saint-Père ? Monseigneur, vous faites allusion à ce que la Providence vous a suggéré de faire... Avant d'entrer dans l'amour infini de Dieu, allez embrasser Jean-Paul II. Ce serait une telle joie pour moi et tant d'autres qui vous aiment tant". Il ne l'a pas fait, il n'est pas inutile de savoir que cela lui a été dit.
Mgr Lefebvre a été un spiritain généreux, un missionnaire évangélique et actif, un supérieur général soucieux de la vie de la Congrégation. Son orientation personnelle, intellectuelle et ecclésiale, qui l'a porté jusqu'à la séparation de l'Eglise, nous restera toujours mystérieuse. Nous le confions dans la prière à l'accueil miséricordieux du Père.
Jean SAVOIE
(Province et Mission, n° 165, avril 1991)

Lectures
• Matthieu Baumier, L’anti-Traité d’athéologie, Presses de la Renaissance, 243 pages, 17 €.
Michel Onfray, philosophe à la mode, qui se réclame d’un improbable “ nietzschéisme de gauche ”, a multiplié les ouvrages pour exalter la jouissance, une culture de l’hédonisme et son hostilité aux monothéismes. Le titre de son dernier livre, Traité d’athéologie, dit bien sa volonté de se débarrasser de la question de Dieu : “ Le dernier Dieu disparaîtra avec le dernier des hommes. Et avec lui la crainte, la peur, l’angoisse, ces machines à créer des divinités ” (p. 40).
La thèse de la religion comme névrose n’est pas nouvelle, ni non plus la posture adoptée par Onfray qui revendique un athéisme “ argumenté, construit, solide et militant ”. En revanche, jamais n’avait été affirmée de façon aussi péremptoire la thèse que la barbarie du XXe siècle, et singulièrement le nazisme, trouve sa source dans le monothéisme.
L’ouvrage de Michel Onfray a été un succès de librairie après que l’auteur ait pu exposer ses thèses sans recevoir de contradiction, dans un univers médiatique dont une des caractéristiques est d’être religieusement inculte.
Matthieu Baumier, essayiste et romancier, met à nu, dans L’anti-Traité d’athéologie, le “ système Onfray ”. Son Anti-Traité est vigoureux et bien informé. En matière historique, il relève non seulement les approximations de Michel Onfray, mais aussi ses ignorances graves. Et en matière philosophique et théologique, il démonte les sophismes de son argumentation antichrétienne et antijuive.
Michel De Jaeghere, Enquête sur la christianophobie. Renaissance catholique (89 rue Pierre Brossolette, 92130 Issy-les-Moulineaux), 214 pages, 15 €.
Certains accents de Michel Onfray – sur le christianisme qui “ contamine l’Univers ” et répand une “ épidémie mentale ” – rappellent les antiques diatribes de Celse. De manière plus générale, ils manifestent, une fois encore, cette “ christianophobie ” qui est devenue une composante majeure du paysage médiatique d’aujourd’hui comme l’expose, avec brio, Michel De Jaeghere.
Son Enquête sur la christianophobie est très ample, riche en faits et en citations. Pages 182 à 185, il a le courage de pointer du doigt les trois “ lobbies ” qui “ constituent une sorte de féodalité moderne ” et qui ont en commun d’être militants dans leur “ rejet du catholicisme romain ” : la franc-maçonnerie, “ le lobby homosexuel, très influent dans le milieu artistique ” et “ un certain nombre de dirigeants des institutions représentatives de la communauté juive ”.
Michel De Jaeghere ne crie pas au complot judéo-maçonnique. Il n’assimile pas tous les Français de confession juive à certains des “ dirigeants ” de la communauté juive. Il dénonce des “ groupes de pression ”. Aucun évêque français n’oserait nommer publiquement ces lobbies, même si, dans la discrétion, un certain nombre déplorent les interventions de l’un ou l’autre de ces groupes de pression.

Précisions
• Un lecteur internaute a cru lire “ une énorme bourde ” dans le n° 80 où, recensant l’épais numéro du Sel de la terre consacré à Fatima, je relevais que les rédacteurs d’Avrillé ne jugent pas “ authentique ” le texte de la 3e partie du secret de Fatima révélée et interprétée par le Vatican en 2000. Mon contradicteur s’écrie : “ si ce numéro critique bel et bien l’interprétation officielle, il consacre plusieurs pages à en défendre l’authenticité ! ! ! ”.
Les subtilités apparentes des rédacteurs d’Avrillé peuvent tromper certains lecteurs. C’est bien l’abbé François Knittel, collaborateur de ce numéro de 2005 du Sel de la Terre, qui a publié, en 2002, un article pour s’interroger “ Où est la fin du deuxième secret de Fatima ? ” (Nouvelles de Chrétienté, n° 78). C’est le P. Louis-Marie qui dans ce même n° 53 du Sel de la Terre au terme de sa longue étude (“ Sur la neutralisation du troisième secret ”) estime : “ on ne peut affirmer avec certitude que nous avons désormais intégralement le secret du 13 juillet 1917 ”. Le même auteur, reprenant une distinction célèbre appliquée à un autre sujet – cf. ci-dessous – écrit : “ s’il n’y a pas eu occultation matérielle, il y a eu occultation formelle… ”.
Le P. Louis-Marie de Blignières, en référence à notre n° 80, nous prie de préciser que sa position au début des années 1980 ne saurait être qualifiée de “ sédévacantiste ” : “ Nous avons constamment affirmé la permanence matérielle de la Hiérarchie ”. De fait, le P. de Blignières et d’autres clercs à l’époque avaient adopté la fameuse thèse dite de Cassiciacum (du nom de la publication où, en 1979, le P. Guérard des Lauriers appliqua une distinction théologique classique à la situation de l’Eglise contemporaine) : on ne peut reconnaître à Jean-Paul II, et avant lui à Paul VI, l’Autorité pontificale formaliter, à cause de leurs erreurs, mais on doit les reconnaître comme papes materialiter (occupant légitimement ou “ légalement ” disent certains le Siège de Pierre).
Cette distinction, apparemment subtile, a divisé et divise encore les marges du traditionalisme. Aujourd’hui, l’Institut Mater Boni Consilii, dans la région turinoise, ou l’abbé Sanborn, établi dans le Michigan, soutiennent encore cette thèse[3]. Tandis que les Amis du Christ-Roi, de Louis-Hubert Rémy, les éditions Delacroix et les Editions Saint-Rémi sont sédévacantistes.
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NOTES

[1] Éditorial du numéro spécial de la revue Fideliter (B.P. 88, 91152 Etampes Cedex, n° 167, 7,50 €), où l’on trouvera, notamment, deux témoignages : un entretien avec Michel Lefebvre, le frère de Mgr Lefebvre, et un long récit du P. Henri Gravrand (1921-2003), qui fut d’abord missionnaire spiritain au Sénégal (de 1948 à 1987) avant de devenir moine cistercien à Aiguebelle.
[2] Par exemple : Nicla Buonasorte, Tra Roma e Lefebvre. Il tradizionalismo cattolico italiano e il Concilio Vaticano II, Rome, Edizioni Studium, 2003.
[3] Cf. Abbé Francesco Ricossa, L’abbé Paladino et la “ Thèse de Cassaciacum ”, C.L.V. (Loc. Carbignano 36 - 10020 Verrua Savoia (TO), Italie), 36 pages, 4,57 €.