jeudi 21 avril 2005

[Aletheia n°74] Benoît XVI - par Yves Chiron

Aletheia n°74 - 20 avril 2005

Le cardinal Joseph Ratzinger, Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi depuis 1981, a été élu pape hier, mardi 19 avril, au quatrième vote du conclave. La presse italienne le donnait “ favori ”, mais, ailleurs dans le monde, beaucoup en doutaient. Le théologien interdit d’enseignement sous Jean-Paul II, Hans Küng, estimait “ peu probable ” l’élection d’un cardinal aussi “ conservateur ”. Golias, “ l’empêcheur de croire en rond ”, dans un numéro hors-série composé en catastrophe et arrivé aux lecteurs le jour même de l’ouverture du conclave, ne plaçait pas Ratzinger parmi les “ papabile de premier plan ” (qui alignait tout de même 15 noms), mais parmi les “ grands électeurs ”. Golias estimait que sa “ contre-position abrupte et radicale par rapport à la modernité pourrait, on le comprend, discréditer la candidature de Ratzinger, au moins auprès des cardinaux libéraux et modérés ”. À l’autre extrémité du spectre catholique, l’abbé Barthe, dans un entretien accordé à Pacte (n° 91) pronostiquait, justement, que “ le prochain pape ne sera pas un progressiste ”, mais estimait : “ rien ne dit que le Préfet de la Foi acceptera d’entrer en lice. Il peut parfaitement désigner un candidat qui pourrait surprendre le monde ”.

Pourtant, rapidement et à la majorité traditionnelle d’au moins les deux tiers des voix, les 115 cardinaux électeurs ont désigné le cardinal Ratzinger pour succéder à Jean-Paul II. Il a pris le nom de Benoît XVI.

La “ restauration ”

L’œuvre accomplie sous le pontificat de Jean-Paul II par celui qui est devenu Benoit XVI a été tout entière marquée par une volonté de résistance et de restauration (le mot est apparu, sous sa plume, il y a vingt ans, en novembre 1984). Résistance à la destruction de la foi et de la liturgie, restauration non par le seul rétablissement de l’ordre ancien mais aussi en réformant, révisant les réformes faites (notamment en matière liturgique). C’est lui aussi qui a lancé, pour ce dernier domaine, l’expression de “ réforme de la réforme ”.

On pourrait dresser un bilan détaillé de son œuvre depuis sa nomination comme Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, en novembre 1981. On se limitera à rappeler quelques faits saillants :

. janvier 1982 : alors que la crise du catéchisme dure en France depuis une quinzaine d’années, crise aggravée par la publication, en 1980, de Pierre vivantes comme “ texte de référence ” pour la catéchèse des enfants, le cardinal Ratzinger prononce, dans les basiliques Notre-Dame de Fourvière à Lyon et Notre-Dame de Paris, une conférence retentissante : “ Transmission de la foi et sources de la foi ”. Il affirme que “ la crise de la catéchèse ” est une “ crise de la foi ”. Pour “ surmonter la crise ”, il donne en référence le Catéchisme romain (c’est-à-dire le Catéchisme du Concile de Trente) et il donne sa “ structure ” comme un modèle à suivre. “ Ce fut une première et grave faute de supprimer le catéchisme et de déclarer “dépassé“ le genre même du catéchisme ” estimait aussi le cardinal Ratzinger. Dix ans plus tard sera publié le Catéchisme de l’Eglise catholique qui connaîtra une diffusion mondiale. Fort volume de 676 pages dont on peut penser que Benoît XVI se hâtera de faire paraître le compendium en préparation depuis plusieurs années.

. 6 août 1984 : instruction Sur quelques aspects de la “Théologie de la libération“ dirigée contre “ les théologies qui, de quelque manière, ont fait leur l’option fondamentale du marxisme ”. Cette instruction aura des prolongements dans des mesures personnelles contre certains théologiens (interdiction d’enseignement, réduction à l’état laïc).

. en 1985, publication, en diverses langues, d’un livre d’entretiens avec le journaliste italien Vittorio Messori, Entretien sur la foi. Le cardinal Ratzinger appelait à “ redécouvrir le vrai Vatican II ”, au-delà des (mauvaises) interprétations et des (mauvaises) applications qui l’ont défiguré[1]. Il faut, disait-il aussi, accepter et comprendre “ les documents dans leur authenticité, sans réserves qui les amputent, ni abus qui les défigurent ”. Dans le même livre, le Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi attirait l’attention, entre autres choses, sur les multiples “ signaux de danger ” qui minent l’Eglise : une “ théologie individualiste ”, le “ morcellement de la catéchèse ”, la “ rupture du lien entre Eglise et Ecriture ”, “ le Fils diminué, le Père oublié ”, l’ “ oubli voire la négation du péché ” originel.

. en 1987-1988 : le cardinal Ratzinger répond aux Dubia sur la liberté religieuse que lui a envoyés Mgr Lefebvre et fait des propositions concrètes à celui-ci pour “ sauvegarder [son] œuvre dans l’unité et la catholicité dans l’Eglise ”. Un protocole d’accord est signé le 5 mai 1988 entre Mgr Lefebvre et le cardinal Ratzinger prévoyant l’érection de la FSSPX en société de vie apostolique, la mise en place d’une commission commune, la consécration d’un évêque membre de la FSSPX. Ce protocole est dénoncé le lendemain par Mgr Lefebvre, avec les conséquences que tout le monde connaît.

. en 1992, en présentation du livre de Mgr Gamber, La Réforme liturgique en question (Editions Sainte-Madeleine, Le Barroux), le cardinal Ratzinger reconnaît : le résultat de la réforme liturgique “ n’a pas été une réanimation mais une dévastation ”.

. en 1993, le cardinal Ratzinger rédige pour l’édition française d’un autre livre de Mgr Gamber, Tournés vers le Seigneur ! (Éditions Sainte-Madeleine, Le Barroux), une préface pour affirmer le “ caractère théocentrique de la liturgie ”.

. en 2000, pour corriger l’impression de relativisme et d’indifférentisme donnée par la rencontre inter-religieuse d’Assise (1988) et les suivantes, publication de la déclaration Dominus Jesus “ sur l’unicité et l’universalité de Jésus-Christ et de l’Eglise ”. La rédaction de cette déclaration devrait beaucoup à Mgr Ivan Dias, archevêque de Bombay[2].

Auraient pu être cités d’autres instructions ou notes émanant de la Congrégation dont il a été le Préfet et qui ont marqué par leur caractère de réaffirmation traditionnelle : sur la procréation (1987), sur la vocation du théologien (1990), sur la notion d’ “ Eglises-sœurs ” (2000), sur la place des femmes dans l’Eglise (2004). On retiendra comme ultime expression de la pensée et de la foi du cardinal Ratzinger comme docteur privé, avant qu’il ne devienne pape, le sermon qu’il a prononcé le lundi 18 avril, lors de la messe Pro eligendo Romano pontifice qui a précédé l’entrée en conclave. Le cardinal Ratzinger, bien dans la lignée antimoderne de Jean-Paul II, s’est montré, une fois encore, vigilant et déterminé dans l’annonce de la foi :

Combien de vents de doctrine avons-nous connus au cours de ces dernières décennies, combien de courants idéologiques, de modes de pensée… La petite barque de la pensée de nombreux chrétiens, bien souvent, a été agitée par ces vagues, jetée d’un extrême à l’autre : du marxisme au libéralisme, jusqu’au libertinisme ; du collectivisme à l’individualisme radical ; de l’athéisme à un vague mysticisme religieux. Chaque jour naissent de nouvelles sectes, réalisant ce que disait saint Paul sur l’imposture des hommes, sur l’astuce qui entraîne dans l’erreur (cf. Eph. 4, 14). Avoir une foi claire, selon le Credo de l’Eglise, est souvent étiqueté comme fondamentalisme. Tandis que le relativisme, c’est-à-dire se laisser porter “ à tous vents de doctrine ” apparaît comme l’unique attitude digne de notre époque. Une dictature du relativisme est en train de se constituer qui ne reconnaît rien comme définitif et qui retient comme ultime critère son propre ego et ses désirs.

Nous, en revanche, nous avons une autre mesure : le Fils de Dieu, l’homme véritable. C’est lui la mesure du véritable humanisme. Une foi qui suit les vagues de la mode n’est pas “ adulte ”.

Des critiques de tous horizons

L’action restauratrice et affirmatrice du cardinal Ratzinger a été critiquée dès son origine et n’a cessé de l’être par des courants que tout, apparemment, auraient dû opposer.

En 1985 et en 1986, la revue sédévacantiste Forts dans la foi, à laquelle collaboraient, alors, l’abbé Barthe et Bernard Dumont, publie des articles anonymes (mais où l’on reconnaît le style et l’argumentation du premier) très critiques envers la “ restauration ” ratzinguérienne. Dans le premier, intitulé “ Joseph Ratzinger et son image ”, publié fin 1985, l’anonyme affirmait : cette “ restauration ” “ n’a de réalité que celle d’un épouvantail ”. Il estimait aussi que “ toute troisième voie est vaine ” et que “ le seul choix véritable est entre la fuite en avant dans le sens de l’esprit du Concile et la remise en cause de celles de ses orientations qui sont absolument irrecevables au regard du critère de l’évolution homogène du dogme ”. Le deuxième article, intitulé “ Hypothèques sur une réforme ”, publié début 1986, estimait : “ La solution à la crise de l’Eglise passe nécessairement par une clarification doctrinale. Parce qu’elle exclut tout débat de fond quant au contenu des textes du Concile, la réforme conduite par Jean-Paul II et le cardinal Ratzinger restera sans effets ”[3].

Un même rejet de la “ restauration ” ratzinguérienne s’est exprimé dans les milieux théologiques progressistes. En 1987, des théologiens, des historiens et des sociologues de la religion de différents pays, publient un recueil d’études intitulé : Le Retour des certitudes. Événements et orthodoxie depuis Vatican II (éditions du Centurion). L’ouvrage, sous un vernis scientifique et d’observation, déplorait le “ retour à l’orthodoxie romaine ”, “ la fermeté des rappels à un ordre moral, étranger aux vicissitudes de l’histoire […] en dehors de la réalité quotidienne et de ses contradictions ”. En 1989, sous la même direction, avec les mêmes théologiens, historiens et sociologies, rejoints par d’autres, paraissait un deuxième recueil : Le Rêve de Compostelle. Vers la restauration d’une Europe chrétienne (Editions du Centurion). Était cité le jugement de Karl Rahner, théologien qui avait été influent dans les années pré-concilaires et conciliaires : “ les autorités ecclésiastiques de Rome donnent davantage l’impression de favoriser un retour frileux au bon vieux temps que de prendre réellement conscience de la situation actuelle du monde et de l’humanité… ”. Étaient regrettées, entre autres choses, les concessions faites aux traditionalistes.

Enfin, sans avoir dressé le panorama des oppositions à l’œuvre et à la pensée du cardinal Ratzinger, on signalera encore une charge récente, émanant d’un prêtre de la Fraternité Saint-Pie X. Dans un livre intitulé Cent ans de modernisme. Généalogie du concile Vatican II (éditions Clovis, 2003), l’abbé Dominique Bourmaud consacre un chapitre entier au cardinal Ratzinger. Y sont critiquées non seulement ses supposées positions doctrinales en matière exégétique (un “ modernisme soft ” écrit l’auteur) mais aussi son action restauratrice : “ A certains égards, le cardinal Ratzinger ressemble à Paul VI. Comme lui, il est tout-puissant à la Curie, puisqu’il cumule les fonctions de préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi, à la Commission théologique internationale et à la Commission biblique pontificale. Comme Paul VI, il pleure sur le travail de démolition à l’œuvre autour de lui. Et pourtant, comme Paul VI, il agit en idéologue aveugle qui va jusqu’au bout de ses principes. ” Selon l’auteur, “ l’après-concile avec Paul VI, Ratzinger et Jean-Paul II, sous les mêmes couleurs œcuménistes, est tout aussi moderniste [que Vatican II] ”.

Ce livre, à l’argumentation faible et au style déplorable, est l’œuvre d’un prêtre qui a été longtemps professeur dans les séminaires de la FSSPX, il n’en est pas pour autant l’expression du jugement de cette même Fraternité Saint-Pie X sur le cardinal Ratzinger, devenu, par la grâce de Dieu, Benoît XVI.

“ Réforme de la réforme ” et réformes

Les critiques faites, de part et d’autre, à Joseph Ratzinger Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi seront-elles maintenues à l’égard de Benoît XVI ? Les journaux qui, en France, ont annoncé son élection sous le titre “ Benoît XVI le conservateur ”, ont employé cette épithète tout autrement que comme un compliment.

Mais les pontificats contemporains sont rarement tels qu’on les annonçait à leur début. Jean XXIII, élu pape à l’âge où Benoît XVI l’est, a été le pape qui a convoqué le concile Vatican II. Paul VI, perçu longtemps comme progressiste et libéral, a donné à l’Eglise, en l’année de la révolution (1968), Humanæ vitæ et le Credo.

Benoît XVI “ le conservateur ” s’attachera sans doute à continuer l’œuvre restauratrice entreprise et, plus que son prédécesseur peut-être, il voudra mettre en œuvre la “ réforme de la réforme liturgique ”. Mais la lecture de son dernier livre d’entretiens (Le Sel de la terre, Flammarion/Cerf, 2003 ses livres) montre que son “ conservatisme ” et sa volonté restauratrice (de l’ancien rite liturgique, par exemple, p. 172) s’allie avec des vues réformatrices audacieuses (p. 246-248).

Dans sa première allocution comme pape, ce matin, devant les cardinaux, il a annoncé une volonté d’ “ œcuménisme ” et de poursuite du dialogue avec les cultures et les religions. Cet œcuménisme s’étendra-t-il aux traditionalistes de la Fraternité Saint-Pie X ? Sans doute. Des conversations, non officielles, ont déjà eu lieu entre la mort de Jean-Paul II et l’ouverture du conclave. Nul doute que Benoît XVI, qui s’est montré si attentif comme Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi à l’égard de certaines communautés et publications traditionnelles — y compris à l’égard de cette modeste feuille qu’il a reçue depuis son premier numéro et à laquelle il a bien voulu manifester sa bienveillance —, saura proposer à la Fraternité Saint-Pie X une réconciliation.

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NOTE

[1] Ce que Jean Madiran commentera ainsi : “ ce n’est pas l’interprétation qu’il faut rectifier, ni l’application, le concile a été appliqué par le législateur lui-même et selon l’interprétation forcément la plus valable, la sienne. […] Ce qu’il faut rectifier, c’est l’intention, qui a tout dirigé ” (Itinéraires, n 297, nov. 1985, p. 4-5).

[2] Six mois plus tard, Jean-Paul II créera Mgr Dias cardinal. Il sera intéressant de voir qui Benoît XVI nommera à la tête de la Congrégation pour la Doctrine de la foi.

[3] Quelques mois plus tard, l’abbé Barthe et Bernard Dumont rompront avec l’abbé Barbara et Forts dans la foi. Ont-ils rompu alors avec leur position sédévacantiste ? À ma connaissance, mais je peux me tromper, l’abbé Barthe ne s’est jamais expliqué publiquement sur le sujet. En 1987, l’abbé Barthe et Bernard Dumont créeront la revue Catholica qui plaide, toujours, pour une “ clarification doctrinale ”.

lundi 4 avril 2005

[Aletheia n°73] Jean-Paul II pape antimoderne (1978-2005)

Aletheia n°73 - 4 avril 2005
JEAN-PAUL II PAPE ANTIMODERNE (1978-2005)
Depuis deux jours, un déluge d’images, de commentaires, d’articles et de numéros spéciaux de journaux déferle, à travers le monde, pour évoquer Jean-Paul II. Ce déluge va dépasser, en nombre de pages, les actes magistériels, pourtant extraordinairement nombreux, de Jean-Paul II : 14 encycliques, 11 constitutions apostoliques, 42 lettes apostoliques, 28 motu proprio, auxquels s’ajoutent des milliers de messages et de discours ; sans oublier les cinq ouvrages, personnels, publiés par Jean-Paul II depuis son élévation au pontificat. “ Il a beaucoup parlé, peut-être trop ” estime l’historien Philippe Levillain.
La mondialisation de l’information a relayé l’émotion universelle. Pourtant, au Vatican, la veille de la mort du Pape et le soir de la mort du Pape, les autorités du Saint-Siège ne se sont pas laissé submerger par la spectacularisation que recherche l’information immédiate et mondialisée. Ce sont deux veillées de prières, sobres, auprès d’un agonisant puis d’un défunt, qui ont été improvisées dans un grande simplicité chrétienne. Les médias télévisés ont dû se plier à cette spiritualisation de l’événement.
Ces prières publiques, deux soirs de suite, sous le regard des caméras du monde entier, étaient bien dans l’esprit de ce qu’a été le pontificat de Jean-Paul II. Le Pape s’est montré modernissime par l’art de se servir des médias pour faire passer le message de l’Eglise. Il fut le premier pape “ cathodique ” a-t-on dit. La visibilité d’un Souverain Pontife n’avait jamais été aussi grande dans l’histoire.
Jean-Paul II a su donner, aux médias, les images spectaculaires, symboliques ou émotionnelles, qu’ils attendaient. Au risque de susciter l’incompréhension voire le scandale parmi les fidèles catholiques. Ainsi en est-il de cette image d’un pape embrassant le Coran ou encore la vision inouïe, dans l’histoire de l’Eglise, comme ce fut le cas à Assise, en 1986, d’un Chef de l’Eglise catholique entouré des représentants d’une douzaine de confessions religieuses, chrétiennes et non-chrétiennes.
Image forte, louée par les uns, incomprise par beaucoup de catholiques, chacun, finalement, y voyant la même chose, pour s’en féliciter ou pour le déplorer : l’impression d’un relativisme affirmé.
La réunion d’Assise, et les autres réunions inter-religieuses qui ont suivi, ont été, dans l’esprit de Jean-Paul II, comme la médiatisation précédemment évoquée, un moyen qu’il a cru pouvoir utiliser pour répandre le message évangélique. Il n’y eut, de sa part, ni syncrétisme ni même indifférentisme, mais volonté de dialogue. Au risque de créer la confusion entre la foi révélée et les sentiments religieux qui animaient les représentants des religions rassemblés. C’est pour corriger cette image que sera publiée, en 2000, la très forte Déclaration Dominus Jesus “ sur l’unité et l’universalité de Jésus-Christ et de l’Eglise catholique ”.
Cette correction, et d’autres (voir, notamment, la condamnation de certains ouvrages théologiques), n’ont pas empêché qu’une tendance à la minimisation du caractère non-réductible de la foi catholique s’est répandue au sein même de certains dicastères et chez certains évêques dans le monde (sans parler des théologiens et des commentateurs).
Le “ scandale d’Assise ”, comme ont dit Mgr Lefebvre et nombre de traditionalistes, fut non pas une évolution de la théologie des religions mais, pour Jean-Paul II, un élément d’une stratégie de présence au monde et d’expansion du christianisme.
Jean-Paul II est allé à la “ rencontre du monde et de l’homme ”, comme un Paul VI avant lui. Mais, plus que chez son prédécesseur, sans doute, il y avait, chez lui, une défiance envers la culture moderne et une hostilité aux valeurs libérales. Les continuités entre Paul VI, Vatican II et Jean-Paul II ont pu masquer  certaines ruptures. Le temps avait fait son œuvre. Alors qu’il n’était encore que Mgr Karol Wojtyla, le pape avait pris une part déterminante à la rédaction de la célèbre constitution pastorale, Gaudium et Spes, si optimiste. Devenu pape, il n’a pas rédigé et signé de texte équivalent dans sa tonalité. C’est qu’entre temps, la déchristianisation s’est aggravée, la “ culture de mort ” s’est répandue, le monde a poursuivi son évolution. Si l’Eglise de 2005 n’est pas dans la situation où elle était en 1978, ne peut-on penser que Jean-Paul II, lui aussi, a changé entre 1978 et 2005, dans sa perception du monde et des évolutions historiques.
 
Antilibéral
Jean-Paul II fut, finalement, un pape intransigeant dans la lignée de Pie IX et de Pie XI. Lui aussi a affirmé, en philosophie comme en morale, le primat de la vérité sur la liberté. Devant le Parlement italien, le 14 novembre 2002, il a rappelé un des enseignements de l’encyclique Centesimus annus :
S’il n’existe aucune vérité ultime qui guide et oriente l’action politique […] Une démocratie sans valeurs se transforme facilement en un totalitarisme déclaré ou sournois.
Le primat de la vérité vaut autant pour les sociétés que pour les individus. La conscience individuelle n’est pas la dernière instance de l’agir humain. Jean-Paul II l’a affirmé face à l’individualisme areligieux moderne :
On a attribué à la conscience individuelle des prérogatives d’instance suprême de jugement moral qui détermine de manière catégorique et infaillible le bien et le mal. À l’affirmation du devoir de suivre, on a indûment ajouté que le jugement moral est vrai par le fait même qu’il vient de la conscience. Mais, de cette façon, la nécessaire exigence de vérité a disparu au profit d’un critère de sincérité, d’authenticité, “d’accord avec soi-même“, au point que l’on est arrivé à une conception radicalement subjectiviste du jugement moral. (Veritatis splendor)
Anti-subjectiviste, Jean-Paul II ne croyait pas non plus à I’immanence de l’Histoire. Il plaçait le Christ au centre de toute l’histoire de l’humanité.
Lors de son premier voyage en Pologne, lors de la messe célébrée, le 2 juin 1979, Place de la Victoire, à Varsovie, il a affirmé :
On ne peut exclure le Christ de l’histoire de l’homme en quelque partie que ce soit du globe, sous quelque longitude ou latitude géographique que l’on soit. Exclure le Christ de l’histoire de l’homme est un acte contre l’homme.
L’affirmation était si forte, si provocante, au pays du diamat, que les télévisions soviétiques interrompirent la retransmission de la messe.
Et après avoir été un artisan de la chute du communisme en Europe de l’Est, Jean-Paul II ne s’est pas satisfait de la victoire de la démocratie et des droits de l’homme. À Lubaczow, à nouveau en terre polonaise, le 3 juin 1991, il a mis en garde ses compatriotes face à la société hédoniste et consumériste qui avait remplacé la société communiste :
Le postulat de n’admettre en aucune manière dans la vie sociale et étatique la dimension de la sainteté est un postulat qui correspond à installer l’athéisme dans l’Etat et dans la vie sociale et cela n’a rien de commun avec la neutralité idéologique.
Jean-Paul II n’appelait pas seulement l’individu à être chrétien, il interpellait les états et les sociétés. En ce sens, il était donc profondément antilibéral et antimoderne.
 
Les “ Non ” de Jean-Paul II
Jean-Paul II a assumé les apparences de la modernité et a su jouer de la mondialisation et de l’immédiateté des moyens d’information pour mieux rejoindre chaque homme, et pas seulement les croyants. Aucun être humain sur terre n’a ignoré le visage de Jean-Paul II et aussi, ce fut le but de ses102 voyages hors d’Italie, à un moment ou à un autre, chacun a pu entendre au moins les lignes forces de son enseignement en matière morale  : non à “ la culture de mort ” (avortement, contraception, etc.), “ la permissivité morale ne rend pas les hommes heureux ”, “ faire le bonheur de l’homme en se passant de Dieu est une dramatique illusion ”.
Les millions de jeunes qui, sur presque tous les continents, ont participé aux “ Journées Mondiales de Jeunesse ” – une des innovations majeures du pontificat –, ne sont, certes, pas tous devenus des croyants pratiquants. Mais tous ont entendu les invitations du Pape à “ garder la fidélité au Christ ” et à vivre de la vérité “ ce bien éternel ”.  Qui peut connaître le moment de la floraison des semences ainsi jetées ?
Philippe Maxence a bien défini Jean-Paul II en mettant en lumière la double force qui l’animait : “ Comme Jean, il était un contemplatif et comme Paul, un évangélisateur tout terrain ”.
Les pessimistes, analysant le pontificat, diront que “ dans le quotidien [de l’Eglise], rien n’a vraiment changé ”. Est-ce bien sûr ? L’histoire dressera les actes et les axes de la restauration accomplie par Jean-Paul II durant les vingt-six ans de son pontificat pour faire face à la crise de l’Eglise. Ce travail de reconquête est passé par la nomination d’évêques d’un nouveau type, la publication du Catéchisme de l’Eglise catholique, d’encycliques et de déclarations de réaffirmation doctrinale. Il est passé aussi par l’encouragement donné à des communautés nouvelles ou traditionnelles et par l’appel à la “ nouvelle évangélisation ”. Beaucoup reste à faire ? Sans doute. Un Petit catéchisme est en préparation, qui pourra être mis dans les mains de tous les enfants. Et en matière liturgique, la “ réforme de la réforme ” n’a-t-elle pas été affirmée comme une nécessité par le cardinal Ratzinger, le plus solide soutien de Jean-Paul II pendant tout son pontificat ?
Jean-Paul II aura été, dans le domaine liturgique, celui qui aura commencé la restauration (loin d’être achevée). La liturgie célébrée en Pologne en 1978, donc celle célébrée par celui qui devenait pape, était dans sa forme et, plus encore dans son esprit, fort différente de celle pratiquée dans certains pays ouest-européens, et particulièrement en France. Jean-Paul II s’est soucié, très vite, des dérives en matière liturgique. On pourrait dresser une chronologie de ses interventions et initiatives, elle commencerait dès 1979. De manière plus précise, c’est il y a plus de vingt ans que le rite traditionnel a recommencé à avoir droit de “ droit de cité ” dans l’Eglise (l’indult de 1984).
L’abbé Aulagnier, dans un message diffusé le dimanche 3 avril, a justement noté : “ Je retiendrai les efforts soutenus qu’il a manifestés avec les dicastères romains pour la restauration du culte eucharistique et éradiquer les abus liturgiques qui se sont introduits, pour le grand malheur des fidèles, dans la vie eucharistique des églises ? A-t-il réussi ? Il est encore trop tôt pour le dire. Il a voulu également, timidement, faiblement, mais réellement, je crois, le retour, sur les autels de la chrétienté, de la messe dit de saint Pie V. Il aurait pu la dire lui-même, cela eut été une véritable affirmation. Il n’a pas vraiment réussi. Mais il y a, mystérieusement, en cette affaire, tant d’oppositions. C’est que le modernisme se cache toujours dans les rouages de l’Eglise et de son gouvernement.[1] ”
L’erreur de perspective serait de juger de l’efficacité d’une pastorale et d’une politique à l’aune de la situation d’un pays (la France) ou un demi-continent (l’Europe occidentale). Si en France, il est fréquent que six ou sept paroisses doivent se partager une messe ou deux messes dominicales (où le pire liturgique est toujours possible), à Saigon, au Vietnam, il y a six messes par dimanche à la cathédrale, et de la première (à 5h30) à la dernière, l’église est pleine d’une foule fervente qui s’agenouille pendant la lecture du canon et l’Agnus Dei et qui ne reçoit pas la communion dans la main.
 
Le paradoxe
La Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X, qui a été, en France et dans le monde, l’opposante la plus déterminée à certaines initiatives spectaculaires de Jean-Paul II et à beaucoup de réformes conciliaires, en particulier celle de la liturgie, a fait paraître, dès le jour du décès de Jean-Paul II, un communiqué de son Supérieur général, Mgr Fellay. La FSSPX, dit-il, “ salue les batailles menées par Karol Wojtyla pour la défense de la vie et son engagement sur le plan moral ” mais aussi “ elle se sent aujourd’hui le devoir de redire qu’elle a toujours réprouvé l’engagement inlassable du pape Jean-Paul II pour l’œcuménisme, engagement qui a conduit à un affaiblissement de la foi et de la défense de la  vérité ”.
Un des paradoxes du pontificat aura été d’avoir emprunté des chemins nouveaux pour faire connaître l’enseignement de l’Eglise et sa doctrine du salut et, par ce fait-même, d’avoir désorienté certains de ses fidèles et leurs pasteurs. Il ne faut pas voir là une opposition entre un Pape progressiste voire moderniste et des traditionalistes dépassés, mais plutôt deux voies, parfois convergentes parfois divergentes, d’affronter la modernité.
 
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Deux numéros spéciaux 
. L’Homme Nouveau (10 rue Rosenwald, 75015 Paris, 3 euros le numéro).
Sous la direction d’Agnès Jauréguibéhère, articles des cardinaux Paul Poupard et Jean Honoré, des R.P. Léo Elders, Patrick de Laubier, Jean Longère et  Joseph Vandrisse, de Denis Sureau, Philippe Maxence, Alain de Penanster, Aline Lizotte, Bruno Couillaud et Pierre Durrande.
. Le Figaro Hors-Série (en kiosque, 116 pages, 7,50 euros).
Sous la direction de Michel De Jaeghere, illustré de très nombreuses photographies en couleurs. On trouvera d’abord, jalonnant les grands moments de la vie de Jean-Paul II :  “ Douze journées de la vie d’un pape ” racontées par Elie Maréchal, Jean Sévillia, Alain Barluet et d’autres. Puis, on trouve un “ Bilan du pontificat ” en dix articles : Aymeric Chauprade, Isabelle Schmitz, Guy Baret, Claude Barthe, Joseph Vandrisse, Gérard Leclerc,Vincent Tremolet de Villers, François Foucart, Yves Chiron, Michel De Jaeghere.
[1] L’abbé Aulagnier fait référence à un entretien avec le cardinal Medina (qui fut Préfet de la Congrégation pour le Culte divin de 1996 à 2002). Dans cet entretien, paru simultanément dans l’Homme nouveau (numéro du 3 avril) et dans la Nef (numéro d’avril), le cardinal Medina déclare notamment : “ La dimension sacrificielle de la célébration eucharistique en est un élément essentiel, et pas seulement dans l’ancienne forme du rite romain, mais bien pour la doctrine catholique tout court […] C’est pourquoi j’aurais voulu, à l’occasion de la troisième édition typique du missel de Paul VI, alors que j’étais préfet de la Congrégation du Culte divin, réintroduire quelques éléments de la forme ancienne, mais j’ai rencontré des oppositions très décidées ”.