dimanche 1 octobre 2006

[Aletheia n°98] Trois paroles d'évêques - par Yves Chiron

Aletheia n°98 - 1er octobre 2006

Trois paroles d'évêques - par Yves Chiron

Cette modeste lettre d’informations religieuses n’a ni vocation ni ambition à être parénétique. Elle a comme première ambition d’apporter des nouvelles et des précisions, de publier éventuellement des documents. Elle ne veut qu’inciter à la réflexion et, ainsi, contribuer, à sa place, à la paix dans l’Eglise par la vérité. Recevant il y a deux jours les évêques du Malawi en visite ad limina, Benoît XVI leur a demandé : « Ne cessez jamais de proclamer la vérité, et insistez sur cette vérité “à temps et à contretemps “ (2 Tm 4, 2) car “la vérité vous rendra libres“ (Jn 8, 32). »

Nous, fidèles du dernier rang, ne devons-nous pas demander aussi à nos évêques cette vérité, avec le respect dû à leur caractère de ministre ordonné, nous plaindre quand elle nous apparaît travestie et nous réjouir quand elle est proclamée ?

Trois faits récents donnent une image contrastée de nos évêques de France.

Mgr Dupleix et la messe

Vient de paraître, sous forme d’abécédaire, un livre qui s’adresse « à tous ceux qui désirent retrouver les mots de l’initiation chrétienne »[1]. L’ouvrage est présenté par Mgr André Dupleix, secrétaire général adjoint de la Conférence des évêques de France, et il émane, par ses auteurs, du Service national de catéchuménat et de sa revue Chercheurs de Dieu.

55 mots qui appartiennent presque tous aux conversations courantes : amour, bonheur, charité, joie, laïc, mémoire, résurrection, etc. , font l’objet de définitions et explications assez élaborées (trois ou quatre pages par notice). Pour chacun est d’abord donnée la signification ordinaire puis le sens particulier qu’ils ont pour les chrétiens.

Il ne s’agit pas d’un catéchisme ou d’un « parcours de la foi » mais l’ouvrage veut contribuer à l’évangélisation : « permettre aujourd’hui de comprendre la foi des chrétiens, à partir des mots de tous les jours et en dévoilant peu à peu le nouveau sens que leur donne cette foi ».

On reste alors stupéfait des définitions minimalistes qu’on y trouve. On ne s’attardera que sur celle de la messe. La messe y est définie comme une « rencontre d’hommes et de femmes de tous âges » pour former « un seul Corps avec le Christ » et « rompre le pain et boire à la coupe, comme Jésus l’a fait avec ses apôtres et ses disciples ». Y a-t-il présence réelle du Christ par la transsubstantiation ? Ce mémorial est-il aussi un saint sacrifice qui « actualise l’unique sacrifice du Christ Sauveur » (CEC, 1330). L’abécédaire de Mgr Dupleix n’en dit rien, n’utilise aucun de ces mots.

Plus grave, à la fin de la notice sur le mot « messe », entre une courte citation du Psaume 22 et une courte citation de la Première Lettre aux Corinthiens, est donnée la citation, longue cette fois, d’un auteur contemporain, Bernard Feillet qui réduit la doctrine catholique de la messe à néant :

« Ce n’est pas pour faire venir Dieu au milieu des hommes que l’on célèbre l’eucharistie, mais c’est parce que le mystère de Dieu habite l’humanité qu’il est possible de faire surgir par un geste simple de cette humanité le symbole de cette Présence.

Partager le pain et boire à la coupe est une démarche de communion entre ceux qui ensemble lui donnent un sens pour anticiper l’accomplissement d’une humanité enfin pacifiée et unie. L’eucharistie est constitutive d’humanité et révélation de cette humanité en Dieu. C’est un acte d’homme, accompli devant Dieu, au service de l’Homme. »

Cette vision anthropocentrique, immanente et symbolique de la messe est donnée sous l’autorité du secrétaire général adjoint de la Conférence des évêques de France ; comme un caillou qu’on donnerait à un pauvre qui a faim.

Mgr Cattenoz et l’école catholique

Le hasard du calendrier ou les divisions grandissantes de l’épiscopat français font que, au moment Mgr Dupleix croit nécessaire de minimaliser les réalités et les mystères chrétiens pour proposer aux hommes d’aujourd’hui « un Dieu, un sens, une vérité qui ne leur tombent pas sur la tête ou leur sont imposés de l’extérieur » (p. 17 de sa Présentation), un autre évêque, Mgr Cattenoz, déplore l’ « humanitarisme bon teint » et les références « sans vrai lien avec la foi chrétienne » de nombre des projets pédagogiques de l’enseignement catholique[2].

L’archevêque d’Avignon regrette l’ « abus des valeurs de solidarité et d’ouverture à tous » et estime qu’aujourd’hui « beaucoup d’établissements catholiques n’ont plus de catholique que le nom ».

« À force de faire un catholicisme mou, on n’aura bientôt plus de catholicisme du tout » déclare Mgr Cattenoz qui vient de promulguer une « Charte diocésaine de l’enseignement catholique » pour restaurer « une vraie pédagogie chrétienne ».

Mgr Daucourt et la « conversion » de Frère Roger

Mgr Gérard Daucourt, évêque de Nanterre, est intervenu dans la polémique sur la conversion au catholicisme de Frère Roger, avec l’autorité de sa fonction de membre du Conseil pontifical pour la Promotion de l’Unité des Chrétiens. Le 7 septembre, il a publié un communiqué pour démentir les informations publiées par Aletheia (n° 95, 1er août 2006), informations relayées avec éclat par Le Monde (6 septembre 2006).

Ce communiqué, aussitôt reproduit ou cité par des dizaines de journaux, en France et en Europe, a, dit-on, « dissipé toute incertitude sur la “conversion“ du Frère Roger, fondateur de Taizé : non, il ne s’est pas “converti“. »

Les démonstrations de Mgr Daucourt appelaient une réponse de ma part. Ma réponse a d’abord été privée : j’ai écrit, respectueusement, à l’évêque de Nanterre pour lui présenter des objections à son communiqué, tout en restant ouvert à toute explication et tout témoignage qui viendraient apporter des éclairages nouveaux sur la personnalité unique de Frère Roger et sur l’importance de sa démarche œcuménique.

Naïvement, j’ai cru que Mgr Daucourt, comme d’autres évêques de France, était ouvert au dialogue et qu’il daignerait répondre à mes demandes d’éclaircissement, comme l’avaient fait, précédemment à mon article, Mgr Séguy, évêque d’Autun au moment de la mort de Frère Roger, Mgr Johan Bonny, du Conseil Pontifical pour la promotion de l’Unité des chrétiens, Mgr Minnerath, évêque de Dijon, et Frère Alois, Prieur de la Communauté de Taizé.

À ce jour, Mgr Daucourt n’a pas jugé utile de répondre à mes objections et à mes questions. Je suis d’autant plus libre de les poser, désormais, publiquement :

• Mgr Daucourt affirme : « pour les personnes déjà baptisées, l’Eglise catholique ne parle pas de conversion au catholicisme ».

J’entends bien que c’est le mot de « conversion » qui fait d’abord débat dans la question de la communion catholique reçue par Frère Roger depuis 1972. Frère Alois, successeur de Frère Roger, récuse le mot parce que Frère Roger n’a pas voulu de « rupture avec ses origines ».

Mgr Daucourt, lui, récuse le mot parce que, dit-il, l’Eglise ne l’emploie pas « pour les personnes déjà baptisées » qui sont admises à la pleine communion dans l’Eglise. L’évêque de Nanterre devrait dire plutôt : « ne l’emploie plus » ou « ne l’emploie presque plus ». On ne fera pas l’injure à Mgr Daucourt de lui rappeler avec quelle hauteur de sentiment Newman a employé le mot dans son Apologia pro vita sua pour décrire « l’histoire de ses opinions religieuses » de l’anglicanisme au catholicisme.

Tout récemment encore, le mot est employé, non seulement en matière interreligieuse mais aussi en matière interconfessionnelle par des instances qu’on ne peut accuser de « romanocentrisme ». En effet, depuis le mois de mai dernier, le Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux et le Bureau des relations et du dialogue interreligieux du Conseil œcuménique des Eglises ont engagé une réflexion, sur trois ans, visant à élaborer « un code de conduite commun » en matière de conversion. Hans Ucko, responsable du Bureau des relations interreligieuses du COE, indique : « La question de la conversion religieuse demeure source de controverse dans bien des relations interconfessionnelles et interreligieuses ».

Le mot de « conversion » n’est pas accepté par Taizé, mais c’est pour d’autres raisons qu’il n’est pas accepté par Mgr Daucourt. L’évêque de Nanterre nous dit en somme : « Frère Roger ne s’est pas converti au catholicisme parce qu’il n’y a pas de “conversion“ entre confessions chrétiennes ».

• Mgr Daucourt nous dit que lorsqu’un baptisé non-catholique entre en pleine communion dans l’Eglise catholique, « cette démarche, dans tous les cas, comporte un document écrit et signé ». Or, dit-il, « aucun document de ce genre n’existe concernant Frère Roger » ; donc c’est bien une preuve supplémentaire que Frère Roger ne s’est pas converti au catholicisme « au sens où on l’entend habituellement ».

Un « document écrit et signé » accompagne-t-il vraiment « dans tous les cas » ce que Mgr Daucourt appelle une « démarche » d’admission dans l’Eglise catholique ? Rien n’est moins sûr.

Le pasteur Max Thurian, autre frère de la Communauté de Taizé, qui s’est converti au catholicisme puis est devenu prêtre, en 1987, n’a pas évoqué une telle déclaration écrite. Il écrivait : « La cérémonie ”d’adjuration” n’existe plus dans l’Eglise catholique, on confesse la foi de l’Eglise catholique dans sa plénitude »[3]. Plus récemment, en 2001, quand le pasteur Michel Viot a quitté l’Eglise évangélique de France pour l’Eglise catholique, où il est devenu prêtre, a-t-il signé « un document écrit » ? La question mérite d’être posée.

On accordera à Mgr Daucourt que, concernant frère Roger, un tel document « écrit et signé » n’existe pas dans les archives du diocèse d’Autun. Est-ce suffisant pour affirmer qu’il n’y a pas eu conversion ?

Mgr Le Bourgeois, qui a donné la communion catholique à Frère Roger, n’a pas jugé utile de formaliser davantage cette démarche accomplie en 1972. Ce n’est pas une preuve a contrario.

• Évoquant la communion reçue par Frère Roger lors des obsèques de Jean-Paul II, communion donnée par celui qui allait devenir quelques jours plus tard le pape Benoît XVI, Mgr Daucourt écrit : « Il n’y a rien là d’extraordinaire. Le droit de l’Eglise catholique confère à chaque évêque la responsabilité d’accueillir à l’Eucharistie, régulièrement ou exceptionnellement, un nouveau baptisé ou un baptisé venant d’une autre Eglise ».

On passera sur l’expression « Eglise » employée pour désigner les confessions protestantes, le Magistère ne l’emploie pas ; mais on conviendra que l’évêque a la faculté, pour des raisons éminentes, « d’accueillir à l’Eucharistie » un baptisé non-catholique.

Mais l’intercommunion n’est admise ni en doctrine ni en pratique habituelle par l’Eglise. On se souvient qu’une des premières condamnations de Benoît XVI a visé un théologien allemand, le Professeur Hasenhüttl, qui avait accordé la communion à des protestants et en avait justifié la pratique dans ses écrits.

• Finalement, Mgr Daucourt reconnaît le « caractère objectif et public à la communion de foi que Frère Roger vivait avec l’Eglise catholique ». Comment qualifier alors la démarche de Frère Roger, si on refuse le mot « conversion » ? Mgr Daucourt refusera-t-il aussi qu’on dise que Frère Roger était devenu catholique ?

Des autorités éminentes ont affirmé publiquement que Frère Roger était catholique :

- le cardinal Kasper, interrogé par le cardinal Barbarin le jour des obsèques de Jean-Paul II : « Frère Roger est formellement catholique ».

- Mgr Minnerath, évêque de Dijon : « Frère Roger a officialisé son passage au catholicisme auprès de l’évêque d’Autun »[4].

- Mgr Séguy, évêque émérite d’Autun où se trouve Taizé : « Frère Roger lui-même m’a confirmé qu’il était catholique »[5].

En refusant le terme de « conversion », Mgr Daucourt semble vouloir éviter de qualifier Frère Roger de « catholique ». Cette réticence, pour ne pas dire ce refus, pose question à l’historien comme au croyant : pourrait-on être en même temps protestant et catholique, dépasser les clivages confessionnels ? Ce serait une nouvelle praxis et une nouvelle doctrine.

On pourra préférer, finalement, la réponse, humble, de Frère Aloïs, prieur de la Communauté de Taizé : « D’origine protestante, [Frère Roger] a accompli une démarche qui n’a pas de précédent depuis la Réforme. […] Comme cette démarche était progressive et tout à fait nouvelle, elle était difficile à exprimer et à comprendre. [6]»

Enfin, on citera ces propos de Paul VI à propos du cardinal Newman :

« Pour aller jusqu’au bout de ce qu’il jugeait la Vérité, Newman a renoncé à l’Eglise d’Angleterre non pas pour se séparer d’elle, mais pour l’accomplir. Il ne cessait de croire ce qu’il avait cru, mais il le croyait davantage encore, il avait porté sa foi anglicane jusqu’à sa plénitude. Une conversion est un acte prophétique. Newman a vécu l’histoire de la réunion future, de cette récapitulation en Jésus-Christ dont le moment nous est encore caché, mais à laquelle nous aspirons tous. »

L’analogie ne saurait être poussée trop loin. Frère Roger n’avait pas « renoncé » à Taizé. Mais la route de Taizé n’était peut-être pas arrivée à son terme. On se souvient des paroles prononcées par Benoît XVI au lendemain de la mort tragique de Frère Roger. Le jour-même où Frère Roger était assassiné, le 16 août 2005, Benoît XVI avait reçu une lettre de lui où il écrivait : « Notre communauté de Taizé voudrait cheminer en communion avec le Saint-Père. Très Saint Père soyez assuré de mes sentiments de profonde communion. »

NOTES

[1] Les Mots des chrétiens, présentation par Mgr Dupleix, Presses de la Renaissance, août 2006, 222 pages, 15 €.

[2] Propos rapportés par La Croix (27 septembre 2006) et entretien accordé à Famille chrétienne (30 septembre 2006).

[3] Lettre de Max Thurian à l’auteur, le 27 juillet 1992.

[4] Lettre de Mgr Minnerath à l’auteur le 17 janvier 2006.

[5] Lettre de Mgr Séguy à l’auteur, le 19 janvier 2006 et déclaration au Monde, publiée le 6 septembre 2006.

[6] Entretien publié dans la Croix le 7 septembre 2006.