lundi 12 mai 2008

[Aletheia n°125] L’analyse du cardinal Castrillon Hoyos - par Yves Chiron

Le mensuel italien Jesus, qui est loin d’être favorable aux traditionalistes, publie un dossier spécial intitulé Il vetus qui avanza (« L’ ancien qui avance »). L’ « ancien » dont il est question ici est bien sûr l’ancien rite de la messe, ce que Benoît XVI appelle le « rite extraordinaire du rite romain ».

L’essentiel du dossier est constitué d’un important entretien avec le cardinal Castrillon Hoyos, président de la Commission pontificale Ecclesia Dei depuis 2000. Sur la liturgie, et ses évolutions attendues ; sur les fidèles attachés à ce rite et sur les rapports du Saint-Siège avec la Fraternité Saint-Pie X, le cardinal Castrillon Hoyos apporte des informations et des analyses qui méritent d’être relevées et appréciées dans leur exacte portée.

Les évolutions de la liturgie

« Avec le Motu proprio [du 7.07.2007], le Pape a voulu donner à tous une opportunité renouvelée de tirer profit de l’immense richesse spirituelle, religieuse et culturelle présente dans la liturgie de rite grégorien. Le Motu proprio est né comme un trésor offert à tous, non en premier lieu pour venir en aide aux plaintes et requêtes de quelques-uns ».

Si l’on suit la pensée du cardinal Castrillon Hoyos, le motu proprio du 7 juillet 2007 ne fut donc pas circonstanciel (répondre à une attente de certains fidèles et prêtres). Il ne doit pas être perçu comme une première victoire de l’ancien rite, après tant de défaites. Il s’inscrit plutôt dans un grand projet liturgique, un projet non pas de réformes spectaculaires et décidées en comité restreint (comme le fut, en son temps, le novus ordo), mais un projet de dépassement par le haut.

Benoît XVI l’a dit dans son motu proprio, le cardinal Castrillon Hoyos le répète dans cet entretien : le rite traditionnel et le nouveau rite sont deux formes du même rite romain et « les deux formes doivent s’enrichir mutuellement ». Jusqu’à ne former qu’un seul rite ? Le cardinal ne le dit pas ici, mais celui qui est devenu Benoît XVI l’avait dit explicitement et on commence à percevoir comment, progressivement, on pourra arriver à ce résultat. Non dans un an ou dans deux ans, mais en quelques décennies peut-être.

Comme exemple d’ « enrichissement mutuel », le cardinal Castrillon Hoyos cite le cas des lectures liturgiques : « Dans le novus ordo, avec les années, pratiquement toute la Bible est lue, c’est une richesse qui ne s’oppose pas mais qui va être intégrée au rite extraordinaire. »

La nouvelle prière du Vendredi Saint est un autre exemple, déjà accompli celui-là, de réforme du rite extraordinaire.

Qui sont les fidèles de la forme extraordinaire du rite romain ?

Le cardinal Castrillon Hoyos est, dans l’Eglise, l’homme le mieux placé pour mesurer l’importance numérique des fidèles attachés au rite traditionnel. Par ses fonctions à la Commission pontificale il est en rapport avec toutes les communautés Ecclesia Dei, avec les instances dirigeantes de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X mais aussi avec des fidèles ou des groupes de fidèles qui n’ont pas de relations régulières avec les communautés, fraternités ou associations traditionnelles.

On estime souvent que la FSSPX est le groupe traditionnel le plus important par le nombre de ses prêtres, de ses écoles, de ses prieurés et des fidèles qui les fréquentent régulièrement. L’analyse est sans doute toujours vraie pour la France, mais elle ne l’est pas pour tous les continents et pour tous les pays. Aux Etats-Unis, depuis plusieurs années déjà, le nombre des prêtres attachés à l’ancien rite, et n’appartenant pas à la FSSPX, est plus élevé que celui des prêtres appartenant à la FSSPX.

Le cardinal Castrillon Hoyos va plus loin encore puisqu’il estime : « Parmi les fidèles [attachés à la forme extraordinaire du rite romain] je distinguerais trois groupes : ceux qui sont liés pour ainsi organiquement à la Fraternité Saint Pie X ; ceux de la Fraternité Saint Pierre [et autres communautés, fraternités et instituts Ecclesia Dei, semble sous-entendre le cardinal] et, enfin, le groupe le plus important et le plus nombreux, formé des personnes attachées à la culture religieuse, qui aujourd’hui découvrent l’intensité spirituelle du rite antique et, parmi eux, de nombreux jeunes. Ces derniers mois sont nées de nouvelles associations de personnes appartenant à ce dernier groupe. »

Il y aurait donc un nombre important de nouveaux convertis – l’expression n’est pas du cardinal Castrillon Hoyos – à la forme extraordinaire, qui viendraient donc des paroisses où se célèbre la forme ordinaire ou du monde des non-pratiquants. À moins, mais il ne s’agirait plus de « convertis », qu’il ne s’agisse de fidèles venus de la FSSPX ou de lieux de culte issus du motu proprio de 1988 et qui cherchent à se rattacher à une paroisse ordinaire, la leur. Cette réalité, peu visible en France, est, dans d’autres pays et continents, un phénomène nouveau et notable dit le président de la Commission Ecclesia Dei.

Lettres, rencontres et appels téléphoniques

Malgré le non possumus de la FSSPX relatif à un « accord pratique » à court terme avec le Saint-Siège, position confirmée récemment par Mgr Fellay (cf. Aletheia, n° 124), le cardinal Castrillon Hoyos affirme que le « dialogue n’est pas interrompu » avec la FSSPX. Il évoque un échange récent de lettres entre lui et Mgr Fellay, il parle aussi de « rencontres » et d’échanges téléphoniques. Il dit sa détermination et son espérance de voir ces fidèles revenir « à la pleine communion ».

lundi 28 avril 2008

[Aletheia n°124] Quatre anniversaires et un Non possumus - par Yves Chiron

Il y a cinquante ans, en 1958, s’achevait le pontificat de Pie XII et commençait celui de Jean XXIII, pontificat de transition, de rupture (dans la méthode) et de continuité (dans le fond) ; Jean XXIII n’était pas un libéral.

Il y a quarante ans, en 1968, la France connaissait un psychodrame estudiantin puis social qui ouvrait la voie à une mutation radicale des esprits, des mentalités et des comportements tandis que, dans l’été suivant, Paul VI s’attachait, selon son expression, à « réaffirmer, confirmer les points capitaux de la foi de l’Eglise », en proclamant un Credo du peuple de Dieu de forme très traditionnelle et que, par l’encyclique Humanæ vitæ, il n’hésitait pas à « heurter de plein fouet ”la conscience collective de l’humanité” en son état actuel d’aveuglement et d’autosuffisance. » (selon l’expression de Jean Madiran).

Il y a trente ans, en 1978, s’achevait le pontificat de Paul VI, pape du dialogue, de l’achèvement du concile Vatican II et de sa mise en application, et commençait celui de Jean-Paul II, pape anti-moderne, qui emprunta, lui aussi, la voie du dialogue et commença l’œuvre de dépassement qui caractérise le pontificat de son successeur.

Il y a vingt ans, en 1988, Mgr Lefebvre consacrait, sans mandat pontifical, quatre évêques. Il le faisait, en arguant de « l’état de nécessité » : dans une Eglise battue par la tempête (l’image est de Paul VI, reprise par Benoît XVI), il jugeait nécessaire une « opération-survie » pour assurer la continuité de son œuvre, toute dédiée à préserver le sacerdoce et la messe traditionnelle.

Vingt ans après cette rupture du fondateur de la FSSPX, les circonstances ont changé. L’ « état de nécessité » est-il toujours le même ? Benoît XVI, dans un discours très important, a plaidé pour « une juste interprétation du concile » et a rejeté l’ « herméneutique de la discontinuité et de la rupture » qui s’est répandue jusque dans la théologie (Discours à la Curie, le 22.12.2005). Puis, il a restauré solennellement le droit d’existence de la messe traditionnelle (motu proprio du 7.7.2007).

Ces deux actes majeurs du pontificat de Benoît XVI ne paraissent pas suffisants au Supérieur général de la FSSPX pour permettre une réconciliation avec Rome. Le 14 avril dernier, Mgr Fellay a fait connaître les raisons pour lesquelles la FSSPX « ne peut pas “signer d’accord“ ». Il l’a dit, non dans un document officiel ou une déclaration solennelle, mais dans une « Lettre aux amis et bienfaiteurs » publiée régulièrement (c’est la 72e). Le Monde, dans un article d’Henri Tincq, et La Croix, dans un article de Jean-Marie Guénois, parus le même jour, qualifient en des termes identiques la position de Mgr Fellay : « une fin de non-recevoir ». Henri Tincq est plus violent, comme d’habitude, en parlant de « déclaration de guerre contre le pape et Rome ».

L’erreur d’interprétation est flagrante : il ne s’agit pas d’une « déclaration de guerre », ou d’une « nouvelle étape dans le contentieux », comme l’écrit Jean-Marie Guénois, mais d’une position d’attente. Sans ajouter d’autres commentaires à la position exprimée par Mgr Fellay, je crois utile de faire connaître l’analyse qu’en a faite l’abbé Guillaume de Tanoüarn, un des fondateurs de l’Institut du Bon Pasteur.


L’analyse de M. l’abbé Guillaume de Tanoüarn :


J'ai écrit que la FSSPX ne devait pas se presser de signer. Signer pour signer n'a pas de sens. Signer quoi ? Pour aller où ? Il faut pouvoir être fier de ce que l'on signe avec le Père commun des fidèles (comme je l'ai été et le suis moi même), ou alors cette signature n'est qu'un chiffon de papier, qui vous met en danger. Signer un chiffon de papier qui engendrerait la division et l'auto-destruction de la FSSPX, cela ne constitue en rien une solution. Par ailleurs, pour être capable de signer un véritable accord, il faut savoir et faire savoir où l'on va. Et pas se référer à des événements qui ont quinze ans. Pas reprendre en boucle un discours que l'on n'a pas revu (ou retravaillé) depuis quinze ans. Comme si rien n'avait changé.


Lorsqu'on entend, venant de la FSSPX ou de ses amis (dont je fais partie) : le moment n'est pas encore venu de signer, cette expression peut être prise en deux sens.


Soit : il n'est pas temps de signer, parce que Rome n'est pas allé assez loin dans la Restauration. Et je pense que ce motif est lâche et qu'il conduit à reporter le souci de l'unité de l'Eglise après la parousie. il y aura forcément toujours une raison d'ici là pour dire que cela va mal et rester dehors.


Soit encore, en un sens tout différent : il n'est pas temps de signer parce que la FSSPX n'a ni l'unité interne ni la force nécessaire pour affronter immédiatement une telle mutation. En signant trop vite (quoi ? pour aller où ?) elle risque d'exploser en vol, pour le plus grand malheur de toute la chrétienté. Le combat est difficile. Les épiscopats ne souhaitent pas forcément pratiquer la vertu d'accueil. Un bon accord est un accord qui se signe en force. Il faut que la FSSPX résolve d'abord des difficultés internes. Elle doit le faire petit à petit, en soutenant résolument, au jour le jour, tout ce qui, dans l'action providentielle de Benoît XVI, demande à être soutenu.


[…]


la FSSPX doit s'engager pour l'Eglise et pas seulement en lançant des campagnes du Rosaire, mais en faisant tout ce qui est en elle, en s'exposant comme s'exposait Mgr Lefebvre, en soutenant le pape, dont certains textes sur l'œcuménisme aux Etats-Unis sont simplement magnifiques, dont certains textes sur la liberté religieuse sont très éclairants.


(Le Forum catholique, 25 avril 2008).

dimanche 6 avril 2008

[Aletheia n°123] Rapprochements et éloignements - par Yves Chiron

Si aucune information ne filtre sur les discussions éventuellement en cours entre le Saint-Siège et la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X, on constate, à la périphérie de celle-ci, des mouvements divergents.
• La Transalpine Congregation of the Most Hooly Redeemer, communauté plus communément appelée « Rédemptoristes Transalpins », a été fondée par le Père Michael Sim (Michael Mary de son nom de religion). Il l’a créée après qu’il a été, en 1988, exclu de sa congrégation d’origine, la Congrégation du Très Saint Rédempteur (C.SS.R.), pour son opposition aux réformes que celle-ci avait connues et à cause de sa fidélité à la messe traditionnelle. La maison-mère des Rédemptoristes Transalpins est installée sur Papa Stonsay, une des îles de l’archipel des Orcades, au nord de l’Ecosse.
Les Rédemptoristes Transalpins ont figuré, depuis leur fondation, parmi les « ordres religieux amis » avec lesquels la FSSPX entretenait des relations étroites. Ses religieux recevaient une partie de leur formation dans les séminaires de la FSSPX et recevaient les ordinations de la main des évêques de la FSSPX. Le 19 janvier dernier encore, des prêtres des Rédemptoristes Transalpins participaient, au côté de Mgr Fellay, aux cérémonies de bénédiction de la nouvelle église de la FSSPX à Gateshead, près de Newcastle.
Le 8 février dernier, le P. Michael Mary, vicaire général (c’est-à-dire supérieur) des Rédemptoristes Transalpins, a annoncé, par un communiqué, que sa congrégation entendait « obéir avec soumission à la nouvelle Prière pour les Juifs telle que l’a ordonnée Sa Sainteté Benoît XVI le 4 février 2008 ».
Un mois plus tard, le 9 mars, il annonçait qu’il avait la volonté de retrouver une pleine communion avec le Pape et qu’il était prêt à engager des discussions avec le Saint-Siège en vue de régulariser la situation de sa communauté avec le Saint-Siège : « Nous sommes en train de travailler à une réconciliation [we are set upon working towards reunion]. Si nous restons dans une ”communion imparfaite” nous deviendrions éventuellement une organisation complètement séparée. […] Nous avons été des hommes de conscience exclus par nos frères catholiques et nos supérieurs les plus élevés parce que nous étions cramponnés à la ”Foi de nos Pères” et à la Sainte Messe ”malgré le feu et l’épée”. Dans cette époque troublée, nous avons continué et nous avons joyeusement payé le prix pour cela. Mais maintenant Pierre a parlé. Il a parlé à tous et il a parlé pour nous. Le Vicaire du Christ veut faire savoir que l’ancienne Messe n’a jamais été abrogée. Il demande que l’on nous autorise à la célébrer librement. Il nous dit : ”notre cœur est ouvert pour vous…” Oui je veux aller vers lui et parler avec lui par l’intermédiaire de ses représentants. C’est le Pasteur. C’est le gardien du Troupeau. C’est notre Père commun : nous sommes ses enfants. »
Le P. Michael Mary reconnaît : « Oui, il y a encore des problèmes sur l’œcuménisme et la collégialité, mais les problèmes ne sont pas nouveaux dans l’Eglise et nous pourrons les traiter si nous avons la Messe. »
• La Fraternité Sacerdotale Saint-Josaphat (SSJK), fondée en septembre 2000, est un autre des « ordres religieux amis » de la FSSPX. Elle regroupe des prêtres catholiques ukrainiens de rite oriental. Le 27 novembre 2003, Mgr Tissier de Mallerais a procédé, à Varsovie, à l’ordination sacerdotale du P. Valodymir Voznyuk. Le 10 février 2004, le cardinal Husar, archevêque majeur de Kiev, a excommunié le Père Kovpak, supérieur de la SSJK, à cause des liens de sa communauté avec la FSSPX. Le P. Kovpak a fait appel au Tribunal de la Rote romaine qui a déclaré nulle l’excommunication. Suite à de nouvelles ordinations, qui ont eu lieu le 22 novembre 2006, une nouvelle sentence d’excommunication a été prise contre le P. Kovpak. Le 16 octobre 2007, Mgr Fellay a procédé à nouveau à des ordinations, portant à dix-huit le nombre des prêtres de la SSJK. Un mois plus tard, le 16 novembre, la Congrégation pour la doctrine de la Foi a confirmé la sentence d’excommunication du P. Kovpak.
Une autre excommunication est intervenue le 23 mars dernier. Elle a été portée par le cardinal Husar contre quatre prêtres gréco-catholiques qui ont été consacrés clandestinement et illicitement évêques : Markian V. Hitiuk, Metodej R. Spirik, Elias A. Dohnal, Samuel R. Oberhauser. Le premier est ukrainien, les deux autres sont tchèques et le dernier est slovaque.
Contrairement à ce qui a été écrit, ici ou là, ces quatre nouveaux « évêques » n’étaient pas, semble-t-il, proches de la FSSPX. Ils se revendiquent de l’OSBM, l’Ordre Basilien de Saint-Josaphat. Malgré la proximité de la dénomination, il n’y a pas de liens entre la SSJK et ce groupe qui se revendique de l’OSBM. Le consécrateur aurait été Mgr Mychaljo Osidach, un évêque gréco-catholique.

Selon des sources bien informées, il s’avère que ces quatre nouveaux « évêques », qui se réclament de l’OSBM, ont été exclus de leur ordre en 2005, décret confirmé par la Congrégation pour les Eglises orientales. Et que le supposé évêque consécrateur est inconnu de la hiérarchie gréco-catholique.



Un livre d’entretiens avec Mgr Fellay
Mgr Fellay a reçu, le 31 juillet dernier à Menzingen, deux journalistes italiens, Alessandro Gnocchi et Mario Palmaro, pour de longs entretiens qui font l’objet, maintenant, d’un livre, en italien.
Le Supérieur de la FSSPX explique, en termes très clairs, qu’ « elle est une réponse d’aujourd’hui à un problème actuel : celui du sacerdoce [1]. » La rénovation du sacerdoce a été « le motif fondamental pour lequel est née la Fraternité ».
Concernant les relations actuelles de la FSSPX avec le Saint-Siège et le nouveau climat créé par l’élection et l’action de Benoît XVI, Mgr Fellay déclare : « Maintenant l’air a un peu changé. Mais il est nécessaire d’accomplir un pas supplémentaire : s’il y a un problème, il y a une cause. » (p. 20). Le Motu proprio sur la messe traditionnelle a été « un jour très important pour l’Eglise » (p. 48).
Selon Mgr Fellay, ceux qui s’opposent à la « réhabilitation » de la FSSPX sont « les épiscopats français, allemand, hollandais, suisse, avec une bonne partie de l’épiscopat anglais et de celui des Etats-Unis » (p . 45). Mgr Fellay rapporte encore une anecdote significative : il a demandé au Président de la Conférence épiscopale française (le cardinal Ricard, à l’époque) de rendre visite à tous les évêques français. La réponse a été la suivante : « N’allez pas tous les voir : vous perdrez votre temps » (p. 49).

• Alessandro Gnocchi-Mario Palmaro, Rapporto sulla tradizione. A colloquio con il successore di monsignor Lefebvre, Edizioni Cantagalli (Via Massetana Romana 12, Casella postale 155, 53100 Siena), 96 pages, 12,50 euros.


[1] Permettra-t-on une remarque de bas de page ? Mgr Fellay affirme : « Depuis une quarantaine d’années […] on parle de l’épiscopat, on parle du laïcat, on ne parle pas du sacerdoce. Même dans Lumen Gentium, la Constitution conciliaire sur l’Eglise, on ne parle pas de ce thème, il n’y a pas un chapitre pour les prêtres. On a quasiment l’impression que les prêtres ne sont plus nécessaires pour l’Eglise » (p. 11). Sans faire référence à la Lettre aux prêtres que Jean-Paul II a publiée, chaque année, le Jeudi Saint, on doit rappeler, tout de même, qu’au cours du concile Vatican II ont été élaborés et promulgués un important décret sur le ministère et la vie des prêtres, Presbyterorum ordinis, et un autre sur la formation des prêtres, Optatam totius Ecclesiae renovationem.

vendredi 21 mars 2008

[Aletheia n°122] Benoît XVI et les sciences historiques

Le 18 août 1883, Léon XIII publiait un très important Bref, De studiis historicis (« Sur les Etudes historiques »), qui peut-être considéré comme la charte des historiens catholiques. Le même jour, il créait une Commission cardinalice pour les études historiques. Cette Commission aura son prolongement dans le Comité Pontifical des Sciences Historiques institué par Pie XII, le 7 avril 1954. Le 7 mars dernier, Benoît XVI a accordé une audience aux membres de ce Comité. Il a prononcé, en cette occasion, un important discours qui prolonge les enseignements de Léon XIII.
Le Pape y considère aussi les études historiques, notamment d’histoire ecclésiastique, confrontées à ce qu’on pourrait appeler une « crise de l’histoire ». Les agences d’informations n’ont cité que quelques extraits de cet important discours. Il n’est pas sûr que la Documentation catholique le publie. Aussi, je crois utile d’en proposer une traduction intégrale.
Je suis heureux de vous adresser une parole spéciale de salut et d’encouragement pour le travail que vous faites dans un domaine de grand intérêt pour l’Eglise. Je félicite votre Président et chacun d’entre vous pour le chemin parcouru en ces années.
Comme vous le savez, c’est Léon XIII qui, face à une historiographie marquée par l’esprit de son temps et hostile à l’Eglise, a prononcé la fameuse phrase : « Nous n’avons pas peur de rendre publics les documents » et a rendu accessibles aux chercheurs les Archives du Saint-Siège. En même temps, il créait une Commission cardinalice pour la promotion des études historiques que vous, professeurs, pouvez considérer comme à l’origine du Conseil Pontifical des Sciences Historiques dont vous êtes membres. Léon XIII était convaincu que les recherches et la description de l’histoire authentique de l’Eglise ne pouvaient qu’être favorables à celle-ci.
Depuis, le contexte culturel a connu un profond changement. Il ne s’agit plus seulement d’affronter une historiographie hostile au christianisme et à l’Eglise. Aujourd’hui l’historiographie elle-même traverse une crise des plus sérieuses, elle doit lutter pour sa propre existence dans une société imprégnée de positivisme et de matérialisme.
Ces deux idéologies ont mené à un enthousiasme effréné pour le progrès qui, animé par des découvertes spectaculaires et des succès techniques, malgré les expériences désastreuses du siècle passé, détermine la conception de la vie de vastes secteurs de la société. Le passé apparaît, ainsi, seulement comme un fond obscur, sur lequel le présent et l’avenir resplendissent avec des promesses trompeuses. À cela est encore liée l’utopie d’un paradis sur la terre, au mépris du fait que cette utopie a montré combien elle était fallacieuse.
Le désintérêt pour l’histoire est typique de cette mentalité et se traduit par la marginalisation des sciences historiques. Lorsque ces forces idéologiques sont actives, la recherche historique et l’enseignement de l’histoire, à l’université et dans les écoles à tous niveaux, viennent à être négligés. Cela produit une société qui, oublieuse de son propre passé et donc dépourvue des critères acquis par l’expérience, n’est plus en mesure d’envisager une vie en commun harmonieuse et un travail commun pour la réalisation des objectifs futurs. Une telle société se présente particulièrement vulnérable à la manipulation idéologique.
Le danger croît toujours plus par la place excessive donnée à l’histoire contemporaine, surtout quand les recherches dans ce domaine sont conditionnées par une méthodologie inspirée du positivisme et de la sociologie. On en vient à ignorer, aussi, des domaines importants de la réalité historique, voire même des époques entières. Par exemple, dans de nombreux programmes d’étude, l’enseignement de l’histoire commence seulement à partir des événements de la Révolution française. Le résultat inévitable d’une telle évolution est une société ignorante de son propre passé ; elle se trouve, ainsi, privée de mémoire historique. Qui ne voit la gravité d’une conséquence semblable : comme la perte de la mémoire entraîne chez l’individu la perte de l’identité, de manière analogue ce phénomène se vérifie pour la société dans son ensemble. Il est évident qu’un tel oubli de son histoire comporte un danger pour l’intégrité de la nature humaine dans toutes ses dimensions. L’Eglise, appelée par Dieu Créateur à remplir son devoir de défendre l’homme et son humanité, est attachée à une culture historique authentique, à un progrès effectif des sciences historiques. La recherche historique à un niveau élevé rentre, en effet, au sens le plus strict, dans l’intérêt spécifique de l’Eglise. Même lorsqu’il ne s’agit pas de l’histoire proprement ecclésiastique, l’analyse historique concourt quand même à la description de cet espace vital dans lequel l’Eglise a exercé et exerce sa Mission au long des siècles. Incontestablement la vie et l’action de l’Eglise sont toujours déterminées, facilitées ou rendues plus difficiles par les divers contextes historiques. L’Eglise n’est pas de ce monde, mais elle vit dans ce monde et pour ce monde.
Si maintenant nous prenons en considération l’histoire ecclésiastique du point de vue théologique, nous relevons un autre aspect important. Sa tâche essentielle se révèle être en effet la mission complexe de chercher à connaître et à clarifier ce processus de réception et de transmission, de paralépsis et de paràdosis, par lequel, au cours des siècles, s’est matérialisée la raison d’être de l’Eglise. Il ne fait pas de doute, en effet, que l’Eglise peut tirer son inspiration pour ses choix en puisant dans son trésor pluriséculaire d’expériences et de mémoires.
Je désire donc, illustres membres du Conseil Pontifical des Sciences Historiques, vous encourager de tout cœur à vous engager, comme vous l’avez fait jusqu’ici, au service du Saint-Siège pour la réalisation de ces objectifs, et à maintenir votre continuel et méritoire engagement dans la recherche et l’enseignement. Je souhaite que, en synergie avec l’activité de vos autres collègues sérieux et compétents, vous puissiez réussir à poursuivre avec efficacité les objectifs les plus difficiles que vous vous êtes fixés et à œuvrer pour une science historique toujours plus authentique.
Avec ces sentiments, je vous assure, pour vous et votre délicate mission, une place dans ma prière, et à tous j’accorde une spéciale Bénédiction apostolique.
(traduction Yves Chiron)

vendredi 29 février 2008

[Aletheia n°121] Dom Gérard (1927-2008) par Yves Chiron

Que faire de mieux, d’abord, sinon reproduire le faire-part de décès que publie l’Abbaye Sainte-Madeleine du Barroux pour informer ses amis et les fidèles de la mort de leur fondateur :

†
Le T.R.P. Abbé et la communauté
de Sainte-Madeleine du Barroux,
ont l’immense douleur de vous faire part
du décès de
leur vénéré fondateur et premier Abbé,
le T.R.P. Dom Gérard CALVET
Né à Bordeaux le 18 novembre 1927,
il était entré au monastère de Madiran en 1950.
Après le transfert de la communauté, c’est à Tournay
qu’il avait prononcé ses premiers voeux le 4 février 1951
et qu’il avait été ordonné prêtre le 13 mai 1956.
Ayant fondé la communauté de Bédoin en 1970,
il avait entrepris ensuite la construction de l’abbaye du Barroux.
Après la reconnaissance canonique de celle-ci,
il en avait été nommé le premier Abbé par le Saint-Siège
et avait reçu la bénédiction abbatiale le 2 juillet 1989.
Il avait résigné la charge abbatiale en novembre 2003.
Requiescat in Pace.
Le T.R.P. Abbé et la communauté de Sainte-Madeleine,
la T.R.M. Abbesse et la communauté de Notre-Dame de l’Annonciation,
le Père Prieur et la communauté de Sainte-Marie de la Garde,
en union avec ses frères Jean et Hubert Calvet,
recommandent à vos prières l’âme de leur très aimé Père
et vous prient d’assister ou de vous unir d’intention
à la messe des funérailles qui sera chantée à l’Abbaye
le lundi 3 mars 2008 à 10h00.


Que de souvenirs remontent à la mémoire et la gratitude surmonte aisément la tristesse parce que la vie sur cette terre n’est que passage, tandis que le bien fait restera éternellement et sera compté au jour du Jugement.
Le communauté résidait encore à Bédoin quand un séminariste, agrégé de lettres et aujourd’hui évêque, me fit découvrir une communauté bénédictine qui résistait à la tempête post-conciliaire. C’était en 1980. À la même époque, je découvrais dans Itinéraires les mises en garde du prieur de Bédoin, Dom Gérard, contre la « surenchère » et la « tentation » des « schismatiques de droite ».
Des relations plus étroites, nouées plus tard avec le Père abbé du Barroux, m’ont fait goûter ce que peuvent être la mansuétude et la bienveillance d’un moine. Des dizaines de lettres ou de courts billets, de son écriture reconnaissable entre toutes, en gardent la trace et le souvenir.
Il avait eu le R.P. Eugène de Villeurbanne, fondateur de la communauté capucine traditionnelle de Morgon, comme directeur spirituel. Quand j’avais entrepris d’écrire la vie de ce saint fondateur capucin, Dom Gérard m’avait reçu au Barroux, Père Abbé à la potestas de prime abord impressionnante, dans son grand fauteuil, mais très vite il m’avait fait comprendre ce que doivent être l’attention et l’affection toute spirituelle d’un supérieur pour ses frères.
Quand cette modeste Aletheia a commencé à paraître, Dom Gérard en a été un lecteur de la toute première heure, attentif, et d’une générosité continuelle et sans pareille. Quand, en 2002, mon épouse, nos deux enfants et moi-même, nous nous sommes lancé dans l’aventure d’adopter, en Lituanie, trois autres enfants, le R. P. Abbé du Barroux nous a suivis, pas à pas, dans nos périples Nach Ost. Il nous a accompagnés de ses prières, de son attention et de ses bienfaits (comment ne pas rendre hommage, maintenant, à la « quête » discrète qu’il avait faite, auprès de ses moines et de leurs familles, pour nous et qui fut si généreuse).
Dans les années 1980, Dom Gérard avait publié des Lettres aux « Jeunes mamans », aux « Mères de famille ». Je citerai ici une autre lettre qu’il a adressée à une mère de famille qui avait scrupule à s’approcher de la Sainte Communion :
Comme d’autres personnes que je connais & qui sont dans le même cas que vous, peut-être avez-vous scrupule d’user d’une permission que jadis vous ne possédiez pas et qui aujourd’hui vous est rendue sans mérite de votre part.
Mais la question ainsi posée reste insoluble. Car nous ne méritons jamais rien. Tout est don. Surtout la sainte Eucharistie.
Or Notre Seigneur a un désir infiniment plus grand de vous transmettre sa vie, que vous de la recevoir. Refuser ce don n’est pas une juste forme d’humilité, comme si nous pouvions mériter quelque chose de nous-même. La vraie humilité consiste à se confier à la miséricorde divine. Nous en faisons l’expérience tous les jours.
À un père de famille, qui lui soumettait un beau plan de catéchisme pour préparer des enfants déjà grands au baptême, Dom Gérard écrivait encore, avec délicatesse :
Votre KT préparatoire me semble très complet surtout si vous ajoutez (mais vous le faites, j’en suis sûr) Jésus-Hostie… et le bonheur d’être à Dieu !
Quelle leçon ! Combien de traits et d’enseignements de cette sorte pourraient être cités. Dom Gérard fut un combattant, un résistant. Il y aurait beaucoup à raconter, à dire, dans la vérité de l’histoire. Mais, dans l’immédiat, c’est du Père spirituel qu’il convient de se souvenir.

mercredi 20 février 2008

Frère Roger - 1915/2005 - Editions Perrin

Yves Chiron

Frère Roger
1915-2005
Le fondateur de Taizé
(Éditions Perrin, février 2008)


415 pages, prix librairie : 21,50 euros
par correspondance: 25 euros (port compris)
Paiement à adresser à l’ASSOCIATION NIVOIT
5, rue du Berry - 36250 NIHERNE




Le nom de Taizé est aujourd’hui universellement connu. Les célèbres Chants de Taizé ont été traduits dans des dizaines de langues. Les « Rassemblements de Taizé », sur la colline bourguignonne, dans une grande ville d’Europe en fin d’année ou ailleurs dans le monde, attirent, à chaque fois, des dizaines de milliers de jeunes de toutes nationalités.
Il y a un « mystère Taizé », qui a fasciné les hommes d’Eglise comme les profanes. Mystère de son succès et mystère de son fondateur, figure charismatique.
Pourtant, la figure emblématique du fondateur, Frère Roger – Roger Schutz à l’état-civil (1915-2005) – reste, à bien des égards, méconnue.
Ce livre, première biographie historique de Frère Roger, voudrait échapper à la légende, non pour en prendre systématiquement le contre-pied, mais pour restituer toute une vie dans son contexte historique.
La tâche n’a pas été facile. Taizé n’aime ni l’histoire ni les archives et cultive un certain goût pour le secret ou le discret.
Les rencontres de Roger Schutz et de Max Thurian avec Pie XII et d’autres autorités romaines en 1949 et 1950 n’ont été connues du grand public qu’en 1960 [1]. Frère Roger a choisi son successeur, frère Alois, dès 1978, au cours d’un voyage en Afrique, mais il ne l’annonce à sa communauté que vingt ans plus tard. La communion de Frère Roger à l’Eucharistie catholique, qu’il reçoit depuis 1972, n’apparaît au grand jour que lors de la messe des funérailles de Jean-Paul II, en 2005.
Et que dire de l’itinéraire religieux de son grand-père maternel : séminariste catholique jusqu’au sous-diaconat, puis prêtre dans l’Eglise vieille-catholique, avant d’être consacré pasteur réformé ? Frère Roger n’en a jamais parlé et, aujourd’hui encore à Taizé, c’est une sorte de tabou à ne pas transgresser.
La recherche de Frère Roger, nous avons essayé, ici, de la restituer au plus près. Sans nous arrêter à la « légende », mais aussi avec le souci de ne pas travestir la vérité d’un itinéraire exceptionnel.
Outre les volumes du Journal de Frère Roger, où, souvent, il faut savoir lire entre les lignes, d’autres sources permettent de reconstituer les diverses étapes de sa vie. Il y a, d’abord, les témoignages que nous avons pu recueillir auprès de certains membres de sa famille (par exemple, sa fille adoptive, Marie Strugala), auprès de frères ou d’anciens frères de la Communauté et auprès de ceux qui, catholiques, protestants ou orthodoxes, ont été les témoins de sa vie.
De nombreuses archives ecclésiastiques, institutionnelles ou privées, attendaient aussi l’historien, en France et en Suisse. Elles se sont avérées très riches, pleines de surprises et de documents précieux pour mieux saisir les décisions et les tentatives.
Frère Roger fut un « passeur » de frontières. Suisse, il s’installe en France en 1940. Calviniste, il fonde la première communauté monastique protestante en terre française. Fils de pasteur, pasteur lui-même, il est allé au-delà du protestantisme. « Il est formellement catholique » disait, en 2005, le cardinal Kasper, président du Conseil pontifical pour l’Unité des chrétiens, au cardinal Barbarin qui l’interrogeait sur l’appartenance confessionnelle de Frère Roger [2].
Il a toujours franchi les murailles pour aider et rassembler. En 1940-1942, il aide des réfugiés politiques et des Juifs ; en 1945-1946, il soulage deux camps de prisonniers de guerre allemands établis près de Taizé ; dans les années 1950-60, il est à la pointe du dialogue œcuménique ; dès 1966, il pressent une vague de contestation radicale dans la jeunesse d’Europe et il saura y voir une soif de questions. Et le reste de sa vie, il mettra en œuvre une pédagogie d’accompagnement de la jeunesse qui sera admirée par beaucoup et critiquée par certains.
Frère Roger appartient maintenant à l’histoire de l’Eglise mais aussi à l’histoire de l’Europe. Les Eglises, elles, ont vu en lui un rassembleur qu’elles n’ont pu tenir à l’écart, avec lequel elles ont entretenu un dialogue, parfois rude et difficile. Si Taizé, d’origine protestante, s’est rapproché du catholicisme, il y a eu un mouvement inverse : Taizé a influencé et le protestantisme et l’Eglise catholique.

(Extrait de l’introduction)
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[1] Le premier article qui évoque ces rencontres paraît dans le Monde le 27 octobre 1960.
[2] Lettre du cardinal Barbarin à l’auteur, le 23 février 2007.

vendredi 15 février 2008

Un nouveau livre d'Yves Chiron: Frère Roger de Taizé

le nouveau livre d'Yves Chiron vient de paraitre:
Frère Roger de Taizé | 1915-2005 | Le fondateur de Taizé
Contenu
Introduction
1. Petit-fils de prêtre, fils de pasteur.
2. Une conversion.
3. Naissance d’une communauté.
4. Retour à Taizé.
5. Les pas décisifs.
6. Entre Genève, Paris et Rome.
7. Au concile Vatican II.
8. « Sortir de l’impasse ».
9. Le concile des jeunes.
10. « Un nomade ».
11. « Autour du Pasteur universel ».
12. Taizé, « une vocation provisoire ».
Notes
Sources
Remerciements

Éditions Perrin, parution février 2008. 415 pages, prix librairie : 21,50 euros.
Bon de commande: voir le document PDF
Yves Chiron
Frère Roger | 1915-2005 | Le fondateur de Taizé
(Éditions Perrin, février 2008)
Le nom de Taizé est aujourd’hui universellement connu. Les célèbres Chants de Taizé ont été traduits dans des dizaines de langues. Les « Rassemblements de Taizé », sur la colline bourguignonne, dans une grande ville d’Europe en fin d’année ou ailleurs dans le monde, attirent, à chaque fois, des dizaines de milliers de jeunes de toutes nationalités.
Il y a un « mystère Taizé », qui a fasciné les hommes d’Eglise comme les profanes. Mystère de son succès et mystère de son fondateur, figure charismatique.
Pourtant, la figure emblématique du fondateur, Frère Roger – Roger Schutz à l’état-civil (1915-2005) – reste, à bien des égards, méconnue.
Ce livre, première biographie historique de Frère Roger, voudrait échapper à la légende, non pour en prendre systématiquement le contre-pied, mais pour restituer toute une vie dans son contexte historique.
La tâche n’a pas été facile. Taizé n’aime ni l’histoire ni les archives et cultive un certain goût pour le secret ou le discret.
Les rencontres de Roger Schutz et de Max Thurian avec Pie XII et d’autres autorités romaines en 1949 et 1950 n’ont été connues du grand public qu’en 1960[1]. Frère Roger a choisi son successeur, frère Alois, dès 1978, au cours d’un voyage en Afrique, mais il ne l’annonce à sa communauté que vingt ans plus tard. La communion de Frère Roger à l’Eucharistie catholique, qu’il reçoit depuis 1972, n’apparaît au grand jour que lors de la messe des funérailles de Jean-Paul II, en 2005.
Et que dire de l’itinéraire religieux de son grand-père maternel : séminariste catholique jusqu’au sous-diaconat, puis prêtre dans l’Eglise vieille-catholique, avant d’être consacré pasteur réformé ? Frère Roger n’en a jamais parlé et, aujourd’hui encore à Taizé, c’est une sorte de tabou à ne pas transgresser.
La recherche de Frère Roger, nous avons essayé, ici, de la restituer au plus près. Sans nous arrêter à la « légende », mais aussi avec le souci de ne pas travestir la vérité d’un itinéraire exceptionnel.
Outre les volumes du Journal de Frère Roger, où, souvent, il faut savoir lire entre les lignes, d’autres sources permettent de reconstituer les diverses étapes de sa vie. Il y a, d’abord, les témoignages que nous avons pu recueillir auprès de certains membres de sa famille (par exemple, sa fille adoptive, Marie Strugala), auprès de frères ou d’anciens frères de la Communauté et auprès de ceux qui, catholiques, protestants ou orthodoxes, ont été les témoins de sa vie.
De nombreuses archives ecclésiastiques, institutionnelles ou privées, attendaient aussi l’historien, en France et en Suisse. Elles se sont avérées très riches, pleines de surprises et de documents précieux pour mieux saisir les décisions et les tentatives.
Frère Roger fut un « passeur » de frontières. Suisse, il s’installe en France en 1940. Calviniste, il fonde la première communauté monastique protestante en terre française. Fils de pasteur, pasteur lui-même, il est allé au-delà du protestantisme. « Il est formellement catholique » disait, en 2005, le cardinal Kasper, président du Conseil pontifical pour l’Unité des chrétiens, au cardinal Barbarin qui l’interrogeait sur l’appartenance confessionnelle de Frère Roger[2].
Il a toujours franchi les murailles pour aider et rassembler. En 1940-1942, il aide des réfugiés politiques et des Juifs ; en 1945-1946, il soulage deux camps de prisonniers de guerre allemands établis près de Taizé ; dans les années 1950-60, il est à la pointe du dialogue œcuménique ; dès 1966, il pressent une vague de contestation radicale dans la jeunesse d’Europe et il saura y voir une soif de questions. Et le reste de sa vie, il mettra en œuvre une pédagogie d’accompagnement de la jeunesse qui sera admirée par beaucoup et critiquée par certains.
Frère Roger appartient maintenant à l’histoire de l’Eglise mais aussi à l’histoire de l’Europe. Les Eglises, elles, ont vu en lui un rassembleur qu’elles n’ont pu tenir à l’écart, avec lequel elles ont entretenu un dialogue, parfois rude et difficile. Si Taizé, d’origine protestante, s’est rapproché du catholicisme, il y a eu un mouvement inverse : Taizé a influencé et le protestantisme et l’Eglise catholique.
(Extrait de l’introduction)
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[1] Le premier article qui évoque ces rencontres paraît dans le Monde le 27 octobre 1960.
[2] Lettre du cardinal Barbarin à l’auteur, le 23 février 2007.