lundi 12 octobre 2015

[Aletheia n°237] La France catholique

Aletheia n°237 au format PDF

Si l’on se réfère à la plus récente enquête sur le catholicisme en France1, 56 % seulement des personnes interrogées se déclarent catholiques. Elles étaient encore 81 % en 1986. Dans le même temps, le nombre des personnes se déclarant « sans religion » a fortement augmenté, passant de 15,5 % en 1986 à 32 % aujourd’hui. Si cette tendance se poursuit, les deux courbes vont se croiser. Le CSA note : « Il est probable que les ”sans religion” constitueront d’ici 20 à 30 ans le principal groupe au sein de la population française. »

La même note d’analyse du CSA, extrapolant les chiffres de l’enquête, souligne « une baisse significative du nombre de catholiques pratiquants en France […] ils seraient en effet passés de 4,4 millions en 2001 à 3,2 millions en 2012, soit une perte de plus d’un million de pratiquants réguliers. » Étant entendu que désormais les statistiques appellent « pratiquants réguliers » les personnes se rendant au moins une fois par mois à un office religieux…

Aussi, le titre du beau livre que publie Jean Sévillia, La France catholique2, peut paraître provocateur ou témoigner d’une douce illusion. Sévillia ne méconnaît pas les chiffres cités plus haut, même s’il préfère mettre l’accent sur les 44 millions de baptisés que compte la France (deux Français sur trois) et les 13 millions de catholiques pratiquants (réguliers et occasionnels).

Son livre n’est pas une histoire du catholicisme contemporain, c’est plutôt un état des lieux, un vaste panorama qui passe en revue et montre, par de très belles et très nombreuses photographies, les paroisses de France, les prêtres et les fidèles, les mouvements catholiques, la presse et l’édition catholiques, les écoles et les institutions universitaires catholiques, les pèlerinages, les communautés, les monastères.

Il a le sens de la nuance. Ainsi à propos de l’enseignement catholique sous contrat : « à la fois parce que des établissements ont élargi leur recrutement afin d’assurer leur équilibre financier et parce que certains parents se satisfont d’écoles religieuses sans religion, maints établissements catholiques n’ont plus de catholique que le nom. Ce constat, cependant, ne peut être généralisé. On assiste d’ailleurs à l’émergence d’une nouvelle génération de directeurs, de responsables administratifs et pédagogiques et de professeurs qui, allant parfois jusqu’à bousculer les directions diocésaines de l’enseignement catholique, tiennent avant tout au caractère propre des établissements dont ils ont la charge. » Jean Sévillia relève aussi la floraison des écoles privées hors-contrat : « Il existe aujourd’hui 700 établissements hors-contrat qui scolarisent 60 000 élèves. Beaucoup de ces écoles sont catholiques. […] La plus grande réussite, dans ce domaine, est le groupe scolaire Saint-Dominique, au Pecq, dans les Yvelines. Créé avec 35 enfants en 1992, il compte 800 élèves en 2015. En 2012, trois bacheliers sortis de Saint-Dominique ont été admis à Polytechnique. »

Le tableau qu’il brosse des paroisses françaises est contrasté. D’une part, surtout dans les zones rurales, une pénurie effrayante de prêtres : 42 000 prêtres en 1960, un peu plus de 5 800 en activité aujourd’hui, « avec moins de 100 ordinations par an, le clergé n’assure pas son renouvellement : pour un prêtre ordonné, il en meurt sept. Dans les zones rurales, un prêtre peut administrer jusqu’à 30 clochers. » D’autre part, on assiste à un renouveau dans certaines paroisses de grandes villes. Par exemple, à Saint-Léon dans le XVe arrondissement de Paris : « trois messes quotidiennes sont célébrées en semaine et quatre le dimanche pour plusieurs milliers de fidèles. La paroisse est desservie par le curé, deux vicaires, deux prêtres retraités, deux prêtres étudiants (africains) et deux diacres. Adoration trois fois par semaine, confession cinq fois par semaine, chorales, groupes de réflexion et de formation, conférences, scouts, foyer de jeunes, salle de théâtre : la baisse de la pratique, ici, on ne connaît pas. »

Le portrait que Jean Sévillia dresse des « nouveaux prêtres » (p. 216) est l’exact contraire de celui que Michel de Saint-Pierre faisait des prêtres progressistes dans son roman Les Nouveaux Prêtres en 1964, il y a cinquante ans déjà…

Sévillia consacre de nombreuses pages à la « nouvelle génération catholique » que la grande presse a découverte avec stupéfaction dans la rue à l’occasion des manifestations contre le mariage des homosexuels. Le philosophe et sociologue Marcel Gauchet notait à l’époque des grands rassemblements de la Manif’ pour tous : « Il y a effectivement une montée identitaire du catholicisme français. C’est une mutation historique majeure, portée par une jeunesse à la fois conservatrice et moderne qui fait l’effet d’un continent exotique »3.

Mais ce n’est pas toute la jeunesse française, ni numériquement bien sûr, ni sociologiquement4. Ces jeunes qu’on voit en nombre dans les grandes rassemblements unanimistes (JMJ et autres) sont actifs aussi, pour un certain nombre d’entre eux, dans une multitude de mouvements, d’organisations, de groupements, liés ou pas à des paroisses, indépendants des structures plus anciennes implantées dans les diocèses. Ce foisonnement est peut-être prometteur, « la déchristianisation n’est pas fatale » estime Jean Sévillia (p. 198) qui relève « une soif de formation chez les jeunes cathos » (p. 201) et voit « une génération nourrie par la prière » – du moins, la jeunesse de certains milieux : « Depuis le début des années 2000, le groupe Abba réunit 200 à 300 jeunes dans l’église Saint-Etienne-du-Mont, à Paris, pour une soirée d’adoration hebdomadaire. Un rendez-vous impensable il y a trente ou quarante ans » (p. 207).

Mais Sévillia note aussi : « Des écueils guettent néanmoins cette nouvelle génération. Son homogénéité sociale, d’une part, qui peut être une force, deux jeunes sur trois appartenant aux classes moyennes et supérieures, mais qui crée le risque de l’entre-soi. Sa difficulté à se fixer, d’autre part, qui peut être un atout quand il s’agit d’éviter la routine, mais qui peut avoir l’inconvénient du saupoudrage quand ces jeunes surfent d’un mouvement à l’autre, d’un rassemblement à l’autre, d’un style à l’autre. La Pentecôte à Chartres avec Notre-Dame de Chrétienté, l’été au Forum des jeunes de Paray-le-Monial, la Toussaint en session à Taizé : si cet éclectisme a l’avantage de faire sauter les barrières au sein de l’Église, il peut s’avérer incohérent dans la durée et empêcher les engagements stables. »

Le livre-album de Jean Sévillia ne se résume pas. C’est un voyage par l’image, et aussi par les chiffres, dans la réalité multiple du catholicisme français d’aujourd’hui. Parmi les données qu’on trouve dans ce livre, on citera encore les 1 600 prêtres étrangers qui exercent leur ministère en France, (p. 61) suppléant ainsi, très partiellement, à la baisse des vocations sacerdotales en France (p. 61) ; les 150 prêtres qui, depuis sa fondation, ont quitté la Fraternité Saint-Pie X pour rejoindre les diocèses (p. 224) ; les 4 900 personnes, jeunes ou adultes, baptisées lors de la nuit de Pâques 2015 (« chiffre de 30 % supérieur à celui d’il y a dix ans », p. 234).

Jean Sévillia, qui est journaliste (il est rédacteur en chef adjoint au Figaro Magazine et chroniqueur à L’Homme Nouveau) et historien, donne des informations et des analyses intéressantes et pertinentes5. Il aurait pu faire sienne cette remarque de Louis Veuilllot en 1871 : « Vous voyez ce qui meurt, vous ne voyez pas ce qui naît ». Émile Poulat, qui citait ce propos, notait aussi en 2008 : « le catholicisme ne me paraît pas au bout de ressources que nous ne connaissons pas, et qui transformeront profondément sa figure, dans un environnement des plus variés, rarement porteur et syntonique » et aussi : « Les catholiques français ne sont désormais ni une minorité, ni encore la majorité, mais ils restent, de loin, de très loin, la plus importante des communautés religieuses en France, par le nombre comme par les ressources dont ils disposent, qui peuvent faire rêver toute autre organisation politique, syndicale ou associative »6.

1 Le catholicisme en France, enquête réalisée par l’Institut CSA, en mars 2013, sur un échantillon de 22.101 personnes.

2 Jean Sévillia, La France catholique, Michel Lafon, octobre 2015, album relié de 240 pages, 29,95 €.

3 Le Nouvel Observateur, 3 mai 2013, cité p. 207.

4 La remarque vaut aussi pour les paroisses les plus vivantes et les plus actives. Ce sont dans les quartiers bourgeois ou CSP + des grandes villes qu’on les trouve. Cf. Jérôme Fourquet et Hervé Le Bras, La religion dévoilée. Nouvelle géographie du catholicisme, Fondation Jean-Jaurès, 2014 et Yann Raison du Cleuziou, Qui sont les cathos d’aujourd’hui ? Sociologie d’un monde divisé, DDB, 2014.

5 Une affirmation contestable néanmoins : « En 1979, une enquête montre que la majorité des évêques français est favorable à une collaboration avec le Parti communiste. 66 % d’entre eux acceptant le bien-fondé des analyses marxistes » (p. 48). Chiffres surprenants. Quelle est la source ? Et une erreur : Hans Urs von Balthasar est nommé parmi les « grands théologiens classiques de Vatican II » (p. 125). Balthasar n’a pas participé à Vatican II, ni comme consulteur dans une des commissions officielles, ni comme peritus attaché à quelque évêque.

6 Émile Poulat, France chrétienne, France laïque. Entretiens avec Danièle Masson, DDB, 2008, p. 270-271 et p. 13

lundi 20 juillet 2015

[Aletheia n°234] André Lesage, dit "Marquis de la Franquerie" / Les exaltations de Sœur de la Nativité


André Lesage [1901-1992], qui signait ses livres « Marquis de la Franquerie », aura influencé plusieurs générations de catholiques par ses écrits à la tonalité providentialiste, pour ne pas dire apocalyptique. Certains de ses livres sont régulièrement réédités. J’évoquerai plus loin ses deux ouvrages les plus connus, mais il faut commencer par dire un mot du personnage.
Un pseudonyme littéraire
André-Henri-Jean Lesage est né le 15 juin 1901 à Paris, fils de Henri-Jean Lesage, docteur en droit, et de Louise-Alexandrine-Eugénie Martin1. André Lesage a fait des études de droit, était diplômé de l’École des Sciences politiques et de l’École du Louvre. Il fut un moment rédacteur en chef de la Revue internationale des sociétés secrètes, fondée en 1912 par Mgr Ernest Jouin [1844-1932] et qui parut jusqu’en 1939. Il a collaboré aussi, dans les années 1920 et au début des années 1930, à la Gazette française, organe royaliste indépendant de l’Action française, et au Bloc Anti-révolutionnaire. Il s’est surtout fait connaître comme conférencier et écrivain.
Le spécialiste de la noblesse et de la fausse noblesse Pierre-Marie Dioudonnat note : « Après la première guerre mondiale, [il] s’établit dans le département du Gers, au château de Villeneuve, à Bétous, puis au château de la Tourre, à Condom. André Lesage prit l’habitude d’ajouter à son patronyme le nom de La Franquerie et y joignit encore celui de La Tourre »2. Quelques recherches permettent d’aller plus loin.
En 1926, André Lesage signera son premier livre : « A. L. de la Franquerie » (L. pour Lesage). Puis il usera habituellement du nom de « Marquis de la Franquerie ». Ce patronyme « de la Franquerie » n’était-il qu’un pseudonyme ? A sa mort, le 8 août 1992, sa famille fera publier un faire-part annonçant le décès du « marquis Le Sage de la Franquerie, camérier secret du Pape ». Mais la mairie de la commune où est décédé l’auteur, La Chapelle-Hermier, en Vendée, ne reconnaîtra pas ce patronyme et enregistrera le décès de « LESAGE André, Henri, Jean ».4
C’est André Lesage, après son mariage avec Renée-Yvonne de Boisé de Courcenay le 18 octobre 1926, qui avait ajouté « de la Franquerie de Beslon » à son patronyme de naissance. Dès 1930, un ouvrage consacré aux « anciennes familles de France » indiquait que la famille Lesage avait été autorisée « à relever les noms et titre de la maison » de La Franquerie de Beslon : « Au XIXe siècle, la dernière héritière des La Franquerie de Beslon épousa un Havard. À la suite d’un accord intervenu entre leurs descendants, MM. Havard ont renoncé à relever les nom et titre de la maison en faveur de leur cousin, M. Henri-Jean Lesage, qui occupe une situation en vue dans la grande industrie française, et a épousé Mlle Martin-Havard »5.
Cette explication présente deux difficultés. L’état civil, nous l’avons vu, n’a jamais reconnu à André Lesage cet ajout patronymique. Qui plus est, on ne trouve aucune trace de cet « accord » survenu entre les Havard et les Lesage. Le musicographe et biographe Denis Havard de la Montagne relève : « je puis affirmer, sans possibilité d’erreur, que parmi les ancêtres d’André Lesage et de ses cousins Havard il n’y a jamais eu un quelconque mariage entre un Havard et une de la Franquerie. Je connais en effet leur ascendance Havard jusqu'au XVIe siècle ! Je vous avoue que cette histoire des Havard qui auraient renoncé à relever les nom et titre de la maison de La Franquerie de Beslon me laisse plus que perplexe, d’autant plus que cette famille de la Franquerie de Beslon est totalement inconnue des ouvrages spécialisés.6»
Le patronyme et le titre de marquis de la Franquerie doivent donc être considérés comme un pseudonyme littéraire et non comme une appartenance de l’auteur à l’ancienne noblesse française.

C’est abusivement aussi qu’André Lesage s’est présenté comme un « ami » du pape Pie XII, arguant de son appartenance « à la Cour pontificale comme Camérier Secret et Gentilhomme de Sa Sainteté ». A lire le petit livre qu’il a publié sur Pie XII – texte d’une conférence faite en 1972 –, le lecteur pourrait croire qu’André Lesage a fréquenté de manière habituelle le Vatican durant le pontificat de Pie XII et qu’il avait un accès presque familier au Pape. « Je considère, écrit-il, comme l’un des honneurs de ma vie et l’une des plus grandes grâces que Dieu m’ait accordées de l’avoir approché si souvent.7 »
Le titre de « camérier secret » ne doit pas faire illusion. Il ne signifie rien s’il n’est pas plus précisément qualifié. En effet, à l’époque de Pie XII (et jusqu’à la réforme introduite par Paul VI), il y avait trois types de camériers secrets :
. les camériers secrets participants, au nombre de 6 à 9 selon les époques. Il s’agissait exclusivement de prélats, au service direct du pape, qui formaient un collège présidé par un cardinal ;
. les camériers secrets surnuméraires de Sa Sainteté, tous prélats également. Ils étaient plusieurs centaines. La fonction était honorifique et les titulaires n’exerçaient pas habituellement un service direct auprès du pape ;
. les camériers secrets de cape et d’épée de Sa Sainteté. Cette fois il s’agissait uniquement de laïcs. C’est ce titre qui a été attribué à André Lesage à partir de 1939. Ce titre aussi était honorifique et n’impliquait pas un service régulier au Vatican, et encore moins une proximité avec le pape. Les camériers secrets de cape et d’épée étaient plusieurs centaines – la liste était publiée chaque année dans l’Annuario Pontificio – et bien peu étaient appelés à faire quelques jours de service au Vatican. Ces camériers secrets de cape et d’épée ne doivent pas être confondus avec les Gardes Nobles qui, eux, accomplissaient à tour de rôle un service plus immédiat auprès du Pape.
On ajoutera que dans sa conférence de 1972 sur Pie XII, devenue le petit livre déjà cité, André Lesage n’apportait guère d’informations nouvelles, citant abondamment l’ouvrage de Mgr Georges Roche et de Philippe Saint-Germain qui venait de paraître (Pie XII devant l’histoire, R. Laffont, 1972). Et il ne rapportait aucun entretien significatif avec ce Pape qu’il disait « avoir approché si souvent ».
La Mission divine de la France
Son premier ouvrage, La Mission divine de la France (1926, 232 p.), reste son livre le plus connu, régulièrement réédité.
L’ouvrage était préfacé par Mgr Jouin qui saluait le « jeune écrivain » – André Lesage avait 25 ans. Mais il notait aussi, comme un discret reproche : « il ne se pique, dans le choix de ses documents ni de sévérité critique ni d’érudition oiseuse ». Cette rigueur insuffisante restera une des caractéristiques des écrits du « marquis de la Franquerie ».
Par exemple, il évoquait à l’appui de ses thèses le supposé « testament de saint Rémi » ; tandis que Mgr Jouin, dans la préface citée, en relevait le caractère « légendaire » (p. 7).
Le « marquis de la Franquerie » exposait dans ce livre une thèse qu’il ne cessera de développer par la suite : la France a une mission particulière, une « mission divine » prouvée notamment par le pacte de Tolbiac, la  sainte Ampoule, le testament de saint Rémi, les « miracles des rois de France ». Les « fautes » des rois de France, expliquait aussi La Franquerie, ont toujours été suivies de « châtiments » et, comme le dit le dernier chapitre, « le plus grand châtiment [est] la République ».
Cette conviction que la France a une « mission divine » trouvera un développement qui n’avait rien d’historique. La Franquerie affirmera en effet, dans un autre ouvrage : « Cette mission avait été dévolue au peuple Juif de l’ancien Testament ; mais à partir du déicide, ce peuple fut maudit et son caractère de nation élue de Dieu fut reporté sur la France avec toutes les grâces et toutes les faveurs qu’entraîne une telle prérogative.8 »
Le marquis de La Franquerie donnera un autre clef explicatrice de son affirmation d’une mission divine de la France : les rois de France seraient les descendants des rois de Juda, ils ont donc une « parenté » avec la Vierge Marie et Jésus. Il a exposé cette thèse dans diverses conférences et dans deux ouvrages : Le Caractère sacré et divin de la royauté en France (Éditions de Chiré, 1978, 202 p. ; 2e édition, Éditions Saint-Remi, 2015) et Ascendances davidiques des rois de France et leur parenté avec Notre Seigneur Jésus-Christ, la très sainte Vierge Marie et saint Joseph (Éditions Sainte-Jeanne d’Arc, Villegenon, 1984, 79 p.).
Cette thèse avait été soutenue par certains auteurs aux XVIe et XVIIe siècle puis reprise à la période contemporaine par le comte de Place dans ses Problèmes héraldiques (Bourges, 1900). Il est à noter que le même auteur avait publié précédemment un volume sur la fin des temps : Prophétie de saint Malachie. Les dix derniers papes. L'Antéchrist (Paris, Vic et Amat, 1894, 28 p.). Double thématique que reprendra celui qui signait marquis de la Franquerie.
Cette affirmation d’un lien généalogique entre les rois de Juda et les rois de France ne repose sur aucune démonstration historique probante. Elle suppose une continuité qu’aucun historien n’oserait soutenir aujourd’hui : rois de Juda – rois de Troie – Mérovingiens – Capétiens. La Franquerie, pour convaincre ses lecteurs, s’appuyait sur les révélations faites par « plusieurs âmes privilégiées ».
Divers témoignages historiques – le cérémonial du sacre du roi de France, la galerie des 28 rois de Juda qui se trouvait au-dessus des portails de Notre-Dame de Paris9, une abondante littérature – montrent que les rois de France « se sentaient enracinés dans la Bible et qu’ils se voulaient continuateurs des rois de Juda »10. Mais c’était une continuité spirituelle et une analogie, certainement pas une continuité par le sang.
Hervé Pinoteau, éminent spécialiste d’héraldique, de vexillologie et de phaléristique, avait consacré une note très sévère aux Ascendances davidiques du marquis de la Franquerie. Il déplorait notamment : « Tout un pieux public accepte sans doute ces crétineries bien inutiles pour la foi, et qui sont accompagnées d’un texte rempli d’erreurs historiques grossières, ainsi que de citations fausses. Le plus beau est que le ”marquis” utilise un ouvrage britannique du même tonneau, destiné à glorifier outre-mesure la Grande-Bretagne et ses rois issus de la maison de Juda... »11.
Le Saint Pape et le Grand Monarque
André Lesage a attaché aussi une grande importance aux textes prophétiques et aux « révélations » reçues par des « âmes privilégiées ». Il en a tiré la conviction que la France et l’Église seront sauvées par un « Saint Pape » et un « Grand Monarque ». « Nous avons une certitude, écrivait-il : celle de la venue imminente du Saint Pape et du Grand Monarque qui sauveront le monde du désastre irrémédiable et le replaceront dans l’ordre voulu par Dieu ».
Cette « certitude », qu’il fondait sur « plus de cent prophéties », il l’a exposée en 1980 dans une conférence dont il a tiré une brochure : Le Saint Pape et le Grand Monarque d’après les prophéties. Cette brochure, rééditée en 2005, vient de faire l’objet d’une 3e édition12.
En 1980, le marquis de la Franquerie affirmait que « ces deux personnages à venir » sont « déjà vivants quoiqu’encore inconnus » (p. 6). Le Saint Pape s’appellera « Grégoire XVII », sera « français de naissance » et « pourrait descendre lui aussi de Louis XVII », comme le Grand Monarque (p. 28).
En rééditant ce livre, trente-cinq ans plus tard, l’éditeur n’a cru devoir faire aucun correctif ou mise au point. Le lecteur sera donc plus que perplexe en lisant des prophéties qui ne se sont pas réalisées : ainsi de l’invasion de la France par la « Russie soviétique » (p. 22) ou « Jean-Paul II serait le dernier pape du temps des nations et que son Successeur et le Grand Monarque assureraient le grand triomphe de l’Église qui se perpétuerait sous leurs successeurs. Telle est du moins ce que nous pensons et souhaitons » (p. 30).
Le marquis de la Franquerie alignait les citations de « prophéties ». S’il citait le nom des auteurs, il ne donnait jamais la référence des textes cités. Il prenait à la lettre toutes les affirmations des âmes privilégiées, sans se soucier de les contextualiser ou de les interpréter.

Les exaltations de Sœur de la Nativité 
En matière de mystique, de « révélation » et de prophétie, l’Église s’est toujours montrée prudente et a su opérer les discernements nécessaires. Bien des messages reçus par des « âmes privilégiées » sont restés inconnus ou sont retombés dans l’oubli. Non que la bonne foi de ces âmes privilégiées puisse être mise en doute, mais parce que l’Église a jugé que les messages reçus étaient mêlés de trop d’illusion ou d’imagination.
   
On rappellera ici un seul cas, celui de Jeanne Le Royer [1731-1798], dont les « prophéties » ont été célèbres tout au long du XIXe siècle puis sont tombées dans l’oubli.
Orpheline vers l’âge de dix-sept ans, elle fut tout d’abord, à partir du 8 juillet 1752, servante chez les Clarisses urbanistes de Fougères. Puis elle s’y engagea comme sœur converse, recevant l’habit religieux le 29 juin 1754 sous le nom de religion de Jeanne de la Nativité (elle sera appelée communément Sœur de la Nativité). Elle fera sa profession religieuse le 30 mai 1755.
Très pieuse, elle eut de nombreuses apparitions du Christ, des saints et aussi d’anges et de démons. Elle reçut encore diverses révélations et fit plusieurs prophéties relatives à l’Église et à la France. Elle savait lire, mais ne savait pas écrire. Son dernier confesseur à partir de juin 1790, l’abbé Charles Genet, a recueilli par écrit ses visions et ses prophéties.
Sous la Révolution, en septembre ou octobre 1792, le couvent des Clarisses de Fougères fut fermé. Sœur de la Nativité se retira chez son frère à Montigny, puis à Fougères où elle mourut six ans plus tard. 
Sous l’Empire et sous la Restauration, les écrits de l’abbé Genet ont circulé en plusieurs copies. L’abbé Augustin Barruel [1741-1820], qui avait bien connu l’abbé Genet réfugié en Angleterre, avait eu connaissance de ses écrits. Il avait déconseillé de les éditer avant que le Saint-Siège se soit prononcé. A cet effet, il en envoya une copie à Rome. Mais peu de temps après la mort de l’abbé Genet, parut en librairie Vie et révélations de la Sœur de la Nativité... (1817, 3 vol.). L’abbé Barruel a contesté l’ouvrage : « dans cette première édition, et surtout dans les notes, il se trouve bien des choses que je ne vois pas dans mon exemplaire »13.
Une longue étude, parue en 1820, a relevé qu’il y a dans cet ouvrage « des réflexions pieuses et solides sur la corruption du monde, sur la confession, sur le pouvoir des prêtres ». Mais il est noté aussi que Sœur de la Nativité « s’étend extrêmement sur l’avenir de la religion, et il faut avouer que ce qu’elle dit à cet égard est bien obscur et bien confus ».
L’auteur de cette étude estimait encore : « cette bonne fille converse était une fille de beaucoup de vertu, soumise, fervente, pleine d’amour pour Dieu, courageuse, patiente, zélée. Il ne nous appartient pas de prononcer si elle fut ou non favorisée de grâces surnaturelles ou divines ; mais nous n’oserions pas non plus assurer qu’elle n’éprouva jamais d’illusion. Douée d’une imagination ardente, il n’est pas impossible qu’elle ait pris de bonne foi ses pensées pour des révélations, et qu’à force de songer à notre Seigneur et aux anges, elle ait cru les voir et les entendre. Elle ne serait pas la première dont la tête, échauffée par la solitude, se fût ainsi créé des fantômes auxquelles elle donnait de la réalité »14.

1 Archives numérisées de Paris, état civil du 9e arrondissement.

2 Pierre-Marie Dioudonnat, Le simili-nobiliaire français, 2010, p. 510.

3 Le Figaro, 10 août 1992.

4 Mairie de La Chapelle-Hermier, registre d’état civil de 1992.

5 André Guirard, Les Anciennes familles de France. Leurs origines, leur histoire, leurs descendances, Boivin & Cie éditions, 1930, t. I, p. 94.

6 Lettre de Denis Havard de la Montagne à l’auteur, le 19 juillet 2015.
   
7 Marquis de La Franquerie, Un grand et saint pape qui aimait la France. S.S. Pie XII tel que je l’ai connu, Éditions de Chiré, 1980 (2e éd.), p. 5.

8 Marquis de La Franquerie, Mémoire pour obtenir le renouvellement de la consécration de la France à saint Michel, Chez l’auteur, 1947 (2e éd.), p. 6.

9 En 1793, les révolutionnaires ont cru qu’il s’agissait des rois de France et les ont décapités. Les têtes ont été retrouvées en 1977 seulement, elles sont conservées au musée de Cluny.

10 Hervé Pinoteau, « Méditation sur l’histoire nationale », Itinéraires, n° 234, juin 1979, p. 189. Qui cite aussi les papes : « La France est la tribu de Juda de l’ère nouvelle (Grégoire IX l’a dit à saint Louis) et elle semble même être un Israël de remplacement (comme le laisse entendre Clément V) ».

11 Héraldique & Généalogie, n° 106, janvier-mars 1988, p. 120.

12 Marquis de La Franquerie, Le Saint Pape et le Grand Monarque d’après les prophéties, Éditions de Chiré (86190 Chiré-en-Montreuil), 46 pages, 6 €.

13. L’ouvrage connaîtra néanmoins plusieurs rééditions augmentées d’un 4e volume (1819, 1849, 1870).

14 Sur la Vie et les Révélations de la Sœur de la Nativité, étude, sans nom d’auteur (peut-être l’abbé Barruel ?), publiée dans L’Ami de la Religion et du Roi, n° 595, 22 avr. 1820, p. 321-326 ; n° 599, 6 mai 1820, p. 385-389 ; n° 613, 24 juin 1820, p. 193-199.