samedi 13 août 2005

[Aletheia n°79] document: "Lettre d'un catholique français perplexe au Saint Père"

Aletheia n°79 - 13 août 2005

Document :

Lettre d'un catholique français perplexe au Saint Père

Très Saint Père,

Lors du congrès Eucharistique de Bari, vous avez voulu redonner de l'éclat, de la valeur et de la spiritualité au Jour du Seigneur, en insistant notamment sur l'assistance à la Sainte Messe, appelée aussi Célébration ou Eucharistie.

Le dimanche 19 juin, à l'occasion d'une Célébration dominicale offerte pour l'anniversaire de la mort d'un membre de ma famille, je me suis rendu dans une paroisse de la banlieue parisienne. Toute cette Célébration fut faite en langue vernaculaire. Dans le livre, mis à la disposition des fidèles, les mots “ Récit de l'institution ” sont écrits en marge des textes de la Consécration. Les hosties, destinées à la communion des fidèles, étaient mises dans un ciboire en bois. Ce dimanche-là, ai-je reçu le Corps de Christ (Messe catholique) ou une simple hostie (cène protestante)? J'en frémis encore. Vous comprendrez, Très Saint Père, que le dimanche suivant, je sois revenu dans la chapelle où est célébrée la Sainte Messe, selon le rite tridentin par des prêtres de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-X.

À la sortie de cette Célébration du 19 juin, mes nièces m'ont présenté quelques jeunes avec lesquels j'ai parlé des JMJ de Cologne, journées inoubliables qui réconfortent et rendent heureux. Pour ces jeunes, le Saint Père, Jean-Paul II, est vraiment un saint. Je les comprends. Mais moi, leur oncle, je ne puis oublier que votre prédécesseur est le pape qui a embrassé le Coran, ce qui pour un musulman représente un acte de soumission à la volonté du Coran. Comment est-il possible de croire un livre qui demande de lapider une femme adultère, alors que dans nos Saints Evangiles Notre Seigneur dit à cette même femme, en lui pardonnant : “ Va et ne pêches plus ”. En 1985, au Maroc, le Saint Père a dit à la jeunesse musulmane de ce pays : “ Nous croyons au même Dieu ”. Mais l'Islam nie la Trinité et nous traite d'idolâtres. En 2000, en Terre Sainte au bord du Jourdain, il s'est écrié : “ Puisse St Jean baptiste protéger l'islam ! ”. Quelle horreur ! Auparavant en 1980, à Mayence, il leur a dit aussi cette phrase : “ Vivez votre foi, même en terre étrangère ”. Je ne comprends plus. Les paroles de Notre Seigneur : “ Allez enseigner toutes les Nations, baptisez-les … ” seraient-elles devenues caduques ? Très Saint Père, je ne comprends plus. Santo subito? Je suis perplexe.

Que dois-je dire à mes nièces et à leurs amis des JMJ qui seront tous heureux de vous retrouver à Cologne ? Très Saint Père, s'il vous plaît, dites-leur que le prêtre est un autre Christ, qui, lorsqu'il prononce les paroles de la Consécration le calice en main, se trouve lui aussi au Calvaire au moment où Notre Sauveur s'écrie : “ Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? ” et rend son âme à son Père.

Un autre sujet me trouble également. J'ai cru comprendre que lorsque vous serez à Cologne, vous iriez à la synagogue de cette ville. C'est une très bonne initiative. Mais quelles paroles direz-vousÊ? Le plus illustre de vos prédécesseurs, le premier Pape, saint Pierre, l'Apôtre et le Martyr, a prononcé deux admirables homélies que nous a retranscrites saint Luc dans les Actes des Apôtres : l'une au Chap. 2, V, 14-36, le jour de la Pentecôte et la seconde au Chap. 3, V, 12-36, quelques heures plus tard, dans le Temple même de Jérusalem.

Très Saint Père, reprenez cette homélie à Cologne et je ne serai plus perplexe. Je comprendrai alors que la Tradition Apostolique peut revenir. Les Israélites ne sont pas nos “ grands frères ”, car le devoir du “ grand frère ” serait alors de prendre la main du “ petit frère ” et de le conduire à la synagogue d’où Notre Seigneur nous a précisément sortis.

Très Saint Père, je ne comprends plus ! Je continuerai donc à fréquenter les prêtres de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-X en suivant la Sainte Messe avec le missel que m'ont offert en 1948 mes parents, ouvriers agricoles. Il me faut rester fidèle à ce que j'ai reçu.

Comme vous l'avez dit le bateau prend eau. Dans ce cas, n'est-ce pas au capitaine de redresser la barre, Très Saint Père ? Chaque jour, avec mon épouse, nous prions pour que le Saint-Esprit inspire au successeur de Pierre ce qu'il faut pour tenir la barre et rester ferme dans la Foi, reçue des Apôtres.

Tonton Jean

(C'est ainsi que m'appellent mes nièces)

Ce texte est extrait du numéro d’août 2005 de la revue Credo (11 rue du Bel-air, 95300 Ennery). Cette revue est l’organe de l’association du même nom, fondée en 1977 par l’écrivain Michel de Saint-Pierre et liée aujourd’hui à la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X.

Cette adresse respectueuse à Benoît XVI est celle d’un simple fidèle – l’Association est présidée par Jean Bojo. Plus que des démonstrations théologiques qui, paradoxalement, courent le risque de la simplification, de la caricature et, même de l’omission, cette interpellation a la saveur de l’authenticité et de la simplicité. Elle exprime le trouble, le scandale-même, qu’ont pu éprouver des fidèles, dans le monde entier, suite à certains gestes, certaines initiatives, certaines paroles de Jean-Paul II[1].

Depuis qu’il a été élu au Souverain Pontificat, Benoît XVI n’a pas manqué de recevoir des lettres de fidèles, de France et d’ailleurs, attachés à la Tradition, et des suppliques et pétitions d’associations, lui demandant des rectifications et des éclaircissements doctrinaux et une liberté entière pour le rite traditionnel de la messe. À l’inverse, une campagne médiatique s’est développée, surtout ces derniers temps à l’approche des JMJ organisées à Cologne, pour mettre en cause son “ traditionalisme en matière de mœurs et la lenteur des progrès sur l’œcuménisme ” (Le Figaro, 11 août 2005).

Les allocutions et sermons que le Pape Benoît XVI va prononcer aux JMJ de Cologne sont attendus par les uns et par les autres. Chacun y cherchera réponse à ses questions ou à ses interpellations, contradictoires, et, pour certains, à ses sommations. Les JMJ de Cologne seront un “ test ” disent déjà certains.

L’adresse du “ catholique français perplexe ”, que nous avons reproduite plus haut, est modeste et respectueuse. Elle est patiente aussi, nous semble-t-il.

Dans l’Eglise, les rectifications et restaurations se font rarement d’un seul coup. Benoît XVI ne répondra sans doute pas aux attentes des uns et des autres exactement de la façon dont ils le souhaitent. Un Pasteur en charge de l’Eglise universelle a forcément une vue universelle des besoins du Peuple de Dieu. Il a aussi une vision surnaturelle de l’Eglise, il sait, comme ses prédécesseurs, que l’Eglise ne se dirige pas comme une commune ou comme un pays, à coup de règlements, d’ordonnances et de lois qui peuvent annuler les précédentes. Il n’en reste pas moins que les fidèles peuvent être attentifs à certains signes, certaines décisions.

Les catholiques attachés à la Tradition auront peut-être été attentifs au fait qu’un des premiers évêques nommés en France a été M. l’abbé Raymond Centène, nommé évêque de Vannes. L’abbé Centène a été membre du comité de rédaction de Kephas dès son premier numéro et il y a publié plusieurs articles. Kephas est la revue dirigée par M. l’abbé Le Pivain, prêtre de la Fraternité Saint-Pierre (même si la revue ne dépend pas de la Fraternité Saint-Pierre) ; elle s’est voulue dans la continuité de la Pensée Catholique du regretté abbé Lefèvre.

Autre événement, sur lequel je me garderai bien d’entrer en conjecture : le 29 août prochain, Mgr Fellay, Supérieur général de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X, sera reçu en audience par Benoît XVI. Avant même l’élection du cardinal Ratzinger au Souverain Pontificat, dans les jours qui avaient précédé le conclave, des contacts, téléphoniques, avaient renoué les liens entre le futur pape et la FSSPX.

Cette audience accordée à Mgr Fellay est-elle une étape dans de nouvelles négociations entre le Saint-Siège et la FSSPX ? Sans répondre à cette question, on peut indiquer quelles sont les analyses et les demandes que le Supérieur général de la FSSPX va présenter au Saint-Père. Le 16 juillet dernier, il a accordé un long entretien au bulletin D.I.C.I.[2]. On y lit notamment les propos suivants :

Si l’on peut dire qu’avant son accession au souverain pontificat l’Eglise était en chute libre, Benoît XVI ouvrira un parachute, et il y aura un certain coup de frein. Un coup de frein qui pourra être plus ou moins important selon que le parachute sera plus ou moins vaste. Mais la direction reste la même. Faut-il espérer plus que ce coup de frein ? Les promesses de N.S. valent pour toujours. Et le Bon Dieu se sert de tout pour faire avancer son Eglise là où il veut.

Permettez-moi de vous donner un avis personnel : si Benoît XVI est mis au pied du mur, dans une situation de crise, face à une réaction très violente des progressistes, ou bien devant une crise politique, des persécutions, je pense - en observant comment il a agi et réagi jusqu’ici - qu’il fera le bon choix.

Voici quelques faits :

- À sa nomination à l’évêché de Munich, en 1977, alors qu’il n’a été jusqu’à présent que professeur de théologie, il rentre dans le concret et il est obligé d’interdire à un de ses amis d’occuper la chaire de théologie de la Faculté. Ce qui va lui valoir l’opposition de ses anciens amis.

- En France, en 1983, il rappelle que le catéchisme est le catéchisme romain c’est-à-dire celui du concile de Trente. Et il affrontera l’ire des évêques de France.

- On sait que le cardinal Ratzinger était opposé à la rencontre interreligieuse d’Assise, en 1986, et qu’il n’y est pas allé. La seconde fois, en 2002, toujours opposé, il a été contraint de s’y rendre. Et il donnera plusieurs fois sa démission comme préfet de la Congrégation de la foi à cause de désaccords avec le pape, notamment sur Assise.

- La Charte de Cologne, en 1989, signée par 500 théologiens contre le magistère romain, rassemblait la grande majorité des forces intellectuelles catholiques de l’époque. Ils manifestaient ouvertement leur hostilité à Rome et au magistère. Le cardinal produisit alors des écrits sur la nouvelle théologie. Dans une description très fine et réaliste, il faisait apparaître l’étendue de la gravité. Malheureusement les remèdes proposés étaient très en deçà du diagnostic, quasiment nuls. […]

DICI : Si vous étiez reçu par le pape, que lui demanderiez-vous ?

Mgr Fellay : Je lui demanderais la liberté de la messe pour tous et dans le monde entier. Dans notre situation personnelle, il s’agira également de rétracter ce décret d’excommunication relatif aux sacres. Ce sont les deux préalables que nous ne pouvons dissocier d’une discussion doctrinale ultérieure. On sait bien que tout ne se limite pas à la messe, mais il faut commencer par du concret ; il faut commencer par un début. Ce serait une brèche très profonde et efficace dans le système progressiste ; cela amènerait graduellement un changement d’atmosphère et d’esprit dans l’Eglise.

Un chef de dicastère à Rome, en voyant nos processions lors de l’Année Sainte, en 2000, s’est exclamé : “ Mais ils sont catholiques, nous sommes obligés de faire quelque chose pour eux ”. Il y a encore des évêques, des cardinaux qui sont catholiques, mais le mal est tellement répandu que Rome n’ose plus prendre le bistouri. […] Car Ecône n’est pas contre Rome, comme le disent les journalistes. Nous partageons avec le pape Benoît XVI le même constat sur la situation dramatique de l’Eglise. Et comment ne pas être d’accord sur ce constat lorsqu’on voit la chute des vocations : à Dublin en Irlande, l’an dernier, il n’y aurait eu aucune entrée de séminaristes ! Chez les jésuites il y a un an ou deux, on a compté seulement sept professions perpétuelles pour toute la congrégation ! Mais Rome ne remonte pas à la cause des effets que tout le monde constate, parce que cela équivaudrait à une remise en cause du concile. Il faut que Rome retrouve sa Tradition. Bien sûr, ce n’est pas nous qui convertissons, c’est Dieu ; mais nous pouvons apporter notre petite pierre à la restauration, nous devons faire tout ce que nous pouvons. Il faut faire comprendre que la Tradition n’est pas un état archéologique : c’est l’état normal de l’Eglise aujourd’hui encore. […] L’Eglise dont le cardinal Ratzinger a reconnu qu’elle prenait “ l’eau de toutes parts ” a besoin de se tourner vers sa Tradition oubliée. Nous en vivons et en jouissons pleinement. Nous donnons la preuve que la Tradition n’est pas dépassée, mais au contraire adaptée au temps présent, parce qu’elle est universelle, parce qu’elle se situe dans la ligne ininterrompue des principes éternels. Et parce que Dieu ne change pas.

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NOTES

[1] En son temps, suite au discours de Jean-Paul II à la jeunesse musulmane dans le stade de Casablanca (1985) et suite à la première “ Journée mondiale de prière pour la paix” (27 octobre 1986) – ce que certains ont appelé le “ scandale d’Assise ” –, Dom Gérard, le Rév. Père Abbé du Monastère Sainte-Madeleine du Barroux, faisait paraître, le 15 février 1987, une brochure de huit pages : Peut-on dire “ Nous avons le même Dieu que les Musulmans ? ” ; belles pages d’interrogations, de réponses et de réconfort pour les “ catholiques troublés dans leur foi ”.

[2] D.I.C.I.-Presse, Etoile du Matin, 57230 Eguelshardt, le numéro 2 €.

jeudi 4 août 2005

[Aletheia n°78] - Le centenaire de Balthasar - par Yves Chiron

Aletheia n°78 - 4 août 2005

Le centenaire de Balthasar - par Yves Chiron

suivi d’un texte inédit

Hans Urs von Balthasar (1905-1988) est un des plus grands théologiens du XXe siècle. Le centenaire de sa naissance a été marqué par de nombreux colloques, en France et à l’étranger. D’autres manifestations sont prévues en ce mois d’août. Outre son œuvre immense – plus de cent ouvrages –, il a été, en 1975, un des fondateurs de la revue internationale Communio, revue créée pour faire contrepoint à l’autre grande revue internationale de théologie, Concilium, dont le progressisme et le néo-modernisme séduisaient un vaste public de clercs.

Balthasar, suisse de langue germanique, né le 12 août 1905 à Lucerne, entré chez les Jésuites, en 1929, fut ordonné prêtre en 1936. Ses premiers travaux théologiques ont porté sur les Pères de l’Eglise (Grégoire de Nysse et Maxime le Confesseur), en même temps qu’il restera un lecteur attentif de la littérature française, traduisant en allemand Claudel et Péguy et consacrant un volumineux essai à Bernanos.

Pendant la guerre, à Bâle, il fit la rencontre décisive d’Adrienne von Speyr (1902-1967). Adrienne était une protestante, qui avait connu des expériences spirituelles exceptionnelles. Balthasar allait devenir son directeur spirituel et l’amener au catholicisme (à la Toussaint 1940). Commença alors pour elle une vie mystique dont Balthasar allait être le témoin privilégié : visions, stigmatisation. Adrienne reçut aussi la mission de fonder une communauté séculière, la Communauté Saint-Jean. Des éditions (Johannes Verlag) virent le jour pour publier d’abord les écrits d’Adrienne von Speyr. En 1950, Balthasar quitta, non sans déchirement, la Compagnie de Jésus pour se consacrer à la Communauté, aux éditions et à ses propres travaux.

À partir de 1960, il jeta les bases de sa grande œuvre, une “ Trilogie ” consacrée au Beau (Æsthetik); au Bien (Theodramatik) et au Vrai (Theologik) ; dix-sept volumes au total. Pendant le concile Vatican II, Balthasar ne figura pas au nombre des experts (periti) qui eurent une si grande influence auprès de certains évêques ou Commissions. Puis, dans les années post-conciliaires, il apparut comme trop peu engagé, trop critique envers certaines évolutions de l’Eglise. Face à la crise de l’Eglise, les réponses de Balthasar allèrent toujours à l’essentiel. En témoignent Cordula ou l’épreuve décisive (1966), Retour au Centre (1969), Le Complexe antiromain (1974).

Sa grande trilogie peina à trouver un éditeur en France. Parus de 1961 à 1987 en langue allemande, les dix-sept volumes qui la composent ne furent traduits que très lentement et tardivement en français : d’abord chez Aubier-Montaigne pour la première partie (sous le titre La Gloire et la Croix), puis chez Lethielleux pour la deuxième, enfin, auprès de Culture et Vérité, en Belgique, pour la troisième.

Pourtant cette œuvre a fait son chemin, en France et dans l’Eglise. Trente ans après sa fondation, la revue balthasarienne Communio existe toujours, diffusée désormais en quinze langues. Par rapport à un Congar, à un Rahner, à un Chenu, dont l’œuvre et la pensée (et aussi l’action pour certains) ont joué un rôle essentiel durant le concile Vatican II, l’œuvre de Balthasar a connu une diffusion et une influence plus tardives mais profondes. De nombreux évêques et prêtres ont été profondément marqués par les écrits de Balthasar ; on citera, par exemple, le cardinal Barbarin, archevêque de Lyon, auteur de Théologie et sainteté. Introduction à Hans Urs von Balthasar (CERP/Parole et Silence, 1999).

Le cardinal Lustiger, lui aussi, a reconnu sa dette immense envers Balthasar : “ Ce devait être à l’automne 1965. Le premier tome de La Gloire et la Croix venait de paraître en français. Dans mon équipe d’aumôniers d’étudiants, nous l’avons travaillé pendant plusieurs mois. Ce fut pour nous un éblouissement et une vraie délivrance ”[1]. Ailleurs, il a été plus explicite : l’Eglise de France, dans l’après-Concile, écrit-il, “ semblait un bateau échoué ; échoué contre des récifs ou contre des bancs de sable et incapable de s’en dégager. La parution de l’œuvre de Balthasar a été comme un courant puissant qui remet le bateau en pleine mer. L’Eglise semblait échouée, enlisée dans les sables du monde, ou plutôt de la ”modernité” comme on dit. Pour décrire cette réalité complexe, j’ajoute un autre mot inscrit dans l’histoire de la pensée chrétienne : le ”modernisme”, et une troisième expression empruntée à Charlie Chaplin, ”les temps modernes””[2].

Les écrits de Balthasar s’inscrivaient à contretemps dans la crise terrible que connaissait l’Eglise de France. Il faut n’avoir jamais lu un livre de Balthasar pour définir sa pensée comme un “ modernisme soft ” (a. Bourmaud).

En guise de modeste contribution au centenaire de sa naissance, je publie un article qu’il avait bien voulu écrire pour une revue que j’allais publier. C’était en 1981. J’avais vingt ans. Avec l’enthousiasme de la jeunesse, qui est proportionnelle à ses ignorances, je décidais de lancer, seul, une “ revue chrétienne de culture ”. Le titre en était celui d’un livre majeur de Balthasar, Intégration. La revue prétendait récapituler et discerner, selon une ligne directrice définie par Balthasar : “ La moisson du monde sera engrangée, mais non par l’humanité elle-même : elle le sera par le Christ qui, seul, met tout le royaume aux pieds de son Père. C’est lui l’intégration ”.

Je souhaitais que le premier numéro de cette revue s’ouvre par un article de Balthasar. J’osais écrire au grand théologien, à Bâle. Il me répondit, quasiment par retour de courrier, par un article inédit de quatre pages, en allemand. Un “ petit rien ”, me disait-il avec modestie, auquel il me chargeait de donner “ un vêtement français convenable ”. Non sans une collaboration indispensable et précieuse, le texte fut traduit et ouvrit le numéro 1 d’Intégration qui parut en janvier 1982. Malgré la qualité des auteurs qui acceptèrent d’y voir publier leurs textes, la revue, mal réalisée techniquement, trop pauvre, eut peu d’abonnés et ne parut que pendant une année (six numéros). Pour le sixième et dernier numéro, Balthasar autorisa la publication d’une conférence qu’il avait donnée à Paris quelque temps auparavant.

C’est l’article, quasiment inédit de janvier 1982, que je publie ici, dans une traduction légèrement révisée.


Le chemin nous connait - par Hans Urs von Balthasar

Il est vraisemblable que parmi les personnes qui s’interrogent sur la relation entre la nature et la culture et le Royaume de Dieu, peu prennent suffisamment au sérieux les paroles de l’hymne aux Colossiens : “ En Lui ont été créées toutes choses dans les cieux et sur la terre […] Toutes choses ont été créées par Lui et pour Lui […] car il a plu [à Dieu] de faire habiter en Lui toute la Plénitude et par Lui de se réconcilier toutes choses. ” (Col. 1, 16, 19 et 20). Car toujours nous nous représentons les choses naturelles, de quelque manière, sorties d’abord de Dieu, avec leur sens propre, et seulement, dans un second temps, dirigées malgré elles vers un but surnaturel. Mais il ne peut en être ainsi, si – d’après le début de l’Epître aux Ephésiens – la glorification de son Fils par la création fut la première pensée de Dieu. Bien plus, les choses doivent séparément posséder dès le début la brûlure du signe et de la marque qui donne à leur existence leur vocation ultime.

Pour l’homme, c’est tout à fait évident, d’après les leçons de saint Thomas d’Aquin (qui ne fait que récapituler et élucider le point de vue des grands théologiens) : l’homme est ouvert sur un accomplissement qui le dépasse et, poursuit saint Thomas, ne pourra trouver sa plénitude favorable qu’à travers Dieu (comme un homme ne peut devenir fécond que par une femme, et inversement). Si ce paradoxe définit la nature de l’homme, comment cela ne serait-il pas perceptible dans toutes ses réalisations intellectuelles mais aussi dans la gigantesque infrastructure de la nature qui le porte mais qui, sans lui, n’a pas de sens réel ? Car dans la nature l’homme n’est pas une énigme et, à la vérité, n’est pas principiel car il ne peut s’accomplir en Dieu sans le cosmos (comme plusieurs théologiens médiévaux le pensaient).

Doit-on dire par là que toutes les productions culturelles de l’humanité apportent par elles-mêmes une contribution à l’édification du Royaume de Dieu ? Cela personne ne veut et ne peut l’affirmer à la vue de la bombe atomique, mais aussi simplement de l’automobile ou de l’avion. La manifestation du Fils de Dieu sur terre n’advint en aucune manière comme le signe d’un accomplissement triomphal et d’un rassemblement immédiat des fragments éclatés de l’homme, mais bien plutôt dans la contradiction d’une sorte de discrétion, de bassesse qui a apporté la confusion chez tous : Païens, Juifs, Chrétiens. Enfin, Jésus lui-même, après chaque tentative, a averti de ne pas essayer de localiser le Royaume “ ici et là ”.

Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que l’homme est placé comme lutteur pour la maîtrise des forces cosmiques, avec le devoir de s’affirmer en elles, avec elles et contre elles, à travers des échecs sans fin et des catastrophes ; par quoi sa victoire apparente, son avance dans la domination des puissances contient un problème très important : chaque nouvelle rationalisation en vue d’une nouvelle liberté plus grande doit-elle nécessairement être une perte de liberté ? Chaque dédain de la mort individuelle pour une supposée avancée dans la cause de l’espèce marque de l’empreinte absolue de la mort l’espèce elle-même. Aussi, au plan temporel, tout ceci n’est pas plus évident qu’une gigantomachie – comme dit Platon – qui, en dépit des performances très hautes et “ immortelles ”, ne parvient pas au-dessus de l’inutilité, de la précarité et de la mortalité.

Les penseurs antiques avaient cessé la lutte là-dessus car ils étaient prêts à abandonner sans arrière-pensée toutes les œuvres culturelles de l’humanité à un feu sans fin, après quoi on pourrait recommencer tout le processus ; les Allemands avec leur Muspilli ne pensaient pas autrement, et Nietzsche a exalté une nouvelle fois ce point de vue. Les chrétiens pourraient dire, au regard des efforts cosmiques de l’humanité, qu’ils sont plantés depuis le début dans le feu de justice de Dieu quand ils lisent : “ Quant aux cieux et à la terre de maintenant, la même parole les tient en réserve pour le feu […] les cieux passeront dans un sifflement, les éléments embrasés se dissoudront, et la terre et les œuvres qu’elle contient seront mises à jour ” (II Pierre 3, 7 et 10). Paul reprend cette image du feu de justice et dit que chacun en particulier devra le traverser, avec son œuvre de vie, et que le feu devra prouver si elle est construite “ avec du bois, du foin, de la paille ” ou avec un matériau solide (I Cor. 3, 12 sq) : ces propos peuvent être étendus aussi à l’ensemble de la production culturelle de l’humanité.

Et ici nous retrouvons la première idée : le feu fait la preuve si une œuvre a été bâtie “ sur le fondement du Christ ” ou sur une autre base, et ce fondement ne peut être autre que le premier, celui par lequel l’homme est empreint du sens de la Parole de Dieu.

L’homme, avec seulement les bégaiements du monde, s’efforce de prononcer pleinement la Parole. Charles Péguy a décrit dans Eve l’immense mouvement de l’histoire du monde et de toute la culture hors de la Parole centrale, et il n’a pas conçu cette marche comme triomphale puisque, pour lui, le but en était la crèche, dans laquelle se trouvait un mot volé de chaque langue.

Assurément, il n’a guère vu de claire justice dans cet endroit où la Parole muette épargnait les mots tonitruants de l’humanité. Peut-être que d’un coup le plus petit est devenu le plus grand : “ En vérité, je vous dis que cette veuve qui est pauvre, a mis plus que tous ceux qui mettent dans le Trésor. Car tous, c’est de leur abondance qu’ils ont mis, mais elle, c’est de sa privation : tout ce qu’elle avait, elle l’a mis, tout son bien ” (Mc 12, 43-44).

Ainsi nous sommes appelés à faire un continuel discernement des esprits. Discernement de la direction où une œuvre s’engage consciemment ou inconsciemment. Un tel discernement est difficile parce que, pour beaucoup, la bonne direction qui semble avoir été prise n’est finalement que la recherche de sa propre glorification au lieu de l’accomplissement de la Parole, et parce que, pour d’autres, ce qui semble être un détournement de la bonne direction n’indique finalement et seulement (humblement !) que l’incapacité de l’homme qui s’efforce de trouver le but avec ses propres forces et de l’atteindre complètement. Aussi face à ces cas négatifs, il faut encore et toujours distinguer : s’agit-il d’une mise en valeur ou d’un obscurcissement de la vérité ? Est-ce que, par exemple, l’image de “ l’homme révolté ” est-elle seulement l’expression de sa temporalité insoluble, de sa situation gigantomachique (et aussi de sa vérité), ou alors un refus titanesque, à travers lequel la “ situation de révolte ”, objective, se laisse chevaucher par quelque chose d’autre ?

Le discernement est difficile. Le Nouveau Testament lui-même, d’une part avertit et même recommande, pour nous diriger, de laisser à Dieu seul le jugement (I Cor. 4, 3-5) ; mais d’autre part, cependant, nous blâme de ne pas savoir lire les signes des temps qui nous sont donnés dès ce monde – et qui sont montrés par le Christ et son existence – (Matt. 16, 4). Nous sommes livrés à ce dilemme : il nous a été donné assez de sensorium pour que nous connaissions la direction, pour nous, pour l’humanité et pour son œuvre ; cependant pas suffisamment pour que, chemin faisant, nous tombions dans un jugement définitif. Nous sommes viatores, des errants, et nous devons savoir si nous avons un CHEMIN sous les pieds ou si nous n’en avons pas.

Septembre 1981

NOTES

[1] Communio XIV, 2 – mars-avril 1989, p. 12.

[2] Communio XXX,2 – mars-avril 2005, p. 13-14.

mercredi 22 juin 2005

[Aletheia n°77] L'affaire Dehon

Aletheia n°77 - 22 juin 2005

L'affaire Dehon

Le Père Léon Dehon (1843-1925), fondateur de la Congrégation des Prêtres du Sacré-Cœur (aujourd’hui plus de 2.000 religieux, présents dans trente-six pays), devait être béatifié le 24 avril dernier. La mort de Jean-Paul II, le 2 avril, semblait n’avoir fait que retarder la cérémonie. Puis, elle a disparu des célébrations programmées dans les premières semaines du pontificat de Benoît XVI, avant que le Saint-Siège fasse savoir, début juin, qu’une Commission, sous l’autorité de la Secrétairerie d’Etat, était chargée de réexaminer le dossier.

Le principal texte en cause

L’arrêt de la procédure de béatification est dû à des “ écrits antisémites ” du P. Dehon. Le Monde (10 juin) et La Croix (9 juin) en citent, presque à l’identique, de courts extraits. Des écrits du P. Dehon – mais qui les a lus ? – ne sont retenus par la presse que quelques bouts de phrase tirés de leur contexte.

Les ouvrages importants du P. Dehon marquent à la fois son souci premier de réforme sociale selon la doctrine catholique (Catéchisme social, 1898, 312 pages) et la spiritualité spécifique de la congrégation qu’il a fondée (Etudes sur le Sacré-Cœur ou Contribution à la préparation d’une somme doctrinale du Sacré-Cœur de Jésus, 1922 et 1923, 234 et 244 pages). Ces ouvrages sont-ils vraiment marqués d’une “ ardente haine antisémite ” comme l’écrit Le Monde ?

Si l’on se reporte au Catéchisme social (Paris, Bloud et Barral, 1898), on voit que la question juive n’y occupe qu’une place très réduite (un peu plus d’une page sur un total de trois cent douze). Dans la quatrième et dernière partie de l’ouvrage, le P. Dehon dressait un “ sommaire d’une histoire sociale de l’Eglise ”, qui allait du “ monde romain ” jusqu’au “ réveil ” qu’il voyait poindre de son temps.

Ce “ réveil ” il le décrivait en huit paragraphes : “ L’intervention de Léon XIII ”, “ L’esprit d’association ”, “ La démocratie chrétienne ”, etc. “ La réaction antisémite ” n’était qu’un des éléments, parmi d’autres, de ce “ réveil ” (le sixième des huit signes que le P. Dehon relevait).

Voici le texte en son intégralité.

VIe. La réaction antisémite

Eh oui ! C’est encore là un signe d’espérance. Il peut y avoir un peu d’exagération dans ce mouvement, il y en a toujours quand une force ou une liberté comprimée réagissent et se relèvent.

Il est certain que le juif et le chrétien ne sont pas à armes égales, puisque le talmud met au large la conscience des juifs et des chrétiens. Il faut donc, pour rétablir l’équilibre, quelques restrictions aux libertés des juifs. Les états chrétiens l’ont toujours compris. La France a même encore quelques lois existantes pour les contenir, mais elle ne les applique plus.

Le peuple juif a des instincts inéluctables. Il a la soif de l’or, il a le Christ pour ennemi. Laissé libre et doué d’un grand talent pour la spéculation, il a conquis notre or et il nous tient asservis. Il tient la presse et l’opinion. il remplit nos grandes écoles publiques et vise à s’emparer de l’administration et de la magistrature. C’est une conquête entamée et déjà bien avancée. Nos gouvernements sont esclaves de la Haute Banque. Ils ne peuvent plus prendre une mesure qui déplaise aux milliardaires, sans que ceux-ci élèvent la voix et menacent de provoquer une crise à la Bourse. Nous sommes esclaves, c’est entendu. Mais enfin nous l’avons compris, particulièrement en France et en Autriche, et l’on dit qu’un homme averti en vaut deux. L’alarme est donnée. La question est soulevée, l’attention est éveillée, il faudra bien qu’une solution vienne et ce sera encore un triomphe pour les vieux principes de l’Eglise.

Sans préjuger du résultat des travaux de la Commission romaine qui est en train de réexaminer le “ cas Dehon ”, on peut faire quelques remarques :

• L’ antisémitisme qu’exprime ce texte du P. Dehon n’est pas un antisémitisme racial. Le P. Dehon ne récuse pas l’épithète “ antisémite ”. Mais c’est un antisémitisme social et économique. Le Juif est réputé accaparer “ l’or ” français, et dominer “ la presse et l’opinion ”. Est-ce une vision historique fausse, ou exagérée, pour la France de 1898 ? Les historiens ont déjà répondu à cette question. En tout cas, ce n’est pas, chez le P. Dehon, un antisémitisme racial.

• Le P. Dehon n’a pas fait de l’antisémitisme le fond de sa doctrine sociale. Le texte n’occupe qu’un peu plus d’une page de son Catéchisme social. Sa vision économique et sociale de la question juive ne lui est pas propre, ni même particulière à certains milieux catholiques ou nationalistes du temps. On trouverait aisément une analyse et une argumentation semblables sous certaines plumes socialistes du temps (Jules Guesde, par exemple).

• Pendant longtemps, les quelques pages “ antisémites ” du P. Dehon, dans la mesure où il n’a jamais appelé au progrom ou même à l’expulsion des Juifs, n’ont pas constitué, finalement, un obstacle à sa cause de béatification. Si on se rapporte à l’état des causes en cours auprès de la Congrégation des Causes des saints, on relève les étapes suivantes [1] :

- double Decretum super scriptis, les 20 juillet 1960 puis 19 novembre 1971, attestant que “les écrits du serviteur de Dieu ne contiennent rien qui soit contraire à la foi et aux bonnes mœurs”.

- nomination d’un Rapporteur en 1984.

- “Décret sur la validité de la procédure”, le 21 octobre 1988.

- Decretum super virtutibus le 8 avril 1897, décret de la Congrégation des Causes des Saints, approuvé par le Saint-Père, qui reconnaît que le P. Dehon a exercé les vertus chrétiennes de manière héroïque.

• Le report ou l’ajournement (?) sine die d’une béatification, déjà programmée, est un fait sans précédent dans l’histoire des béatifications et canonisations. Mais beaucoup d’autres causes ont été interrompues dans le passé. Parfois pour des motifs très proches : en 1991, au lieu de la proclamation de l’héroïcité des vertus de la reine Isabelle la Catholique (1451-1504), qui était jugée imminente, fut annoncé, de manière officieuse, l’ajournement sine die de la procédure. Des protestations étaient parvenues au Saint-Siège qui mettaient en cause le décret d’expulsion des juifs d’Espagne signé par la reine en 1492. Ces protestations émanaient de milieux catholiques et d’organisations juives. Avait été décisif, semble-t-il, dans la décision romaine d’interrompre la procédure, un rapport établi par le P. Jean Dujardin, secrétaire du Comité épiscopal français pour les relations avec le judaïsme ; un rapport de huit pages envoyé le 19 octobre 1990.

Dans le cas du P. Dehon, c’est l’historien Jean-Dominique Durand qui a alerté l’épiscopat français. Les cardinaux Lustiger et Barbarin et Mgr Ricard, président de la Conférence épiscopale française, ont fait part de leur inquiétude et de leur désaccord au Saint-Siège. Le changement de pontificat a permis d’annuler la cérémonie de béatification prévue.

• L’annonce de l’annulation de la béatification du P. Dehon a été faite peu de jours avant que Benoît XVI reçoive au Vatican, le 9 juin, les représentants des principales institutions juives : le rabbin Israel Singer, président de l’International Jeewish Committee on Interreligious Consultations et Edgar Bronfman, président du Congrès Juif Mondial.

En l’absence de toute affirmation publique de la chose, on n’affirmera pas que la décision du Saint-Siège a répondu à une demande de ces institutions juives (voire à une condition posée à leur visite). En revanche, elle peut être interprétée comme un signe fait en direction du judaïsme. Au cours de l’audience accordée aux représentants cités, Benoît XVI a réaffirmé sa détermination à poursuivre le “ dialogue avec l’hébraïsme ”, dans le sens d’une “ compréhension ” et d’une “ estime plus grandes entre juifs et chrétiens ” et dans la volonté de “ condamner aussi la haine, la persécution et l’antisémitisme ”.

• Sans qu’il faille, cette fois, établir un lien direct avec la non-béatification du P. Dehon, on remarquera aussi que Benoît XVI ne poursuivra sans doute pas la “ politique ” de béatifications et de canonisations menée par son prédécesseur. Déjà, pour mieux marquer la différence entre béatification et canonisation, le Pape ne préside plus les cérémonies de béatification, même quand elles ont lieu à Rome. Le 14 mai dernier, c’est le cardinal José Saraiva Martins, Préfet de la Congrégation pour les Causes des saints, qui a présidé la cérémonie de béatification de deux religieuses, Mère Marianne de Molokaï et Mère Ascension du Cœur de Jésus. Benoît XVI, même s’il engage toujours son autorité dans l’approbation de tous les décrets de la Congrégation, se réserve désormais uniquement les cérémonies de canonisation.

Une nouvelle thèse sur la liberté religieuse

Le P. Jehan de Belleville, de l’Abbaye Sainte-Madeleine (84330 Le Barroux), a présenté à Rome, en 2004, devant l’Université pontificale de la Sainte-Croix, une thèse de licence en droit canonique intitulée : Le droit objectif dans Dignitatis humanæ. La liberté religieuse à la lumière de la doctrine juridique d’Aristote et de saint Thomas d’Aquin.

Cette “ tesina ”, encore inédite, de 177 pages, fait l’objet d’une “ version substantiellement remaniée ”, disponible pour les lecteurs que le sujet intéresse. Elle est articulée en cinq chapitres :

Chapitre I : Droit objectif et droit subjectif.

Chapitre II : Liberté de conscience et des cultes au XIXe siècle.

Chapitre III : Maritain et la liberté religieuse.

Chapitre IV : Le décret Dignitatis humanæ : son parcours.

Chapitre V : La liberté religieuse dans D.H. : définition, fondement, limites. Interprétations diverses.

Le P. Jehan de Belleville entend montrer que “la condamnation de la liberté de conscience et des cultes par le Magistère au XIXe siècle” ne s’oppose pas à l’affirmation de la liberté religieuse définie au Concile [Vatican II] ” (p. 3). Il n’y a pas opposition, explique-t-il, parce qu’il y a eu un “changement de perspective juridique”.Dans la philosophie aristotélo-thomiste, le droit a son fondement dans la chose : le droit est une réalité concrète, objective, due en justice à autrui. Ce réalisme juridique permet un droit objectif.

Avec le décret Dignitatis humanæ, selon l’auteur, on est passé à un droit subjectif, fortement inspiré du personnalisme. Comme le disait le philosophe Michel Villey, qui voyait le nominalisme de Guillaume d’Occam (XIVe s.) à la source de ce droit subjectif : “La jus n’évoque plus le devoir que vous impose la loi morale, mais le contraire, une permission que vous laisse la loi morale – une licentia – ou une liberté – libertas. La science abstraite des modernes isole dans le droit l’avantage qu’il constituera pour l’individu” (cité p. 1).

La déclaration conciliaire, selon le P. Jehan de Belleville, a tenté de ne pas se limiter à un droit subjectif à la liberté religieuse en réaffirmant “le droit naturel comme une mesure rationnelle ou morale de l’agir humain” (p. 149). La déclaration conciliaire affirme que tous les hommes “sont pressés, par leur nature même, et tenus, par obligation morale, à chercher la vérité, celle tout d’abord qui concerne la religion” (D.H., 2). Selon le P. Jehan de Belleville, D.H. a défini la liberté religieuse “comme un droit référé à la conscience, laquelle dépend dans son jugement de la connaissance objective des normes générales de la conduite morale” (id.).

Le P. Jehan de Belleville, qui passe aussi en revue les principales interprétations ou contestations de la déclaration conciliaire, ne méconnaît pas les interprétations déformantes que le texte conciliaire a subies et les erreurs auxquelles il peut conduire :

Mettre la liberté religieuse dans la seule volonté délibérée de l’homme, en dehors des fins que Dieu a établies à travers la Création et précisées par la révélation, conduirait non seulement à une autodestruction de la société chrétienne, ou de ce qu’il en reste, mais pousserait les hommes encore plus loin dans les voies contraires de la liberté.

Mgr Agostino Marchetto, secrétaire du Conseil pontifical pour la pastorale des migrants, qui honore Aletheia de sa bienveillance, et nous de son amitié, vient de faire paraître à la Libreria Editrice Vaticana, Il Concilio Ecumenico Vaticano II. Contrappunto per la sua storia. Dans le prolongement de ses travaux antérieurs, déjà recensés ici ou ailleurs, il propose des analyses historiques à contre-courant de l’histoire de Vatican II. Nous reviendrons ultérieurement sur ce volume important.

NOTE

[1] Congregatio de Causis sanctorum, Index ac status causarum, Città del Vaticano, 1999, p. 226

dimanche 29 mai 2005

[Aletheia n°76] "Communisme" - un mot qui fait toujours peur au Vatican

Aletheia n°76 - 29 mai 2005
"COMMUNISME”  - UN MOT QUI FAIT TOUJOURS PEUR AU VATICAN
Au Vatican, certains ont encore peur du mot “ communisme ”. Plus de quinze ans après la chute du Mur de Berlin et de l’écroulement de l’URSS, dans certains milieux du Vatican on n’ose toujours pas désigner les régimes communistes par leur nom.
Jean-Paul II a été un des artisans de la chute du communisme institutionnel en Europe. Il a su en caractériser la nature et le dénoncer par son nom. Benoît XVI, depuis les quelques semaines où il est Pape, n’a pas peur, lui non plus, de nommer le communisme [1] .
Pourtant, dans les milieux du Vatican chargés de diffuser l’information officielle du Saint-Siège, le mot fait encore peur. On n’hésite pas à le censurer. C’est mon ami Stefano Gizzi, éminent biographe de son parent, le cardinal Gizzi, premier Secrétaire d’Etat du bienheureux Pie IX, qui m’a signalé la chose : les organes d’information du Saint-Siège ont travesti un texte, on ne peut plus solennel, consacré Jean-Paul II. Il s’agit du Rogito, la biographie du Pape défunt, qui est déposée avec sa dépouille mortelle dans le cercueil.
Le Rogito, résumé officiel de la vie de Jean-Paul II, a été rédigé en latin et signé par le cardinal Camerlingue, par le cardinal Doyen du Sacré-Collège, par les notaires apostoliques et par d’autres dignitaires ecclésiastiques. Il a été lu, en latin, le matin du 8 avril, dans la Basilique Saint-Pierre, avant que le corps de Jean-Paul II ne soit déposé dans le cercueil pour la messe des funérailles.
Le texte original, en latin, a été publié dans l’Osservatore romano du lendemain, 9 avril, et a été reproduit sur le site internet officiel du Vatican (www.vatican.va). Le Rogito a retenu comme un des faits saillants du pontificat :
Pontificatus Ioannis Pauli II unus ex longissimis in Ecclesiæ historia exstitit. Hoc temporis spatio multa sunt commutata variis in provinciis. In his communistarum quarundam nationum regiminum dissolutiones annumerantur, ad quam rem multum contulit ipse Summus pontifex.
Sans être un latiniste éminent, on comprend le sens des mots soulignés (par nous) : on attribue, entre autres à Jean-Paul II — “ le Souverain pontife contribua lui-même ” —, la “ désagrégation des régimes communistes dans plusieurs pays ”. C’est une vérité historique.
Comment se fait-il que ce passage ait fait l’objet de traductions, officielles, qui trahissent le texte original latin ? Le jour-même où il publiait la version latine authentique, l’Osservatore romano publiait une traduction italienne qui en déformait le sens du passage en question :
Si annovera la caduta di taluni regimi, alla quale egli stesso contribui.
La “ désagrégation des régimes communistes dans plusieurs pays ” devient “ la chute de certains régimes ”. “ Certains régimes ”…L’imprécision révèle une crainte de déplaire. A qui ? Pourquoi ?
La traduction/trahison de l’Osservatore romano a, dès lors, servi de référence. Le site officiel du Vatican l’a reprise et cette traduction/trahison italienne a servi de référence pour les traductions en d’autres langues qu’on trouve sur ce même site officiel : “ la chute de plusieurs régimes ” dit la traduction officielle française, “ the fall of several regimes ” dit l’anglaise, “ a queda de certos regimes ” dit la portugaise, et ainsi de suite pour les différentes versions linguistiques du site.
Bien évidemment, les traductions de ce solennel Rogito qui ont paru dans la presse mondiale se sont toutes référées à la traduction italienne déficiente, et personne ne s’est donné la peine de traduire d’après le texte authentique latin. Même la Documentation catholique (n° 2336, 15 mai 2005), qui a réalisé, dit-elle, sa propre traduction d’après le “ texte original latin ”, traduit/trahit non d’après le texte latin mais d’après la version italienne puisque pour le passage concerné on lit : “ On peut enregistrer la chute de certains régimes… ” . Est ainsi masqué le qualificatif de “ communistes ”.
Ce n’est pas la première fois que les traductions, officielles ou non, d’une version authentique en latin sont des trahisons. Il est vrai qu’on a vu aussi, avec Jean XXIII, des textes, prononcés en italien, être corrigés, dans leur version officielle latine, dans un sens jugé plus orthodoxe ou plus exact. Cette fois, c’est la vérité de l’histoire qui est travestie.
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À travers les revues
. Reconquête (Centre Charlier, 70 Bd. Saint-Germain, 75005 Paris), 4,50 ¤ le numéro.
Dans le n° 213 de la revue mensuelle du Centre Charlier, on lit un entretien de trois pages avec Jean Madiran. L’intérêt particulier de cet entretien est que, pour une rare fois, Madiran évoque son enfance et son milieu familial, avant d’évoquer la suite : Maurras, la francisque, Itinéraires, Présent.
. Liber canonum (C.E.R.H.M.I.R., 5 rue Albert Sorel, 31500 Toulouse), 25 ¤ le numéro + 5 ¤ de port.
Dans la controverse Fraternité Saint-Pie X/Abbé Laguérie, on a vu des partisans de l’abbé Laguérie contester les qualités du consultant canonique auquel avait fait appel la FSSPX, Bernard Callebat. On a nié, publiquement et sur internet, ses compétences. On a mis en doute qu’il soit un expert en droit canonique. On a même insinué que la revue de droit canon qu’il “ prétendait ” diriger n’existait pas. Or, cette revue, annuelle, existe bien. Elle en est à son IVe volume, qui vient de sortir. Dans ces 200 pages, on trouvera, dus à des universitaires canonistes ou historiens, d’intéressants articles de droit canonique (par exemple Jean-Louis Bahans : “ Le secret professionnel du ministre du culte en droit français ”) et des articles d’histoire du droit et des institutions canoniques (par exemple, Frédéric-Pierre Chanut : “ Clercs et laïcs dans l’Eglise médiévale : les enjeux du pouvoir ”).
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[1] Par exemple, le 23 mai dernier, recevant le président de Bulgarie, Benoît XVI a évoqué “ la longue et difficile période du régime communiste ”.

lundi 2 mai 2005

[Aletheia n°75] Le Centre Saint-Paul - par Yves Chiron

Aletheia n°75 - 2 mai 2005
Le Centre Saint-Paul

Hier 1er mai, en la fête de saint Joseph, l’abbé de Tanoüarn, exclu de la Fraternité Saint-Pie X en mars dernier, inaugurait le “ Centre Saint-Paul ”.
La messe a été célébrée, dignement et bellement, par l’abbé Aulagnier. Le sermon a été prononcé par l’abbé de Tanoüarn. L’abbé Barthe, autre exclu de la FSSPX[1], a aidé à distribuer la communion. L’abbé Guelfucci, qui fut mêlé à l’affaire de Bordeaux mais qui est toujours membre de la FSSPX – il est en fonction au prieuré de Tours – , assurait les confessions.
La chapelle, dédiée à Saint-Joseph, occupe le rez-de-chaussée du Centre Saint-Paul, dans le quartier du Sentier. Elle était pleine et plusieurs dizaines de fidèles ne purent y rentrer, tentant de suivre la messe depuis la rue.
Sans en faire la seule caractéristique du public nombreux qui se pressait à cette messe inaugurale, on dira qu’on y voyait plus de jeans que de mantilles.
Un “ foyer d’énergie spirituelle ”
Dans son sermon, l’abbé de Tanoüarn a présenté le Centre Saint-Paul. Il a parlé longuement, sans notes. Il n’est pas inutile, pour ceux qui s’interrogent sur les ambitions et les intentions de l’abbé de Tanoüarn, de rapporter l’essentiel de ses propos.
Il s’est défendu de vouloir créer une “ paroisse rivale ” (sous-entendu de Saint-Nicolas du Chardonnet), même si trois messes y seront dites chaque dimanche et jour de fête – à 9h, 11 h et 19 h. Le Centre Saint-Paul, a-t-il dit, sera “ plus et autre chose ” : un “ foyer d’énergie spirituelle ”. Dans une société déchristianisée, où “ nous, chrétiens, sommes en quelque sorte en terre étrangère ”, il y a “ nécessité de rayonner le christianisme ”. D’où le patronage de saint Paul, l’Apôtre des Gentils.
Mais, dans le même temps, la chapelle (aménagée en dix jours), a été dédiée à saint Joseph, parce qu’elle se trouve dans la rue Saint-Joseph, au numéro 12. L’abbé de Tanoüarn voit aussi un “ intersigne où la Providence se manifeste ” dans le fait que cet aménagement et cette inauguration se fassent aux premiers temps d’un nouveau Souverain Pontife, prénommé Joseph au baptême, devenu Benoît XVI.
Dans un beau parallèle spirituel, l’abbé de Tanoüarn a présenté la double vocation de la chapelle Saint-Joseph et du Centre Saint-Paul : saint Joseph, dans l’Histoire Sainte, est “ l’homme du dépôt ”, selon l’expression de Bossuet, “ il garde ce que Dieu a donné de plus précieux au monde : son Fils et la Mère de Jésus ” ; saint Paul, lui, “ diffuse, répand le dépôt ” de la Bonne Nouvelle. Double mission donc pour le Centre Saint-Paul : “ Pas de diffusion sans conservation, sinon nous serions dupes de nous-mêmes ”.
Ces belles et bonnes intentions spirituelles se concrétiseront par la prédication et l’enseignement. Outre les messes, il y a tous les dimanches de ce mois de mai, à 16 h 30, la prédication d’un Mois de Marie, par l’abbé de Tanoüarn. Il y aura aussi, tous les mardis de mai et de juin, à 20 h, des conférences. Au programme, le 3 mai, une conférence de l’abbé de Tanoüarn, consacrée à “ L’héritage spirituel de Jean-Paul II, ombres et lumière ” ; le 10 mai une conférence-débat entre l’abbé Aulagnier et Michel De Jaeghere sur “ Les défis de Benoît XVI ” ; le 17 mai, une autre conférence-débat entre l’abbé de Tanoüarn et un mystérieux interlocuteur pseudonyme (“ Petrus ”) : “ Le sédévacantisme, est-ce un débat tabou ? ”. Suivront, les mardis suivants, des conférences d’Aymeric Chauprade, d’Yves Amiot, de l’abbé Laguérie et de l’abbé Christophe Héry.
“ L’autre rive ”
L’abbé de Tanoüarn, en rassemblant autour de lui, en ce jour, plusieurs exclus d’hier ou d’avant-hier, n’entend pas lancer une sorte de “ Fraternité Saint-Paul ”, concurrente de la Fraternité Saint-Pie X et des autres fraternités qui se sont créées par scission. Pas une fois, dans son sermon, le nom de la FSSPX n’a été prononcé.
En même temps, sans y insister, il a exclu toute tentative de négociation d’un statut auprès des autorités ecclésiastiques diocésaines (et romaines ?) : “ pas de mesquines négociations juridiques ” a-t-il dit.
Quand, dans la tranquille certitude de son sermon, l’abbé de Tanoüarn explique aux fidèles : “ nous ne sommes pas statiques, nous passons sur l’autre rive ”, que faut-il entendre ? La rive quittée est-elle celle où se trouve la Fraternité Saint-Pie X, d’où sont issus les quatre prêtres qui se trouvaient là hier ? Ou, “ l’autre rive ” est-elle celle de la réconciliation avec le Saint-Siège dont l’abbé Aulagnier est un ardent partisan depuis plusieurs années maintenant ?
Aux intéressés à répondre. Je ne me permettrai pas de préjuger des intentions des uns et des autres, intentions qui, d’ailleurs, ne sont peut-être pas convergentes.
Le Centre Saint-Paul deviendra, peut-être, un pôle supplémentaire de l’apostolat spirituel et intellectuel qui caractérise d’autres lieux attachés à la Tradition. On songe, par exemple, à la Fraternité Saint-Vincent Ferrier, qui existe depuis vingt-cinq ans maintenant, et à sa revue Sedes Sapientiæ[2].

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LA LAÏCITE DANS L’ÉGLISE, de Jean Madiran
On parle souvent de “ laïcité apaisée ” pour décrire la situation actuelle des rapports entre les religions et l’Etat en France. La loi du 15 mars 2004 réglant “ le port des signes religieux dans les écoles, collèges et lycées publics en application du principe de laïcité ” en serait l’illustration.
Jean Madiran y décerne tout autre chose. Dans un essai très argumenté, il estime que cette loi du 15 mars 2004 “ suppose, implique, manifeste une nouvelle conception de la laïcité ”. L’Etat ne veut plus seulement être “ séparé ” de l’Eglise, il veut que l’Eglise lui obéisse. L’expression est-elle trop forte ? Lisons Madiran :
Précisément, que l’Eglise taise deux choses :
- que l’Etat, pouvoir politiquement autonome, est cependant soumis à une loi morale qui lui est supérieure, qu’il ne peut ignorer ni modifier ;
- que l’Eglise catholique est la seule détentrice de la vérité religieuse tout entière.
Et donc, qu’au contraire :
- l’Eglise accepte, jusque dans l’ordre moral et dans la définition du bien et du mal, la supériorité de la loi civile, émanation de la souveraine volonté générale ;
- et que l’Eglise ne prétende plus être la seule à détenir la vérité religieuse intégrale.
La laïcité n’est donc pas seulement une conception politique et sociale. Inséparablement, elle est une conception impérieuse de qu’il est permis ou non à l’Eglise d’enseigner à ses fidèles.
Ce n’est plus simplement la “ laïcité de l’Etat ”. C’est une obligatoire laïcité de l’Eglise.
La “ laïcité de l’Eglise ”, l’Eglise de France l’a très largement acceptée. Jean Madiran cite les rares voix qui se sont élevées contre cette laïcisation de l’Eglise : Mgr Brincard, évêque du Puy, Mgr Doré, archevêque de Strasbourg, Mgr Breton, évêque d’Aire-sur-Adour et de Dax.
L’Eglise de France, note encore Jean Madiran, se laisse conduire à atténuer puis à taire dans son enseignement, dans sa catéchèse et dans ses écoles, les chapitres de sa doctrine qui se déclinent autrement que les droits de l’homme, autrement que le principe de mixité et celui de laïcité. Précisément : elle se limite un peu trop au Rendez à César ce qui est à César, sans énoncer aussi que le Rendez à Dieu ce qui est à Dieu est une obligation pour César lui-même. – Actuellement, on ne peut en convaincre le César républicain ? – On pourrait du moins s’attacher à en convaincre les catholiques ; en avertir aussi tous ceux qui, par hasard ou par curiosité, une fois ou souvent, prêtent l’oreille au langage que tient l’Eglise. Ils l’entendent ordinairement parler de psychologie, de sociologie, d’économie politique. Ils devraient l’entendre parler de rédemption, de vie éternelle, de salut des âmes ; de l’espérance d’un salut ; du fait que l’Eglise seule en détient les paroles et les sacrements, contrairement à ce qu’insinue ou proclame le Panthéon de la laïcité républicaine. Et s’il n’est pas actuellement possible – en effet ! – qu’un tel langage soit admis dans l‘école publique ni à la télévision, du moins on voudrait qu’il ne cesse de se faire entendre dans les églises et dans les monastères dans les écoles libres et dans les cercles d’études, dans le scoutisme et les autres associations catholiques.
Le précédent livre de Jean Madiran, La Trahison des commissaires, n’a pas été sans produire, semble-t-il, quelque effet sur certains évêques. Celui-ci, et ses annexes, devrait être lu aussi avec attention, et reconnaissance.
Jean Madiran
La Laïcité dans l’Eglise
La nouvelle laïcité
Le sens usuel d’un mot à double sens
Le principe constitutionnel
La laïcité telle qu’on la parle au XXIe siècle
Dans le vocabulaire de l’Eglise
La stratégie de la Conférence des évêques
Face à l’Islam
Incertitudes, concepts inadéquats et contradictions
La condition du droit à l’existence
La parabole du pommier
Appendice I : La loi de 1905
Appendice II : Réflexion sur les deux pouvoirs
Appendice III : Requiem pour trente de théologie
Appendice IV : La démocratie des mœurs.
Un volume de 152 pages, aux éditions Consep.

Disponible à Aletheia au prix de 18 euros franco. Indiquer ses NOM, PRENOM, ADRESSE, et le nombre d'exemplaires souhaités. Paiement à la commande. Chèque à l’ordre des Editions Nivoit, 5 rue du Berry, 36250 Niherne.


[1] C’était en 1980, pour sédévacantisme.
[2] Dans le dernier numéro paru de la revue (Société Saint-Thomas d’Aquin, 53340 Chémeré-le-Roi), n° 91, 8 euros, on lit un long entretien avec le P. Louis-Marie de Blignières, Prieur et fondateur de la Fraternité. Une version, abrégée, de cet entretien avait déjà paru en janvier dernier dans L’homme nouveau. Le P. de Blignières s’explique, notamment, sur son changement de position, en 1987, sur la liberté religieuse et le sédévacantisme.

jeudi 21 avril 2005

[Aletheia n°74] Benoît XVI - par Yves Chiron

Aletheia n°74 - 20 avril 2005

Le cardinal Joseph Ratzinger, Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi depuis 1981, a été élu pape hier, mardi 19 avril, au quatrième vote du conclave. La presse italienne le donnait “ favori ”, mais, ailleurs dans le monde, beaucoup en doutaient. Le théologien interdit d’enseignement sous Jean-Paul II, Hans Küng, estimait “ peu probable ” l’élection d’un cardinal aussi “ conservateur ”. Golias, “ l’empêcheur de croire en rond ”, dans un numéro hors-série composé en catastrophe et arrivé aux lecteurs le jour même de l’ouverture du conclave, ne plaçait pas Ratzinger parmi les “ papabile de premier plan ” (qui alignait tout de même 15 noms), mais parmi les “ grands électeurs ”. Golias estimait que sa “ contre-position abrupte et radicale par rapport à la modernité pourrait, on le comprend, discréditer la candidature de Ratzinger, au moins auprès des cardinaux libéraux et modérés ”. À l’autre extrémité du spectre catholique, l’abbé Barthe, dans un entretien accordé à Pacte (n° 91) pronostiquait, justement, que “ le prochain pape ne sera pas un progressiste ”, mais estimait : “ rien ne dit que le Préfet de la Foi acceptera d’entrer en lice. Il peut parfaitement désigner un candidat qui pourrait surprendre le monde ”.

Pourtant, rapidement et à la majorité traditionnelle d’au moins les deux tiers des voix, les 115 cardinaux électeurs ont désigné le cardinal Ratzinger pour succéder à Jean-Paul II. Il a pris le nom de Benoît XVI.

La “ restauration ”

L’œuvre accomplie sous le pontificat de Jean-Paul II par celui qui est devenu Benoit XVI a été tout entière marquée par une volonté de résistance et de restauration (le mot est apparu, sous sa plume, il y a vingt ans, en novembre 1984). Résistance à la destruction de la foi et de la liturgie, restauration non par le seul rétablissement de l’ordre ancien mais aussi en réformant, révisant les réformes faites (notamment en matière liturgique). C’est lui aussi qui a lancé, pour ce dernier domaine, l’expression de “ réforme de la réforme ”.

On pourrait dresser un bilan détaillé de son œuvre depuis sa nomination comme Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, en novembre 1981. On se limitera à rappeler quelques faits saillants :

. janvier 1982 : alors que la crise du catéchisme dure en France depuis une quinzaine d’années, crise aggravée par la publication, en 1980, de Pierre vivantes comme “ texte de référence ” pour la catéchèse des enfants, le cardinal Ratzinger prononce, dans les basiliques Notre-Dame de Fourvière à Lyon et Notre-Dame de Paris, une conférence retentissante : “ Transmission de la foi et sources de la foi ”. Il affirme que “ la crise de la catéchèse ” est une “ crise de la foi ”. Pour “ surmonter la crise ”, il donne en référence le Catéchisme romain (c’est-à-dire le Catéchisme du Concile de Trente) et il donne sa “ structure ” comme un modèle à suivre. “ Ce fut une première et grave faute de supprimer le catéchisme et de déclarer “dépassé“ le genre même du catéchisme ” estimait aussi le cardinal Ratzinger. Dix ans plus tard sera publié le Catéchisme de l’Eglise catholique qui connaîtra une diffusion mondiale. Fort volume de 676 pages dont on peut penser que Benoît XVI se hâtera de faire paraître le compendium en préparation depuis plusieurs années.

. 6 août 1984 : instruction Sur quelques aspects de la “Théologie de la libération“ dirigée contre “ les théologies qui, de quelque manière, ont fait leur l’option fondamentale du marxisme ”. Cette instruction aura des prolongements dans des mesures personnelles contre certains théologiens (interdiction d’enseignement, réduction à l’état laïc).

. en 1985, publication, en diverses langues, d’un livre d’entretiens avec le journaliste italien Vittorio Messori, Entretien sur la foi. Le cardinal Ratzinger appelait à “ redécouvrir le vrai Vatican II ”, au-delà des (mauvaises) interprétations et des (mauvaises) applications qui l’ont défiguré[1]. Il faut, disait-il aussi, accepter et comprendre “ les documents dans leur authenticité, sans réserves qui les amputent, ni abus qui les défigurent ”. Dans le même livre, le Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi attirait l’attention, entre autres choses, sur les multiples “ signaux de danger ” qui minent l’Eglise : une “ théologie individualiste ”, le “ morcellement de la catéchèse ”, la “ rupture du lien entre Eglise et Ecriture ”, “ le Fils diminué, le Père oublié ”, l’ “ oubli voire la négation du péché ” originel.

. en 1987-1988 : le cardinal Ratzinger répond aux Dubia sur la liberté religieuse que lui a envoyés Mgr Lefebvre et fait des propositions concrètes à celui-ci pour “ sauvegarder [son] œuvre dans l’unité et la catholicité dans l’Eglise ”. Un protocole d’accord est signé le 5 mai 1988 entre Mgr Lefebvre et le cardinal Ratzinger prévoyant l’érection de la FSSPX en société de vie apostolique, la mise en place d’une commission commune, la consécration d’un évêque membre de la FSSPX. Ce protocole est dénoncé le lendemain par Mgr Lefebvre, avec les conséquences que tout le monde connaît.

. en 1992, en présentation du livre de Mgr Gamber, La Réforme liturgique en question (Editions Sainte-Madeleine, Le Barroux), le cardinal Ratzinger reconnaît : le résultat de la réforme liturgique “ n’a pas été une réanimation mais une dévastation ”.

. en 1993, le cardinal Ratzinger rédige pour l’édition française d’un autre livre de Mgr Gamber, Tournés vers le Seigneur ! (Éditions Sainte-Madeleine, Le Barroux), une préface pour affirmer le “ caractère théocentrique de la liturgie ”.

. en 2000, pour corriger l’impression de relativisme et d’indifférentisme donnée par la rencontre inter-religieuse d’Assise (1988) et les suivantes, publication de la déclaration Dominus Jesus “ sur l’unicité et l’universalité de Jésus-Christ et de l’Eglise ”. La rédaction de cette déclaration devrait beaucoup à Mgr Ivan Dias, archevêque de Bombay[2].

Auraient pu être cités d’autres instructions ou notes émanant de la Congrégation dont il a été le Préfet et qui ont marqué par leur caractère de réaffirmation traditionnelle : sur la procréation (1987), sur la vocation du théologien (1990), sur la notion d’ “ Eglises-sœurs ” (2000), sur la place des femmes dans l’Eglise (2004). On retiendra comme ultime expression de la pensée et de la foi du cardinal Ratzinger comme docteur privé, avant qu’il ne devienne pape, le sermon qu’il a prononcé le lundi 18 avril, lors de la messe Pro eligendo Romano pontifice qui a précédé l’entrée en conclave. Le cardinal Ratzinger, bien dans la lignée antimoderne de Jean-Paul II, s’est montré, une fois encore, vigilant et déterminé dans l’annonce de la foi :

Combien de vents de doctrine avons-nous connus au cours de ces dernières décennies, combien de courants idéologiques, de modes de pensée… La petite barque de la pensée de nombreux chrétiens, bien souvent, a été agitée par ces vagues, jetée d’un extrême à l’autre : du marxisme au libéralisme, jusqu’au libertinisme ; du collectivisme à l’individualisme radical ; de l’athéisme à un vague mysticisme religieux. Chaque jour naissent de nouvelles sectes, réalisant ce que disait saint Paul sur l’imposture des hommes, sur l’astuce qui entraîne dans l’erreur (cf. Eph. 4, 14). Avoir une foi claire, selon le Credo de l’Eglise, est souvent étiqueté comme fondamentalisme. Tandis que le relativisme, c’est-à-dire se laisser porter “ à tous vents de doctrine ” apparaît comme l’unique attitude digne de notre époque. Une dictature du relativisme est en train de se constituer qui ne reconnaît rien comme définitif et qui retient comme ultime critère son propre ego et ses désirs.

Nous, en revanche, nous avons une autre mesure : le Fils de Dieu, l’homme véritable. C’est lui la mesure du véritable humanisme. Une foi qui suit les vagues de la mode n’est pas “ adulte ”.

Des critiques de tous horizons

L’action restauratrice et affirmatrice du cardinal Ratzinger a été critiquée dès son origine et n’a cessé de l’être par des courants que tout, apparemment, auraient dû opposer.

En 1985 et en 1986, la revue sédévacantiste Forts dans la foi, à laquelle collaboraient, alors, l’abbé Barthe et Bernard Dumont, publie des articles anonymes (mais où l’on reconnaît le style et l’argumentation du premier) très critiques envers la “ restauration ” ratzinguérienne. Dans le premier, intitulé “ Joseph Ratzinger et son image ”, publié fin 1985, l’anonyme affirmait : cette “ restauration ” “ n’a de réalité que celle d’un épouvantail ”. Il estimait aussi que “ toute troisième voie est vaine ” et que “ le seul choix véritable est entre la fuite en avant dans le sens de l’esprit du Concile et la remise en cause de celles de ses orientations qui sont absolument irrecevables au regard du critère de l’évolution homogène du dogme ”. Le deuxième article, intitulé “ Hypothèques sur une réforme ”, publié début 1986, estimait : “ La solution à la crise de l’Eglise passe nécessairement par une clarification doctrinale. Parce qu’elle exclut tout débat de fond quant au contenu des textes du Concile, la réforme conduite par Jean-Paul II et le cardinal Ratzinger restera sans effets ”[3].

Un même rejet de la “ restauration ” ratzinguérienne s’est exprimé dans les milieux théologiques progressistes. En 1987, des théologiens, des historiens et des sociologues de la religion de différents pays, publient un recueil d’études intitulé : Le Retour des certitudes. Événements et orthodoxie depuis Vatican II (éditions du Centurion). L’ouvrage, sous un vernis scientifique et d’observation, déplorait le “ retour à l’orthodoxie romaine ”, “ la fermeté des rappels à un ordre moral, étranger aux vicissitudes de l’histoire […] en dehors de la réalité quotidienne et de ses contradictions ”. En 1989, sous la même direction, avec les mêmes théologiens, historiens et sociologies, rejoints par d’autres, paraissait un deuxième recueil : Le Rêve de Compostelle. Vers la restauration d’une Europe chrétienne (Editions du Centurion). Était cité le jugement de Karl Rahner, théologien qui avait été influent dans les années pré-concilaires et conciliaires : “ les autorités ecclésiastiques de Rome donnent davantage l’impression de favoriser un retour frileux au bon vieux temps que de prendre réellement conscience de la situation actuelle du monde et de l’humanité… ”. Étaient regrettées, entre autres choses, les concessions faites aux traditionalistes.

Enfin, sans avoir dressé le panorama des oppositions à l’œuvre et à la pensée du cardinal Ratzinger, on signalera encore une charge récente, émanant d’un prêtre de la Fraternité Saint-Pie X. Dans un livre intitulé Cent ans de modernisme. Généalogie du concile Vatican II (éditions Clovis, 2003), l’abbé Dominique Bourmaud consacre un chapitre entier au cardinal Ratzinger. Y sont critiquées non seulement ses supposées positions doctrinales en matière exégétique (un “ modernisme soft ” écrit l’auteur) mais aussi son action restauratrice : “ A certains égards, le cardinal Ratzinger ressemble à Paul VI. Comme lui, il est tout-puissant à la Curie, puisqu’il cumule les fonctions de préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi, à la Commission théologique internationale et à la Commission biblique pontificale. Comme Paul VI, il pleure sur le travail de démolition à l’œuvre autour de lui. Et pourtant, comme Paul VI, il agit en idéologue aveugle qui va jusqu’au bout de ses principes. ” Selon l’auteur, “ l’après-concile avec Paul VI, Ratzinger et Jean-Paul II, sous les mêmes couleurs œcuménistes, est tout aussi moderniste [que Vatican II] ”.

Ce livre, à l’argumentation faible et au style déplorable, est l’œuvre d’un prêtre qui a été longtemps professeur dans les séminaires de la FSSPX, il n’en est pas pour autant l’expression du jugement de cette même Fraternité Saint-Pie X sur le cardinal Ratzinger, devenu, par la grâce de Dieu, Benoît XVI.

“ Réforme de la réforme ” et réformes

Les critiques faites, de part et d’autre, à Joseph Ratzinger Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi seront-elles maintenues à l’égard de Benoît XVI ? Les journaux qui, en France, ont annoncé son élection sous le titre “ Benoît XVI le conservateur ”, ont employé cette épithète tout autrement que comme un compliment.

Mais les pontificats contemporains sont rarement tels qu’on les annonçait à leur début. Jean XXIII, élu pape à l’âge où Benoît XVI l’est, a été le pape qui a convoqué le concile Vatican II. Paul VI, perçu longtemps comme progressiste et libéral, a donné à l’Eglise, en l’année de la révolution (1968), Humanæ vitæ et le Credo.

Benoît XVI “ le conservateur ” s’attachera sans doute à continuer l’œuvre restauratrice entreprise et, plus que son prédécesseur peut-être, il voudra mettre en œuvre la “ réforme de la réforme liturgique ”. Mais la lecture de son dernier livre d’entretiens (Le Sel de la terre, Flammarion/Cerf, 2003 ses livres) montre que son “ conservatisme ” et sa volonté restauratrice (de l’ancien rite liturgique, par exemple, p. 172) s’allie avec des vues réformatrices audacieuses (p. 246-248).

Dans sa première allocution comme pape, ce matin, devant les cardinaux, il a annoncé une volonté d’ “ œcuménisme ” et de poursuite du dialogue avec les cultures et les religions. Cet œcuménisme s’étendra-t-il aux traditionalistes de la Fraternité Saint-Pie X ? Sans doute. Des conversations, non officielles, ont déjà eu lieu entre la mort de Jean-Paul II et l’ouverture du conclave. Nul doute que Benoît XVI, qui s’est montré si attentif comme Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi à l’égard de certaines communautés et publications traditionnelles — y compris à l’égard de cette modeste feuille qu’il a reçue depuis son premier numéro et à laquelle il a bien voulu manifester sa bienveillance —, saura proposer à la Fraternité Saint-Pie X une réconciliation.

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NOTE

[1] Ce que Jean Madiran commentera ainsi : “ ce n’est pas l’interprétation qu’il faut rectifier, ni l’application, le concile a été appliqué par le législateur lui-même et selon l’interprétation forcément la plus valable, la sienne. […] Ce qu’il faut rectifier, c’est l’intention, qui a tout dirigé ” (Itinéraires, n 297, nov. 1985, p. 4-5).

[2] Six mois plus tard, Jean-Paul II créera Mgr Dias cardinal. Il sera intéressant de voir qui Benoît XVI nommera à la tête de la Congrégation pour la Doctrine de la foi.

[3] Quelques mois plus tard, l’abbé Barthe et Bernard Dumont rompront avec l’abbé Barbara et Forts dans la foi. Ont-ils rompu alors avec leur position sédévacantiste ? À ma connaissance, mais je peux me tromper, l’abbé Barthe ne s’est jamais expliqué publiquement sur le sujet. En 1987, l’abbé Barthe et Bernard Dumont créeront la revue Catholica qui plaide, toujours, pour une “ clarification doctrinale ”.