jeudi 6 août 2009

[Aletheia n°145] Le statut canonique de la Fraternité Saint-Pie X, de ses évêques et de ses prêtres - par Yves Chiron

Aletheia n°145 - 6 août 2009

Le statut canonique de la Fraternité Saint-Pie X, de ses évêques et de ses prêtres - par Yves Chiron

La note de la Secrétairerie d’État, en date du 4 février 2009, qui a suivi la levée de l’excommunication des quatre évêques de la FSPX, précisait :

La levée de l’excommunication a libéré les quatre évêques d’une peine canonique gravissime, mais elle n’a pas changé la situation juridique de la Fraternité Saint-Pie X, qui, au moment présent, ne jouit d’aucune reconnaissance canonique dans l’Église catholique. Les quatre évêques, bien que libérés de l’excommunication, n’ont pas de fonction canonique dans l’Église et n’exercent pas de ministère licite en son sein.

Le 10 mars suivant, dans sa Lettre aux évêques de l’Église catholique sur la levée de l’excommunication, Benoît XVI expliquait les raisons doctrinales de la situation canonique actuelle de la FSSPX :

La levée de l’excommunication était une mesure de la discipline ecclésiastique : les personnes étaient libérées du poids de conscience que constitue la punition ecclésiastique la plus grave. Il faut distinguer ce niveau disciplinaire du domaine doctrinal. Le fait que la Fraternité Saint-Pie X n’ait pas de position canonique dans l’Église, ne se base pas en fin de compte sur des raisons disciplinaires mais doctrinales. Tant que la Fraternité n’a pas une position canonique dans l’Église, ses ministres non plus n'exercent pas de ministères légitimes dans l'Église [...]. tant que les questions concernant la doctrine ne sont pas éclaircies, la Fraternité n’a aucun statut canonique dans l’Église, et ses ministres – même s’ils ont été libérés de la punition ecclésiastique – n'exercent de façon légitime aucun ministère dans l'Église.

La pleine communion de la FSSPX avec le Saint-Siège n’a pas encore été retrouvée. La levée de l’excommunication a été, de la part de Benoît XVI, un geste de miséricorde et le début d’un processus dont le but n’est pas encore atteint : « inviter encore une fois les quatre Évêques au retour » (Lettre du 12 mars 2009).

La FSPX reste, aujourd’hui encore, dans une situation canonique anormale, ou anomique si l’on veut. Cette position a été rappelée, à quelques jours des ordinations prévues à Écône, par un communiqué du Saint-Siège, le 17 juin dernier, qui concluait : Ces ordinations doivent donc être considérées également comme illégitimes.

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Un article de L’Année canonique

L’Année canonique est la principale revue française de droit canonique. Elle est publiée sous les auspices de la Société internationale de droit canonique et de législations religieuses comparées et de la Faculté de droit canonique de Paris. Son dernier numéro contient un article de Philippe Toxé, doyen honoraire de cette Faculté, consacré à « La levée des excommunications de quatre évêques de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X »[1]. Cet article de treize pages procède de manière méthodique : il analyse d’abord le décret de remise de peine du 21 janvier, puis il en montre la portée.

On ne reprendra pas toutes les analyses de l’auteur, qui s’en tient strictement au plan canonique. Il rappelle que le décret du 21 janvier 2009 « ne concerne que les fidèles pour qui il est porté, et que la peine mentionnée. Il ne faut donc pas lui faire produire des effets juridiques au-delà ou lui demander de résoudre d’autres questions ».

Les évêques de la FSSPX, s’ils sont relevés de l’excommunication, ne sont pas encore en communion complète avec le Saint-Siège : « ces quatre évêques n’ont pas de mission canonique, n’ayant ni office ecclésiastique de nature épiscopale, comme un office diocésain, ni titre in partibus. Ce n’est que dans la mesure où ils recevront un tel titre ou office qui manifestera leur mission canonique en communion avec le siège apostolique qu’ils seront membres du collège épiscopal de l’Église catholique. »

Sans même parler du statut canonique de la FSSPX en général, la situation canonique des prêtres de la FSSPX reste, elle aussi, non résolue. Le décret du 21 janvier n’a pas modifié leur statut personnel : « Salvo meliori iudicio, il semble raisonnable de penser que le plus grand nombre de ces clercs a encouru deux censures : l’excommunication latae sententiae dès lors qu’ils ont adhéré au schisme et la suspense a divinis ipso facto, dès lors qu’ils ont été ordonnés sans dimissoriales d’un ordinaire légitime ».

Cette suspense ne les empêche pas de recevoir les sacrements, « mais leur interdit d’exercer le pouvoir d’ordre et de juridiction ». Leur statut personnel reste à déterminer et leur situation canonique est encore en attente de régularisation.

Ce que ne dit pas l’article, ce sont les accommodements avec le droit canon qui ont été trouvés, avant le décret du 21 janvier, et encore plus depuis le décret du 21 janvier.

Tout le monde se souvient du pèlerinage que la FSSPX, ses quatre évêques en tête, a pu faire dans les basiliques majeures de Rome à l’occasion du Jubilé de l’an 2000. L’abbé de La Rocque écrivait ensuite dans la Lettre à nos frères prêtres (n° 7, sept. 2000) : « Le quinze août de l’an deux mille, en la fête de l’Assomption de la Très sainte Vierge Marie, notre Supérieur Général, Son Excellence Monseigneur Bernard Fellay, put célébrer une messe chantée en la Basilique Sainte-Marie-Majeure ».

L’information était fausse. Mgr Fellay n’avait pas obtenu de pouvoir célébrer la messe dans la basilique. C’est en plein air, sur le Colle Oppio, qu’il a dû la célébrer. En revanche, en cette année jubilaire, nombre de sanctuaires et d’églises se sont ouverts, en France et ailleurs, aux prêtres de la FSSPX. Depuis, au cas par cas, selon la générosité des curés, recteurs et évêques diocésains, des permissions ont été accordées et sont accordées, en nombre toujours plus grand, pour des messes de pèlerinage, ou des mariages ou d’autres cérémonies religieuses. Avec, parfois, des restrictions ou des vexations.

Outre les solutions institutionnelles et canoniques encore à trouver pour la FSSPX, ses évêques et ses prêtres, il reste encore, bien souvent, une conversion des cœurs, de part et d’autre, à opérer.

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NOTE

[1] Le numéro où paraît l’article est le 49, année 2007. Comme toutes les revues scientifiques ou universitaires, L’Année canonique paraît en retard. Ce tome XLIX (566 pages) a été imprimé en juin 2009 pour les éditions Letouzey et Ané (87 boulevard Raspail, 75006 Paris).

vendredi 31 juillet 2009

"Une opinion sur l’Action Française" (Berto) et "Pourquoi Pie XI a-t-il condamné l’Action française?" (Chiron/Poulat)

Vient de paraître :


Abbé V.-A. Berto

Une opinion sur l’Action Française

L’abbé Victor Berto (1900-1968), docteur en philosophie et docteur en théologie fut tour à tour vicaire de paroisse, professeur de séminaire, fondateur d’œuvres pour l’enfance (les Foyers Notre-Dame de Joie) et de la fraternité des Dominicaines du Saint-Esprit. Il fut aussi un des fondateurs de La Pensée catholique et le théologien de Mgr Lefebvre au concile Vatican II. En avril 1968, il publia, dans Itinéraires, un important article, « Une opinion sur l’Action française ». Cette analyse catholique, trop peu connue, même des historiens de l’Action française, méritait d’être rééditée.

Éditions BCM, 26 pages, 5 euros
ISBN 978-2-918361-00-8


Yves Chiron – Émile Poulat

Pourquoi Pie XI a-t-il condamné l’Action française ?

La condamnation de l’Action française, en 1926, a provoqué une crise majeure dans l’Église de France. Cette condamnation a été interprétée par Maurras et l’Action française comme une condamnation politique tandis que les libéraux et les démocrates-chrétiens y ont vu une légitimation de leur opposition au mouvement monarchiste. Yves Chiron, par une lecture critique, puis Émile Poulat, par une étude inédite et qui va aux principes, montrent ce qui était en cause : la sécularisation du politique.

Yves Chiron, directeur du Dictionnaire de biographie française, auteur d’une Vie de Maurras (1999) et de diverses études sur le fondateur de l’Action française. Il a publié aussi la biographie de plusieurs papes, notamment Pie XI (Perrin, 2004).

Émile Poulat, directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences sociales. Il a publié plus d’une trentaine d’ouvrages, notamment Intégrisme et catholicisme intégral (1969), Une Église ébranlée. 1939-1978 (1980), L’Église, c’est un monde (1986), France chrétienne, France laïque avec Danièle Masson (2008).

Éditions BCM, 70 pages, 11 euros
ISBN 978-2-918361-01-5


Pour commander « Une opinion sur l’Action française » (5 euros port compris) ou « Pourquoi Pie XII a-t-il condamné l’Action française ? » (11 euros port compris), adresser un chèque à « Association Anthinéa », 16 rue du Berry – 36250 NIHERNE – France, en précisant ses nom, prénom, adresse.

vendredi 10 juillet 2009

[Aletheia n°144] Évangéliser la mondialisation ? - par Yves Chiron

Aletheia n°144 - 10 juillet 2009
La première encyclique de Benoît XVI consacrée aux questions sociales, attendue depuis plus de deux ans, a été promulguée le 29 juin dernier et publiée peu de jours après. Intitulée Caritas in veritate, l’encyclique surprend d’abord par sa longueur. Elle compte beaucoup plus de pages que les encycliques sociales qui l’ont précédée.
Si l’on s’en tient aux encycliques considérées comme les plus importantes dans ce domaine, du moins celles auxquelles Benoît XVI fait référence, on peut établir la comparaison suivante :

  • Léon XIII, Rerum novarum (1891) : env. 84.000 signes (ou caractères).


  • Pie XI, Quadragesimo anno (1931) : env. 145.000 signes.


  • Paul VI, Populorum Progressio (1967) : env. 72.000 signes.


  • Jean-Paul II, Sollicitudo rei socialis (1987) : env. 145.000 signes.


  • Benoît XVI, Caritas in veritate (2009) : env. 210.000 signes.

Dans l’encyclique de Benoît XVI, les sujets traités sont plus nombreux que dans les précédentes encycliques sociales. Des sujets nouveaux ou peu abordés précédemment font l’objet de longs développements : la mondialisation ou la nécessité d’imposer des règles à la financiarisation de l’économie. Mais Caritas in veritate, par son ampleur, par son caractère plus doctrinal et plus théorique que pratique, par sa densité, n’est certainement pas une encyclique qui pourra être lue intégralement par l’homme de la rue ni même accessible facilement au fidèle de bonne volonté.
La charité dans la vérité
Composite – le plan même de l’encyclique se ressent des rédactions successives et des rédacteurs divers qui ont collaboré à sa préparation –, cette encyclique trouve sa touche la plus personnelle, la plus ratzingérienne, dans les premières pages. Benoît XVI montre les liens étroits qui doivent exister entre la charité et la vérité[1] : « Ce n’est que dans la vérité que la charité resplendit et qu’elle peut être vécue avec authenticité ».
La charité peut connaître des « dévoiements », des « pertes de sens ». « Sans vérité, la charité bascule dans le sentimentalisme. L’amour devient une coque vide susceptible d’être arbitrairement remplie. C’est le risque mortifère qu’affronte l’amour dans une culture sans vérité. Il est la proie des émotions et de l’opinion contingente des êtres humains : il devient un terme galvaudé et déformé, jusqu’à signifier son contraire. La vérité libère la charité des étroitesses de l’émotivité […] ».
Sans qu’aucune personnalité ne soit nommée ni aucune organisation citée, on relèvera cette critique qui vise un certain humanitarisme chrétien : « Un Christianisme de charité sans vérité peut facilement être confondu avec un réservoir de bons sentiments, utiles pour la coexistence sociale, mais n’ayant qu’une incidence marginale ».
L’autre principe essentiel de l’encyclique est le rappel que « l’adhésion aux valeurs du Christianisme est un élément non seulement utile, mais indispensable pour la construction d’une bonne société et d’un véritable développement humain intégral ». Plus loin, Benoît XVI plaidera pour le « droit de cité », au sens littéral, de la religion chrétienne. « L’exclusion de la religion du domaine public » empêche les véritables progrès de la société. Le Pape rappelle son discours de Sydney aux jeunes, en 2008 : « Quand Dieu est éclipsé, notre capacité de reconnaître l’ordre naturel, le but et le ”bien” commence à s’évanouir. »
L’économie doit être morale
Dans cette encyclique, comme l’a remarqué Denis Sureau, « Benoît XVI récuse le libéralisme sans pourtant jamais le nommer (pas plus qu’il ne nomme d’ailleurs le capitalisme, le socialisme et le communisme) »[2]. Le Pape conteste l’ « autonomie de l’économie ». Soustraire les questions économiques et financières à la sphère morale « conduit l’homme à abuser de l’instrument économique y compris de façon destructrice. À la longue, ces convictions ont conduit à des systèmes économiques, sociaux et politiques qui ont foulé aux pieds la liberté de la personne et des corps sociaux et qui, précisément pour cette raison, n’ont pas été en mesure d’assurer la justice qu’ils promettaient ». Hors, insiste Benoît XVI, « toute décision économique a une conséquence de caractère moral » ; l’activité économique « doit viser la recherche du bien commun ».
L’encyclique de Benoît XVI, qui se situe avec insistance dans la continuité de l’enseignement social de Paul VI (cité 78 fois), relie trois des enseignements importants de ce pape : Populorum progressio (1967), Humanae vitae (1968) et Evangelii nuntiandi (1975). Le progrès social, moral et économique des peuples va de pair avec la défense de la vie et l’évangélisation. Comme l’écrit le cardinal Barbarin en présentant l’encyclique : « C’est dans la recherche de la vérité que les hommes trouveront le moteur et le fil conducteur de leur action. Le progrès et le développement auxquels la société travaille, supposent une connaissance profonde de ”l’homme tout entier” et de la création. Il est clair qu’on doit agir avec cohérence et qu’on ne peut dissocier l’éthique sociale de celle de la vie, ou l’écologie humaine du respect de la création. »
L’unification de l’humanité est-elle possible ?
Une des convictions de cette encyclique est l’idée que « l’humanité » est « en voie d’unification ». L’idée n’est pas nouvelle, l’utopie d’un gouvernement mondial a été soutenue par de nombreux auteurs, hommes politiques et hommes d’influence. Loin de rejeter cette perspective, Benoît XVI pense que les Chrétiens et l’Eglise doivent « favoriser une orientation culturelle personnaliste et communautaire, ouverte à la transcendance, du processus d’intégration planétaire » (§ 42). Le Pape croit que l’interdépendance et l’interactivité, qui sont une des caractéristiques du monde d’aujourd’hui, peuvent devenir « une communion véritable » (§ 53). Il pense que des institutions temporelles peuvent la favoriser. Il émet un vœu : « il est urgent que soit mise en place une véritable Autorité politique mondiale » (§ 67).
Le Pape, qui ne ménage pas ses critiques à l’encontre de la mondialisation telle qu’elle est aujourd’hui, n’en conteste pas le but. Sa vision optimiste et évolutionniste de l’avenir de l’humanité le conduit à un choix politique : le mondialisme

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[1] Le pape, dans la première partie de son encyclique, emploie le plus souvent le mot « charité » (carità) et parfois le mot « amour » (amore). La traduction officielle en français diffusée par le site officiel du Vatican n’a pas toujours respecté le texte original italien, employant souvent le mot « amour » pour traduire carità. Dans les citations faites ici, je me suis référé au texte italien.

[2] Chrétiens dans la Cité (17 rue Manessier, 94130 Nogent-sur-Marne), n° 226, juillet-août 2009.

mardi 23 juin 2009

[Aletheia n°143] Le regard de Jean Madiran sur les trente dernières années de la vie de l’Église - par Yves Chiron

Aletheia n°143 - 23 juin 2009

Quant à la messe, il y a plusieurs variétés de catholiques, et plusieurs variétés de prêtres, d’évêques et même de cardinaux :

• ceux qui n’acceptent que la messe traditionnelle. « Hors de la messe de saint Pie V, il n’y a point de salut ». La formule n’est pas littérale, mais sous une forme aussi brutale elle a eu cours et elle est encore professée ici et là. Dans la Fraternité Saint-Pie X, longtemps on a prêché (par exemple aux enfants des écoles qui partaient pour les vacances d’été) qu’il valait mieux ne pas aller à la messe le dimanche si on ne pouvait pas assister à une messe selon le rite traditionnel. Ce n’était pas un sermon d’occasion, mais un sermon répété d’année en année. Le dit-on aussi brutalement aujourd’hui ? Je n’en sais rien. En tout cas, depuis longtemps la FSSPX ne prêche plus selon la position exprimée par Mgr Lefebvre en 1970 : « Si on n’a pas le choix et si le prêtre qui célèbre la messe selon le Novus Ordo est un prêtre digne et fidèle, on ne doit pas s’abstenir d’aller à la messe »[1].

• en face, il y a ceux pour qui la messe traditionnelle est un vestige d’archéologie chrétienne. « Hors de la messe de Paul VI, il n’y a point de vie spirituelle » pourraient-ils dire. C’était la position du P. Congar, théologien tant estimé dans la deuxième moitié du XXe siècle : « J’ai aimé la messe latine que j’ai célébrée pendant près de quarante ans. Mais je ne voudrais pas y revenir. J’ai récemment assisté (et, comme prêtre, concélébré) à une messe dite de saint Pie V, célébrée pour l’enterrement d’un ami. Franchement, c’était pénible. L’assistance n’a pas dit un mot ; elle ne voyait rien et n’entendait presque rien de ce que le prêtre, dos au peuple, faisait à l’autel.[2] »

• il y a encore les adeptes d’une voie moyenne, ceux qui, sans refuser aux autres la messe traditionnelle, ont fait de l’assistance à la messe de Paul VI un critère de communion ecclésiale. Leur formule pourrait être : « Sans la messe de Paul VI, au moins une fois par an (pour la messe chrismale), point de communion pleine et entière ».

La position de Jean Madiran ne se ramène à aucune de celles-là – nomenclature non exhaustive. Aux premières pages de son Histoire de la messe interdite (fasc. 2), il écrit : « Une messe nouvelle (et facultative) ne paraît pas impossible en principe, si elle est explicitement et intégralement catholique, sans équivoque ni omission. Peut-être est-il vrai que le niveau mental de l’obscurantisme et de la barbarie modernes, fermés au spirituel et au transcendant, appelle une messe simplifiée (mais authentique) ; une messe-digest pour une Église yankee, fille plus ou moins émancipée de l’Église latine. On peut rêver à une application en ce sens de la constitution conciliaire sur la liturgie ; à ce qu’aurait pu faire Paul VI ; peut-être voulait-il le faire ; et il l’a raté. »

Dans le dernier livre de Jean Madiran, on trouvera une chronologie des faits, citations et déclarations relatifs à la « messe interdite » pour la période 1976-1989, chronologie entrecoupée de « récits » à forte saveur.

Dans les années 1970, sur le sujet de la messe, tout s’est passé comme si l’épiscopat français, à travers ses autorités, avait donné le ton aux déclarations romaines. Le communiqué du cardinal Marty, le 28 février 1977, suite à l’occupation de Saint-Nicolas-du-Chardonnet – Il ne s’agit pas d’une querelle à propos du latin. Il ne s’agit pas d’abord de la messe selon le rite de Saint Pie V. il s’agit de la foi catholique elle-même –, est repris, presque mot pour mot, par le cardinal Poletti, vicaire de Rome, dans un communiqué en date du 5 juin suivant.

Ceux qui ne lisent pas Jean Madiran ou qui lui prêtent de mauvaises intentions, devront bien, un jour, reconnaître son honnêteté intellectuelle et son talent dans l’acribie. Ses pages sur Mgr Lefebvre – p. 41 à 105 – déplairont, en certains passages, aux « lefebvristes » et apprendront beaucoup aux autres. Jean Madiran rappelle que le combat pour la messe traditionnelle a d’abord été le fait des laïcs : « il a fallu attendre au moins deux ans pour qu’il [Mgr Lefebvre] prononce une parole semi-publique contre la messe nouvelle de Paul VI » (p. 53).

Des évêques actuels de la FSSPX, Madiran dit avec justice – au sens traditionnel du mot : « Ils n’ont pas la carrure de Mgr Lefebvre. Mais ils sont évêques. Ils ont de ce fait, dans l’Église, une présence qu’on ne peut méconnaître. Leurs propos, leur comportement, parfois ou souvent, peuvent être jugés plus ou moins regrettables. Mais leur présence maintient de façon militante un témoignage épiscopal contre la disparition du catéchisme romain et contre l’interdiction ou le mépris de la messe tridentine. Sans Mgr Lefebvre et sans ses successeurs il y aurait quand même des prêtres, des laïcs, des instituts militant pour la messe et le catéchisme traditionnels ; il y en a eu, il y en a en dehors de la FSSPX : sans évêques, ils seraient loin d’avoir le même poids » (p. 62).

Le même souci, spirituel, de justice lui fait écrire à propos de Jean-Paul II et la liturgie traditionnelle (p.107, p. 112) et à propos de la réunion d’Assise (p. 113) des pages qui ressemblent à une retractatio, du moins qui portent la marque du recul que donne le temps.

Sur la commission cardinalice secrète qui s’est réunie entre 1982-1995, « et même au-delà », pour examiner la question de la messe traditionnelle, Jean Madiran donne quelques précisions et attend des informations.

Pour donner encore une idée de la manière, unique, qu’a Jean Madiran de poser le status quaestionnis, on citera cet extrait des pages consacrées aux sacres de 1988 dans leur rapport avec la messe traditionnelle : « Les deux thèses n’ont pas cessé d’argumenter chacune de son côté : selon l’une, sans les sacres l’interdiction aurait été maintenue beaucoup plus longtemps ; la thèse inverse estime que l’acte dit schismatique de 1988 a au contraire retardé la reconnaissance officielle du fait que la messe traditionnelle n’était pas valablement interdite : Jean-Paul II estima qu’il valait mieux y surseoir dans cette période de troubles et de tensions ; il en transmit la charge à son successeur ».


NOTES

[1] Position relevée par Jean Madiran, Histoire de la messe interdite, fasc. 2, Éditions Via Romana, 2009, p. 76. Cf. aussi la recommandation aux séminaristes de Fribourg, en 1969, p. 75.

[2] Yves Congar, La Crise dans l’Église et Mgr Lefebvre, Cerf, 1977, p. 39.

mercredi 13 mai 2009

[Aletheia n°142] En 2010, un quart des séminaristes français seront de "Forme Extraordinaire" - par Paix liturgique

Aletheia n°142 - 13 mai 2009

En 2010, un quart des séminaristes français seront de "Forme Extraordinaire" - par Paix liturgique

Cet article est paru dans le n° 176, 4 mai 2009, de Paix liturgique (1, allée du Bois Gougenot – 78290 Croissy-sur-Seine ; ou paixliturgique.com). Les intertitres sont de la rédaction.

La chute vertigineuse du nombre des séminaristes est, en France, un des aspects les plus angoissants de la crise religieuse. À la fin du Concile, en 1966-1967, ils étaient 4 536. Aujourd’hui, en 2008-2009, ils sont environ 740, soit une chute de plus de 80 %.

Pour être plus précis, ils étaient :
. en 1966 : 4 536 ;
. en 1975 : 1 297 ;
. en 1977 : 1 151 ;
. en 1996 : 1 103 ;
. en 2000 : 976 ;
. en 2005 : 784 ;
. en 2006 : 764 ;
. en 2007 : 756.

Les rentrées, qui étaient de 900 en 1966, sont tombées à 200 dans les années de l’après-Concile et de la réforme liturgique, pour amorcer une petite remontée dans les années 80 (234 en 1990) et retomber régulièrement ensuite (133 en 2007). Le nombre des séminaristes parisiens qui était remonté à 100 dans les années 80, dépasse à peine 50 aujourd’hui, de même que le nombre des séminaristes du plus prestigieux des séminaires de France, celui d’Issy-les-Moulineaux – étant précisé que les séminaristes issus de la Communauté de l’Emmanuel résistent à l’érosion, à la manière d’une « valeur refuge », et constituent, par exemple, une part importante des séminaristes formés à Paris.

Pendant le même temps, est née une autre catégorie de séminaristes, destinés à devenir des prêtres célébrant la messe traditionnelle, essentiellement dans un premier temps, pour la Fraternité Saint-Pie-X. Les chiffres des années antérieures à 1980 ne sont pas connus. En revanche, de 1980 à 1988, en vertu d’un « effet Jean-Paul II », les rentrées dans les séminaires de la Fraternité Saint-Pie-X ont connu une baisse sensible, alors que les séminaires classiques, tels ceux d’Ars, Paris, Aix-en-Provence, étaient en croissance, sans pour autant enrayer une inexorable baisse globale.

Puis, à l’époque du motu proprio de 1988, alors que se créaient des séminaires tridentins officiels, les rentrées dans les séminaires classiques ont commencé à baisser (Ars : 20 en 2007-2008 ; Aix : 9), cependant que les rentrées enregistrées dans les séminaires de la Fraternité Saint-Pie-X restaient stables. Puis, le motu proprio de 2007, avant même sa parution, produisit un nouvel effet de croissance des vocations vers l’ensemble des séminaires de rite tridentin (160 en 2007-2008 ; environ le même chiffre en 2008-2009, non compris, il va de soi, les novices des instituts religieux), le séminaire diocésain de Toulon qui accueille des séminaristes pour la forme extraordinaire bénéficiant de ce mouvement.

Pendant ce temps, les autres séminaires sont tombés au plus bas étage jamais atteint (Paris : 63 en 2007-2008 ; Lyon : 19 ; Toulouse : 9 ; Agen, Pamiers, Belfort, etc. : 0). Tous les instituts Ecclesia Dei (reconnus par Rome), mais aussi la Fraternité Saint-Pie-X, prévoient une rentrée extrêmement importante l’année prochaine.

Un sur quatre

En 2008-2009, il y a, à quelques unités près, 740 séminaristes diocésains en France pour la forme ordinaire et 160 pour la forme extraordinaire (dont 40 environ pour la Fraternité Saint-Pie-X). Certaines corrections doivent être faites dans l’une et l’autre catégories : en ce qui concerne les séminaires diocésains, la première année, dite de propédeutique, n’est pas comptée, alors qu’elle est comprise dans les chiffres des séminaires pour la forme extraordinaire ; mais les séminaristes formés dans les séminaires diocésains de France ne sont pas toujours français (par exemple, les séminaristes asiatiques formés à Ars), et un nombre non négligeable des séminaristes du diocèse de Toulon – une quinzaine sur cinquante – sont destinés à la célébration de la forme extraordinaire. Par ailleurs, de nombreux séminaristes diocésains ne cachent pas leur sympathie pour la forme extraordinaire du rite romain et disent vouloir appliquer demain dans leurs futures paroisses le Motu Proprio de Benoît XVI.

S’il est difficile de quantifier ces séminaristes qui entretiennent des relations étroites avec les communautés Ecclesia Dei et qui apprennent à célébrer la messe traditionnelle, il n’en demeure pas moins que l’émergence de ce nouveau clergé va considérablement amplifier la tendance. En d’autres termes, quasiment un séminariste français sur quatre (et même un peu plus pour les raisons ci-dessus évoquées) est aujourd’hui destiné à la célébration de la forme extraordinaire.

25 contre 1

Un séminariste français sur quatre formé pour la forme extraordinaire… tandis que le nombre de lieux de culte où est célébrée la forme extraordinaire de la messe ne représente quant à lui-même pas 1 % des paroisses… Cette proportion déjà significative de un sur quatre n’est donc pas arrivée à son paroxysme et reste en pleine croissance. Dès lors que l’immense majorité des jeunes ne connaît pas cette forme liturgique faute d’y avoir accès dans leur paroisse, la comparaison reste relative. Plus la messe traditionnelle sera célébrée, plus les jeunes la connaîtront et par suite seront dans la possibilité de choisir. Il sera très intéressant de suivre cette évolution les prochaines années. Paix liturgique y reviendra.


Pour la canonisation du bienheureux Pie IX - par Yves Chiron

Giovanni Maria Mastai Ferretti (1792-1878) est devenu le pape Pie IX en 1846.

Sa cause de béatification a été introduite le 7 décembre 1954.

Le regretté Mgr Piolanti [1911-2001], qui fut un des ultimes représentants de la théologie romaine[1], fut aussi, à partir de 1971, postulateur de la cause de Pie IX. Outre le travail historique et théologique propre à la cause, qu’il a mené avec ténacité et intelligence, il a mis en œuvre différents moyens pour mieux faire connaître Pie IX : à partir de 1972, une revue, Pio IX, qui existe toujours ; une collection « Studi Piani » à la Libreria Editrice Vaticana et d’autres initiatives.

Le décret reconnaissant les vertus héroïques de Pie IX a été publié le 6 juillet 1985, la congrégation ordinaire sur le miracle nécessaire à la béatification s’est réunie le 10 juin 1986. Ce n’est qu’après avoir surmonté divers obstacles idéologiques que la béatification a pu intervenir le 3 septembre 2000, en même temps que celle de Jean XXIII[2].

Aujourd’hui, Mgr Gherardini, qui a succédé à Mgr Piolanti comme postulateur de la cause, espère que la canonisation interviendra dès qu’un miracle, dû à l’intercession du bienheureux Pie IX, sera reconnu.

À cette intention, je glisse, dans ce numéro d’Aletheia[3], une image du bienheureux Pie IX avec, au verso, une Prière pour implorer sa glorification et obtenir des grâces.

L’obligeance de Mgr Gherardini, et de Franco Zampini du Musée Pie IX de Senigallia, me permet d’offrir, gracieusement, aux lecteurs intéressés deux livres, en français, publiés quelques années après la mort de Pie IX :

Enseignements et conseils du Souverain Pontife Pie IX aux catholiques, tirés des Brefs, Allocutions et Discours de Sa Sainteté, 1880, 320 pages.

Grâces obtenues par l’intercession depuis l’époque de sa mort, suivi d’un appendice : Les derniers moments de Pie IX, La dépouille mortelle de Pie IX, La tombe de Pie IX, 1884, 136 pages.

Pour obtenir ces deux volumes, il suffit d’adresser une demande écrite à Aletheia (les livres sont offerts, une participation, libre, aux frais d’envoi est demandée).

Rappelons qu’existent en français deux biographies du Pape de l’Immaculée Conception et du Syllabus : Pie IX, pape moderne (éditions Clovis, 1995 ; traduit en anglais, espagnol et italien) et Pie IX. Le pape des tempêtes (éditions Jean Picollec, 1999).

La brochure Pie IX et la franc-maçonnerie (éditions BCM, 2000) est disponible à nos bureaux au prix de 5 euros.


NOTES

[1] Cf. Aletheia n° 22, 17 décembre 2001.

[2] Cf. Aletheia, n° 3, 5 septembre 2000.

[3] Les lecteurs de l’édition électronique d’Aletheia peuvent obtenir cette image par une demande écrite qui comporte leur adresse postale.

mercredi 22 avril 2009

[Aletheia n°141] Benedictus à Itinéraires - par Yves Chiron

Aletheia n°141 - 22 avril 2009
Benedictus à Itinéraires - par Yves Chiron
L’abbaye Sainte-Madeleine a entrepris de recueillir en volume les chroniques ou les lettres spirituelles que son fondateur a publiées dans la revue Itinéraires à partir de 1976. Signées « Benedictus » puis « Dom Gérard », ces chroniques ont été lues, jusqu’en 1996, par quelques générations de lecteurs de la revue que dirigeait Madiran depuis 1956.
1956 – 1976 – 1996 : trois dates, trois époques, trois temps de l’histoire de l’Eglise. En 1976 ou en 1996, les évêques français – sauf exception – n’ouvraient pas la revue de Jean Madiran et donc ne lisaient pas Dom Gérard. Ils ne le faisaient pas pour différentes raisons : soit ils n’en avaient jamais entendu parler, tant l’interdiction implicite de parler des écrits de Jean Madiran a duré et perdure ; soit ils avaient un vague souvenir – ou on leur en avait parlé – de la « mise en garde » lancée en 1966 contre Itinéraires par un communiqué du Conseil permanent de l’épiscopat français[1].
Nous ne sommes plus en 1966 ni même en 1996. Des évêques lisent à nouveau Madiran, même si la plupart des titres de la presse catholique qu’ils lisent par ailleurs ne recensent jamais les livres de Madiran. Le volume édité par les Éditions Sainte-Madeleine permet de lire ou relire Dom Gérard, avec une préface de Jean Madiran.
Les relations entre le futur fondateur du Barroux et le futur fondateur d’Itinéraires et de Présent remontent à 1944. Ce fut le germe d’une amitié intellectuelle et spirituelle qui croîtra plus tard.
Je ne commenterai pas ce premier recueil des écrits de Dom Gérard dans Itinéraires[2]. Mieux vaut citer quelques extraits de la présentation de Jean Madiran :
« Quand il écrit ses articles pour la revue Itinéraires, Dom Gérard a choisi une voie lui permettant de s’adresser directement, il l’a voulu et il le dit, aux laïcs et aux clercs qui ont “le courage et la lucidité d’entreprendre l’œuvre chère entre toutes : la restauration d‘un ordre temporel chrétien“. […]
Bien entendu Dom Gérard n’entre pas, ce n’est pas le rôle du prêtre, dans les modalités et détails de cet ordre temporel chrétien qui, selon les époques toujours changeantes et les circonstances toujours complexes, offrent plus ou moins de possibilités et réclament diverses manières de s’y prendre, ce qui relève de la responsabilité autonome des laïcs. Mais l’esprit est le même à travers les âges successifs, les principes demeurent invariables, et ces principes sont vivants, cet esprit est lumière, quand ils procèdent d’une vie intérieure. C’est pourquoi Dom Gérard parle surtout de vie intérieure lorsqu’il s’adresse, comme il le fait ici, à ceux qui veulent entreprendre ”la restauration d’un ordre temporel chrétien”. Par l’intense vérité de la vie intérieure, les principes qui pourraient en rester au stade d’un bavardage intellectuel deviennent des ferments qui nous rendent capables de restaurer, de maintenir, de transfigurer concrètement les réalités sociales au milieu desquelles nous vivons. […]
Dom Gérard n’a pas laissé d’indications sur la manière d’utiliser ce recueil, puisqu’il est posthume. On se permettra d’indiquer au lecteur qu’il n’est pas fait pour être lu comme d’autres ouvrages du même auteur, Demain la chrétienté ou la Lettre aux 18-20 ans. Chacun de ces articles forme un tout achevé, c’est une lettre envoyée à peu près mensuellement : on peut en prendre une d’après son titre, la relire et la méditer pendant un mois. La plupart “scrutent et soupèsent“ un extrait de la liturgie du mois correspondant. Ces lettres sont intemporelles au regard du calendrier civil et de l’histoire politique ; leur “actualité“, parce qu’elle est liturgique, est assurée à jamais ».



Retour sur l'important scoop d’Yves Chiron - par Luc Perrin*
J’avais relevé le scoop passé inaperçu, ou presque, donné par Yves Chiron dans le n° d’Aletheia du 8 avril 2009, scoop qui semblait être une erreur factuelle, au milieu d'autres affirmations très dissonnantes avec l’histoire de la PCED (Commission Ecclesia Dei) depuis sa création en 1988.
Celui-ci a réagi à mon commentaire pour attirer mon attention - et je crois utile d'en faire part ici avec son plein accord - sur certains points.
Il a repris, résumé des analyses qui n’étaient pas les siennes propres mais provenaient « de différentes conversations romaines avec certaines personnes qui sont en charge de ces dossiers ». Les étrangetés que j’avais notées sont donc à interpréter sous cet angle.
Dès lors sans reprendre chaque point en cause, on peut souligner ceci :
a) alors que la Lettre papale du 10 mars parlait de « rattachement » de la PCED, réduite dans sa mission à la seule négociation doctrinale avec la FSSPX, il y aurait plutôt non rattachement mais création d'une commission, au sein de la Congrégation présidée par le cardinal Levada, pour conduire les « discussions » sur les « questions ouvertes » (cf. décret du 21 janvier).
La chose semble bien plus cohérente car la formulation de la Lettre du 10 mars ouvrait la voie à un abandon en rase campagne du suivi du Motu proprio ! J'avais d'emblée souligné cette incongruité quand la Lettre avait été publiée.
Si le scoop d’Y. Chiron se vérifie dans les semaines/mois qui viennent, c'est une garantie donnée aux fidèles et aux instituts quant à la pérennité du Motu proprio. Rappelons la menace qui plane du délai de trois ans (2007-2010). La PCED actuelle, explicitement en charge de ce suivi dans Summorum Pontificum, demeurerait.
Cette configuration, scindant les missions actuellement exercées par le cardinal Castrillon Hoyos depuis 2000, est beaucoup plus logique.
b) le reste des affirmations est à lire en fonction de cette bonne nouvelle, si elle entre dans les faits :
- la PCED actuelle a toujours privilégié une approche non doctrinale, après avoir, entre 1988 et 2000, ignoré plutôt la FSSPX, du moins s’être positionnée dans une logique de « schisme ». Je maintiens que rien ne lui imposait de le faire et qu’il s'agissait d'un choix du cardinal-président, choix qu’il a maintes fois exprimé, choix qui s’est incarné dans la régularisation des Pères de Campos (2001-2002), de l'I.B.P. (2006) et des Fils du Très Saint Rédempteur (2008). Le Cardinal a toujours minimisé l’aspect doctrinal, en repoussant la clarification à une après-régularisation canonique, ce qui lui a été constamment reproché par la FSSPX. C’est ce cycle qui se clôt avec la Lettre de Benoît XVI du 10 mars.
- le cardinal Castrillon Hoyos nommé président de la PCED en 2000 est chargé explicitement par Jean-Paul II de renouer le contact avec Menzingen et il s’y attelle très vite. Aux yeux des « certaines personnes » rencontrées par Y. Chiron, ce mandat de négociation était comme une affaire « personnelle », le Cardinal étant comme un délégué du pape à cet effet.
C’est une lecture particulière, je laisse le soin aux liseurs perspicaces d’en décrypter le message implicite. Il demeure qu’après son remplacement par le cardinal Hummes en 2006, la seule fonction assumée par le cardinal colombien est ... président de la PCED. C’est donc bien ce président que Mgr Fellay et divers envoyés de Menzingen ont régulièrement rencontré et avec lequel des échanges ont eu lieu, comme avant 2006. C’est bien lui, et nul autre, qui a été l’architecte du dialogue renoué depuis 2000, des deux rencontres officielles entre Mgr Fellay et deux papes, toujours lui qui a agi pour lever l’obstacle des deux requêtes préalables aux discussions. En dépit de la limite de son approche canonique, limite perceptible dès 2001-2002, l’histoire retiendra cela au crédit du Cardinal.
L’histoire retiendra aussi sa contribution, importante, à la reconnaissance de la légitimité de la Forme extraordinaire du rit romain (nombreuses déclarations, messe de 2003 à Rome, intervention très courageuse au Synode des évêques de 2005, appui constant et public au processus qui a produit le Motu proprio). À l’heure où tant vous ont accablé, se sont défaussés sur vous (cf. le P. Lombardi), se distancient de vous, Eminence, il me semble qu’ici on peut avoir quelque gratitude pour votre action en cette matière.
En résumé, il y aurait une « commission nouvelle » sous la dépendance du cardinal Levada, en charge d’une approche doctrinale cette fois des relations avec la FSSPX : ce qui rappelle la période 1978-1981 avec alors le cardinal Seper. Un enlisement s’était cependant produit assez vite ...
Et d’autre part, une PCED maintenue en charge désormais uniquement du suivi du Motu proprio et de la tutelle des instituts traditionnels.
Quant à savoir qui trépigne d'impatience ou a les pieds froids voire gelés à l’idée de démarrer les discussions doctrinales, il me semble que la lenteur arrange les parties en présence, au moins pour le moment.
* Ce message est paru sur le Forum catholique le 17 avril 2009. Luc Perrin est maître de conférences d’histoire de l’Eglise à la Faculté de théologie catholique de Strasbourg (Université Marc-Bloch). Il est l’auteur, notamment, de L’Affaire Lefebvre (Cerf, 1989) et de Paris à l’heure de Vatican II (Les Editions de l’Atelier, 1997).



« Tous kantiens » - par Jean Madiran[3]

  • Sur cette sentence d’Emile Poulat : « Tous kantiens », nous ne nous sommes peut-être pas suffisamment arrêtés (Présent du 31 octobre et du 8 novembre). Pour pousser plus avant notre réflexion, écrivions-nous, attendons de voir quel accueil l’intelligentsia catholique va faire à l‘événement. Car c’en est un.


  • Eh bien, c’est tout vu. L’accueil s’est fait remarquer par son absence dans les sphères officielles et bien en vue du catholicisme sociologiquement installé.
    Veillons donc à ne pas laisser oublier ce que disait Poulat l’automne dernier :
    « Je considère le kantisme comme la forme d’esprit qui façonne aujourd’hui tout homme normalement constitué. L’homme politique, l’industriel, le scientifique, même le catholique, est spontanément kantien. »
    Et quand il dit : « Ils sont tous modernistes », on voit bien que pour lui, et avec raison, moderniste et kantien sont synonymes pour désigner « ce modernisme ambiant et vulgarisé qui traîne aujourd’hui partout ».
    Le philosophe allemand Emmanuel Kant est mort en 1804. Directe ou indirecte, son influence a effectivement traversé deux siècles. Ce n’est pas en un jour qu’elle a pu aboutir à ce « tous kantiens » que le XXe siècle a légué au XXIe.



  • Le diagnostic de Poulat est d’abord un témoignage. Il a eu trente ans au milieu du XXe siècle, en 1950. Il se trouve que je suis son contemporain, et moi-même j’ai eu trente ans exactement au milieu du siècle, à un jour près, le 15 juin. Bonne situation pour porter ou pour apprécier un témoignage concernant en somme le siècle en son entier.


  • Ceux que j’ai personnellement connus, ou dont les œuvres ont compté pour moi, parmi les grands esprits catholiques de la génération qui a eu trente ans aux alentours de 1900-1914, – c’est-à-dire la génération immédiatement antérieure à celle de Poulat, – je n’en vois aucun qui n’ait pas été explicitement hostile au kantisme. Maurras et Péguy le rejettent fortement. Gilson le réfute dans son Réalisme méthodique et dans son Réalisme thomiste et critique de la connaissance. Maritain, même tardif (La philosophie morale, 1960), le critique sévèrement. Henri Charlier est aux antipodes du kantisme. Claudel est thomiste. Et Marcel De Corte ! Pourtant aucun d’entre eux, De Corte, Claudel, Charlier, Maritain, Gilson, Péguy, Maurras, non, aucun ne me paraît étranger à lacatégorie des humains « normalement constitués ».


  • À part Péguy, mort au combat en 1914, et Maurras, emprisonné à vie en 1945, ils ont tous continué leur œuvre dans la seconde moitié du XXe siècle, et leur influence est toujours vivante. Pour n’en prendre qu’un exemple, l’existence maintenue du « courant maurrassien » à l’intérieur du catholicisme n’a pas cessé de susciter l’hostilité méchante du cardinal Lustiger et celle de son disciple et successeur le cardinal Vingt-Trois. Poulat a oublié, ou omis, toute cette philosophie chrétienne, philosophia perennis, philosophie pérenne, toujours présente, toujours féconde, toujours inspiratrice de toutes sortes d‘œuvres nouvelles.


  • Mais Poulat pourrait citer Gilson déclarant, explications et preuves à l’appui, la philosophie chrétienne étrangère au monde contemporain. C’est-à-dire étrangère au monde moderne et à sa modernité. Toutefois cette situation d‘être étranger au monde est justement la « bonne nouvelle » qui nous a été annoncée. Nous n’avons pas ici-bas de demeure permanente, nous sommes dans le monde mais comme n‘étant pas du monde. Dès le début de son encyclique Pascendi, saint Pie X établit qu‘à la base du modernisme il y a une erreur philosophique. Bien que Kant n’y soit pas cité nommément, il est manifeste que cette erreur est d’origine kantienne. Elle s’est installée à l’intérieur de l’Eglise, et depuis lors elle n’en a pas été délogée. Elle fait que la philosophie chrétienne est étrangère non pas seulement au monde profane, mais aussi à une grande partie du clergé et de sa hiérarchie, et c’est cette grande partie qui est élevée au rang de « tous » par Emile Poulat.


NOTES
[1] Cette « mise en garde » n’était pas une condamnation et ne comportait pas de sanction (texte intégral dans la Documentation catholique, n° 1475, 17 juillet 1966, col. 1285-1288).
[2] Dom Gérard, Benedictus. Écrits spirituels, préface de Jean Madiran, Editions Sainte-Madeleine (84330 Le Barroux), 420 pages, 20 euros.
[3] Article paru dans le quotidien Présent (5 rue d’Amboise, 75002 Paris), le vendredi 3 avril 2009.

mercredi 8 avril 2009

[Aletheia n°140] Nouvelles de Rome - par Yves Chiron

Aletheia n°140 - 8 avril 2009
Nouvelles de Rome - par Yves Chiron
On lit, ici et là, que les jours de la Commission Ecclesia Dei sont comptés, que certains cardinaux et évêques français en désaccord avec la récente levée des excommunications des évêques de la FSSPX ont obtenu « la tête » (sic) du cardinal Castrillón Hoyos président de la Commission, que la dite-Commission serait bientôt placée « sous la tutelle de la Congrégation pour la doctrine de la Foi », signe du désaveu de la commission Ecclesia Dei et de son président.
De différentes conversations romaines avec certaines des personnes qui sont en charge de ces dossiers, ou qui auraient pu l’être, on peut apporter les précisions suivantes :
• Le cardinal Castrillón Hoyos aura quatre-vingts ans en juillet prochain. Il a largement dépassé la limite d’âge fixée par le Règlement général de la Curie romaine pour les chefs de dicastère (à 75 ans, ils sont « priés de présenter leur démission au Souverain Pontife » qui l’accepte ou non et peut les conserver en fonction jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans).
• Mgr Perl, le plus ancien membre de la Commission Ecclesia Dei, a d’abord été attuario de cette Commission, puis secrétaire. En mars 2008, il en a été nommé vice-président. Cette promotion récompense, très certainement, ses mérites, mais elle est aussi un gage de stabilité dans sa délicate mission : Mgr Perl a atteint soixante-dix ans en 2008, sa nomination comme vice-président repousse à soixante-quinze ans son départ à la retraite.
• Les multiples accusations de modernisme portées par certains évêques de la FSSPX contre Benoît XVI ont été jugées très sévèrement à Rome.
Rappelons-les brièvement :
- Mgr de Galaretta, dans le sermon prononcé à Écône lors de la cérémonie des ordinations, le 27 juin dernier, a dénoncé dans les discours du Pape aux Etats-Unis : un « esprit naturaliste, humaniste, qui n’est pas à proprement parler surnaturel, mais plutôt humain. […] Oui, ces autorités romaines font une œuvre de déchristianisation […] elles adhèrent à des principes libéraux modernistes ».
- Au même moment, dans un entretien accordé à la revue américaine The Angelus, Mgr Tissier de Mallerais décrivait Benoît XVI comme « un vrai moderniste, avec la théorie complète du modernisme mis à jour »[1].
- Plus récemment, dans une étude parue en janvier[2], Mgr Tissier de Mallerais, a dénoncé la « diabolique dialectique » de Benoît XVI, où « les affirmations sont justes, mais ce sont les négations qui sont hérétiques. Ainsi ont procédé tous les hérésiarques ».
• Les discussions doctrinales avec la FSSPX seront menées sous la direction d’une nouvelle commission qui va être créée et qui dépendra de la Congrégation pour la doctrine de la Foi. Cette décision de créer une nouvelle commission n’est en rien une défiance à l’égard de la Commission Ecclesia Dei. Les questions doctrinales n’ont jamais été du ressort de la Commission Ecclesia Dei, ni non plus, de manière spécifique, les relations avec la FSSPX. Mgr Fellay ne s’est rendu qu’une fois dans ses locaux, le 4 juin dernier.
• La FSSPX semble peu pressée d’ouvrir les discussions doctrinales relatives aux points du concile Vatican II qui posent problème. Du côté romain, la future commission doctrinale recourra, notamment, à des théologiens français et italiens, pour certains membres déjà de la Commission théologique internationale. En revanche, certains théologiens pressentis ont refusé parce que le principe théologique de telles discussions est mal défini.



Guillaume de Tanoüarn - Jonas ou le désir absent
(Éditions Via Romana, 111 pages, 14 euros)
L’abbé de Tanoüarn est un écrivain abondant, surprenant parfois par ses références à la littérature classique ou contemporaine. Sa façon d’écrire et d’aborder les problèmes le rapproche plus d’un Balthasar que des grands représentants de l’École romaine de théologie (un abbé Berto ou un abbé Lefèvre jadis, un Mgr Piolanti hier, un Mgr Gherardini aujourd’hui).
Son dernier livre ne déroge pas à sa manière de conduire son lecteur sur des chemins originaux. C’est une lecture accompagnée du livre biblique de Jonas.
Le prologue (« Mon apocalypse du désir ») est un clin d’œil à Boutang, non nommé, et les démonstrations n’en sont pas, pourquoi ne pas le dire, toujours convaincantes. Après la satisfaction du désir, il ne resterait « rien » : que la « satisfaction », l’« autoréalisation ». On pourrait en débattre.
Mais le fond du livre est ailleurs. Il est dans la lecture des aventures de Jonas comme un enseignement sur l’absence de désir. C’est « un manque de confiance en Dieu qui pourrit la vie de Jonas et qui en fait un fugitif et un vagabond sur la terre » (p. 43-44). Puis, au milieu de la tempête, il va s’offrir « en un sacrifice propitiatoire, en un sacrifice capable d’apaiser le Dieu tout-puissant ». Ce sacrifice le sauve. Mais sa mission ne fait que commencer. Il doit appeler les Ninivites à la pénitence.
Les pages de l’abbé de Tanoüarn sur l’universalisme de l’appel de Dieu et sur l’universalisme du salut sont belles et réconfortantes. « Dieu a une volonté d’amour qui tient compte du moindre Bien accompli. Dieu se reconnaît, Lui l’auteur de tout bien, dans le plus petit élan vers le bien. Si c’est un élan sincère ».
Y.C.




[1] Cf. Aletheia, n° 129, 5 août 2008.
[2] « Le mystère de la rédemption selon Benoît XVI », Le Sel de la terre (couvent de la Haye-aux-Bonshommes, 49240 Avrillé), n° 67, hiver 2008-2009, p. 22-54.