vendredi 19 septembre 2008

[Alétheia n°131] Entretien avec l'abbé Paul Aulagnier

Aletheia n°131 - 18 septembre 2008

Après la visite historique de Benoît XVI aux catholiques de France, plutôt que d’ajouter mon commentaire à ceux déjà publiés, je crois utile de publier le témoignage d’une des figures historiques du traditionalisme français. Non pas seulement son témoignage sur Benoît XVI, mais son témoignage sur l’évolution de l’Eglise durant ces dernières décennies et sur le retour de la Tradition.
L’abbé Paul Aulagnier a été le premier prêtre français ordonné par Mgr Lefebvre. Il a été pendant trois ans professeur et sous-directeur au séminaire d’Ecône. Puis, de 1976 à 1994, il a été supérieur du District de France de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X. Durant ces dix-huit années, il a fondé un nombre considérable de prieurés, de chapelles et d’écoles, une revue et une maison d’édition. Pendant cette période, et jusqu’en 2002, il fut Assistant général de la FSSPX. Quand les traditionalistes brésiliens, autour de Mgr Rangel, se sont réconciliés avec le Saint-Siège et ont obtenu, par les Accords de Campos (2002), la création d’une Administration apostolique personnelle, l’abbé Aulagnier a pensé que la FSSPX devait suivre la même voie. La FSSPX, en ses instances dirigeantes, était – et reste – opposée à un accord avec Rome.
L’abbé Aulagnier a donc été exclu de la FSSPX. Avec d’autres prêtres issus de cette même Fraternité sacerdotale (l’abbé Philippe Laguérie, l’abbé Guillaume de Tanoüarn, l’abbé Christophe Héry), il a été alors un des fondateurs de l’Institut du Bon Pasteur qui s’attache à la célébration exclusive de la liturgie traditionnelle. Cet Institut a été reconnu par le Saint-Siège le 8 septembre 2006.En février dernier, par une convention passée entre le diocèse de Versailles et l’Institut du Bon Pasteur, l’abbé Aulagnier a reçu mission de célébrer la messe et les autres sacrements à Rolleboise.
On lira les réponses de M. l’abbé Aulagnier à la fois comme un témoignage et comme une prise de position.
Y.C.


Mgr Lefebvre avait demandé à Paul VI puis à Jean-Paul II : « Laissez-nous faire l’expérience de la Tradition ». Peut-on dire que les Accords de Campos, la création de l’IBP, le motu proprio du 07.07.2007 et la convention signée pour Rolleboise sont autant de réponses à cette demande ?
Je pense que l’on peut répondre par l’affirmative, mais en donnant des précisions.
Mgr Lefebvre, de fait, a toujours demandé, d’une manière pressente, aux autorités romaines : « Laissez-nous faire l’expérience de la Tradition ». Après le Concile du Vatican II, toutes les expériences sont permises, tolérées, par la hiérarchie tant en matière liturgique, qu’en matière pastorale, tant dans le domaine de l’enseignement catéchétique que dans le domaine social et politique … Le succès de ces expériences est loin d’être probant. Les églises se vident. Les séminaristes quittent les séminaires, ceux qui y restent abandonnent leur « froque », sont en quête de nouveautés. Il faut rejeter toutes les « traditions ». J’ai connu cela au Séminaire français de Rome … dans les années 1964-1968.
Dans cette situation tout à fait révolutionnaire, Mgr Lefebvre, sollicité par quelques jeunes étudiants et surtout préoccupé lui-même par la crise sacerdotale, organise, dès 1969, un séminaire à Fribourg puis à Ecône, dans le Valais en Suisse. C’est, alors, immédiatement, - on peut y voir la main de la Providence -, un franc succès… à l’échelle mondiale. Les vocations viennent de tous les continents. Là, le sacerdoce est aimé. La sainte liturgie antique aussi. On ne veut que celle-là ! Des maisons sont créées, des écoles catholiques s’ouvrent. Aussi, fort de ce succès, Mgr Lefebvre lance aux autorités de l’Eglise : « Laissez-nous donc faire l’expérience de la Tradition. Laissez-nous la liturgie antique de l’Eglise ». Pour l’heure, il n’en est pas question. On cherche plutôt à la supprimer indûment. S’y sont plus particulièrement employés ses ex-confrères du séminaire français, des années 1925, comme le cardinal Garonne, le cardinal Villot (rien moins que Secrétaire d’Etat), pour ne citer que les plus connus. Et lorsque Mgr Lefebvre, à cette époque, demande « Laissez-nous faire l’expérience de la Tradition », c’est dans cette atmosphère très conflictuelle. Rome n’envisage nullement de laisser faire cette expérience dans le cadre juridique précis d’une œuvre sacerdotale, la FSSPX. Non ! Rome veut supprimer ce qui apparaît comme un obstacle à l’ « aggiornamento conciliaire ».
Mais le temps passe, les hommes aussi. La révolution conciliaire montre chaque jour d’avantage son échec … Rome commence à poser un regard nouveau sur le problème de la réforme liturgique, sur le problème de la messe. Nous sommes en 1988, juste après les sacres faits par Mgr Lefebvre sans l’autorisation romaine. Cette abolition de la messe dite de Saint Pie V, raison essentielle du combat de Mgr Lefebvre, retient enfin l’intelligence des prélats. Le cardinal Ratzinger, soutenu par le cardinal Stickler, aujourd’hui décédé, montre, dans plusieurs ouvrages, que cette interdiction est injuste, anti-canonique, qu’il faut faire droit à la demande des « traditionalistes ». En même temps, les œuvres sacerdotales de ce « courant traditionaliste » deviennent plus stables, plus fortes. On peut alors envisager de leur donner une structure juridique dans le sein de l’Eglise en faisant droit à leur légitime demande en matière liturgique.
L’année jubilaire arrive. Nous sommes en l’an 2000. Rome, à cette occasion, reprend contact avec les pères de Campos au Brésil, avec les évêques de la FSSPX. Ces derniers ne suivront pas, malheureusement. Mais l’union des cœurs et des intelligences peut se faire avec les pères de Campos et sur la liturgie et sur l’interprétation du Concile. Rome leur concède une forme canonique que je considère comme formidable. Elle leur laisse toute liberté en matière de gouvernement, d’apostolat et de liturgie, par l’octroi d’une Administration Apostolique. À l’intérieur de cette Administration, tous les prêtres peuvent faire réellement « l’expérience de la Tradition », comme Mgr de Castro Mayer le souhaitait.
Mais vous pouvez voir la différence entre la demande de Mgr Lefebvre en 1969 et la réponse de Rome en 2002, date de la réconciliation des pères de Campos avec Rome. Cette expérience se fait dans un cadre légal, dans une situation apaisée. Et c’est ainsi que toutes les communautés « traditionalistes », la FSSP, l’Institut du Christ Roi, la communauté de Chemeré-le-Roi, la monastère de Dom Gérard … obtiennent, à des temps historiques différents et d’une manière différente, et un statut canonique et le droit légitime à l’usage de tous les sacrements dans leur forme ancienne. « Laissez-nous faire l’expérience de la Tradition », le « slogan » de Mgr Lefebvre, hier, devient pour beaucoup une réalité. Il a fallu attendre près de quarante ans pour obtenir cela. Grâce à la détermination de Mgr Lefebvre. Il faudra bien qu’il soit un jour sur les autels … C’est aussi ce qu’a obtenu, en 2006, l’Institut du Bon Pasteur : l’usage exclusif de la messe tridentine ... À nous aussi est donnée cette liberté … encore que notre liberté d’action soit bien moins grande que celle des pères de Campos dans leur Administration Apostolique. Car autre est une Administration Apostolique, autre un simple Institut de droit pontifical. Nos implantations - mais non point notre droit à la liturgie « ancienne », la nuance est capitale - sont dépendantes de l’autorité de l’ordinaire du lieu, l’évêque, alors qu’il suffit à l’autorité d’une Administration Apostolique d’avertir l’évêque résidant d’une nouvelle création ou fondation …Vous pouvez mesurer la différence. C’est ce qu’on appelle l’exemption. Pour moi, cette structure est essentielle au retour de l’ordre ecclésial. Peu d’évêques pensent ainsi… Mais c’est à cette seule condition que l’expression de Mgr Lefebvre « laissez-nous faire l’expérience de la Tradition » prendra toute sa valeur et sa portée. Voilà ce que Mgr Fellay devrait demander à Rome. C’est bien plus important que de vouloir débattre sur la doctrine, comme il semble toujours le vouloir. Dans une « guerre », occuper le terrain est plus important que « palabrer ». Ne croyez-vous pas que la réforme de Cluny triompha grâce à l’exemption des moines vis-à-vis des évêques résidants ? Vous qui êtes historien, vous pourriez, je pense, le confirmer.
Et c’est alors que, comme pour couronner ces trente-six années de combat et de conflit liturgique, Benoît XVI publie, le 7 juillet 2007, le Motu Proprio Summorum Pontificum reconnaissant le droit et la légitimité de la célébration du rite tridentin dans l’Eglise, pour chaque prêtre, sans autre autorisation particulière à demander. Il donne la paix à l’Eglise en matière liturgique et demande aux évêques : « laissez donc faire l’expérience de la Tradition » même pour vos prêtres diocésains. Il faudra certainement du temps pour que les choses se fassent ainsi, mais le principe est affirmé. C’est l’essentiel. Le reste est de l’accidentel. J’attends avec beaucoup d’impatience le jour où Benoît XVI, lui-même, à Rome, « ad caput », célébrera cette messe dans ce rite. Cela viendra bien.
À Rolleboise, avec le titre de vice-chapelain, vous avez pour mission de « célébrer une messe dominicale et la messe quotidienne selon le missel extraordinaire », de célébrer les autres sacrements et d’enseigner le catéchisme. Le village compte 400 habitants. Qui vient à cette messe dominicale ?

Répondre à cette question m’oblige à faire allusion à un petit drame. Les gens qui viennent à Rolleboise, vivre de cette messe tridentine, écouter les sermons, suivre les catéchismes… sont pour la plupart, du moins à l’origine, des fidèles de la FSSPX qui allaient tout près de là, en l’église d’un petit village, près de Mantes-la-Jolie, à Jouy Mautvoisin. Cette église a été pendant de longues années desservie par les prêtres du prieuré Saint-Jean, de la FSSPX. Le diocèse l’ayant quasiment abandonnée, un groupe de fidèles catholiques, organisé en association loi 1901, avec l’aide substantielle de la municipalité, la restaure. Ils avaient, dès lors, la libre gestion et de l’église et de l’association. Ils en assuraient la présidence. Mais ils ne souhaitaient qu’une chose : voir les prêtres de la FSSPX continuer leur ministère. Malheureusement, en mal d’autorité, le prieur voulut, un jour, prendre la présidence. Il s’y est mal pris. Ses supérieurs n’ont pas dû voir le danger. Ce fut le conflit. Une procédure s’en suivit, diligentée, tenez-vous bien, par le prieur. Il obtint gain de cause. Certains fidèles bien légitimement, ceux qui assuraient l’administration de l’association, se sont retirés. Ils se sont réfugiés dans une grange, chez une personne amie. M l’abbé de Tanouärn de l’IBP les a pris en pitié. J’ai proposé mes services. Le Motu Proprio est arrivé. D’autres fidèles de la région de Bonnières, toute proche, les rejoignent. Ils entretiennent de bons contacts avec leur curé. Mes relations avec Mgr Aumonier - je le connais depuis 1964 au séminaire français - permirent de trouver rapidement une solution. Une convention est signée entre le diocèse de Versailles et l’Institut du Bon Pasteur. La convention a été signée le premier dimanche de l’Avent 2008 jusqu’à la fin août. Elle vient d’être renouvelée.
Vous n’êtes donc pas tenu de célébrer la nouvelle messe ni de concélébrer ?

Je ne suis tenu ni à célébrer la nouvelle messe, ni à concélébrer. Je le refuserais du reste. Je veux bien, par contre, assister à la messe chrismale pour montrer l’unité du « presbyterium » autour de l’évêque. En matière liturgique, je reste en effet toujours attaché à la position de Mgr Lefebvre et à la position du cardinal Ottaviani exprimée dans sa lettre de présentation à Paul VI du Bref examen critique : « Toujours les sujets, pour le bien desquels est faite la loi, ont eu le droit et plus que le droit, le devoir, si la loi se révèle tout au contraire nocive, de demander au législateur, avec une confiance filiale, son abrogation. C’est pourquoi nous supplions instamment Votre Sainteté de ne pas vouloir que – dans un moment où la pureté de la foi et l’unité de l’Eglise souffrent de si cruelles lacérations et des périls toujours plus grands, qui trouvent chaque jour un écho affligé dans les paroles du Père commun – nous soit enlevée la possibilité de continuer à recourir à l’intègre et fécond Missel romain de saint Pie V, si hautement loué par Votre Sainteté et si profondément vénéré et aimé du monde catholique tout entier ».
Ce n'est pas au moment où le droit à l’usage de la messe « tridentine » est enfin légalement reconnu que je vais célébrer la nouvelle messe. Elle reste, pour moi, toujours équivoque. Elle favorise toujours l’hérésie protestante. Tant qu’elle sera célébrée « telle qu’elle » dans l’Eglise, il est vain d’espérer une restauration du sacerdoce, il est vain d’espérer, malgré tous les appels, les prières, un retour de la jeunesse dans les séminaires. Pour monter « à l’autel de Dieu », il faut un idéal fort, il faut une compréhension du vrai sacerdoce catholique. Il faut que soit rappelée la distinction essentielle entre le sacerdoce des fidèles et le sacerdoce hiérarchique. Or le rite nouveau, ce rite « moderne » pour s’exprimer comme Mgr Gamber, - expression que j’aurais préféré rencontrer dans le § 1 du Motu Proprio de Benoît XVI - entretient toujours la confusion du sacerdoce des fidèles d’avec le sacerdoce ministériel. Il faut une réelle confession de la sainte Eucharistie, du saint sacrifice propitiatoire de la Croix, renouvelé sur l’autel. Ce sacrifice, son actualité, est la raison du prêtre. C’est pourquoi il faut nécessairement procéder à la « réforme de la réforme ». Cette idée est celle de Benoît XVI. Il en a très souvent parlé alors qu’il était encore cardinal. Je prie pour que la Providence lui laisse le temps de mener à bien cette œuvre. Il s’y emploie par petites touches successives mais certaines : la restauration du latin, la célébration face à l’Orient, ou du moins face à la croix, la communion sur les lèvres, à genoux, par les mains du prêtre… Tout cela est important et montre le chemin à suivre... Voilà aussi une des raisons du retour de la messe tridentine dans l’Eglise.
Vous participez, néanmoins, aux réunions du doyenné comme le prévoit la convention. Comment le clergé du diocèse a-t-il accueilli l’ « expérience » de Rolleboise ?

Je dois participer en effet, aux différentes réunions des prêtres du diocèse. Je suis, de fait, invité à participer aux réunions du doyenné. Elles sont régulières. Le doyen est très « ouvert ». Mais certains de ses confrères sont plus « craintifs » et lui ont demandé d’aller doucement. Alors, pour l’instant, je suis invité à prendre part seulement au repas… Certains, me dit-on, seraient gênés, pour les discussions, par ma présence… Alors tel prêtre du doyenné m’invite à sa table pour faire meilleure connaissance. Je ne fus invité, pour l’instant qu’une fois… Je pense qu’il faut aller doucement. C’est « eux » qui sont un peu craintifs. Moi, je suis prêt à participer à toutes leurs réunions.
Si donc les contacts avec les prêtres du doyenné sont encore timides, par contre, j’ai les meilleures relations avec mon « chapelain », le curé de Bonnières. Il est très délicat, attentif, respectueux de notre communauté, désireux de répondre positivement à nos demandes légitimes. Lorsqu’il vient dire la messe, dans le cadre de la convention, en tant que chapelain, il ne célèbre que la messe tridentine. Il la dit mieux que moi. Il faut dire qu’il passa quatre ans au séminaire d’Ecône…
Mgr Aumonier m’a très gentiment reçu dans son diocèse. Nous sommes de « vieux » amis du Séminaire français. Des amis intimes…Nous étions, à l’époque, très proches sur bien des points. Il a un peu évolué… Je lui ai demandé dernièrement s’il voulait bien me donner le titre plein et entier de chapelain. J’ai argumenté en utilisant le droit canon… Par l’intermédiaire de son vicaire épiscopal, il m’a fait savoir qu’il préférait le statu quo… ce statut canonique devant régler un autre problème sur son diocèse. Je m’en contente donc d’autant plus que le curé de Bonnières est intelligent et agit avec beaucoup de délicatesse… Mais on peut dire que ce ne sont pas, malgré tout, « les grands amours ». On sent qu’ils craignent un peu. Ce n’est pas encore demain que les instituts sacerdotaux dépendant de la Commission Ecclesia Dei auront des « paroisses personnelles » avec le droit strict et exclusif de la messe tridentine. Je crois réellement qu’il faut patienter… Toutefois le mouvement vers le retour à la messe tridentine est aujourd’hui inéluctable.
Quel regard portez-vous sur la situation actuelle de la FSSPX et la position de ses responsables (je pense aux récentes déclarations de Mgr Fellay et de Mgr Tissier de Mallerais) ?

Je trouve mes confrères très durs, trop durs. Il est tant qu’ils « normalisent » leur situation avec Rome. Je pense que le grand succès de la visite du Pape à Paris les fera réfléchir. Ils ne peuvent pas se maintenir en marge de ce grand courant ; ils ne peuvent pas s’isoler. Ce serait terrible. Ils trahiraient Mgr Lefebvre et tout son combat qui est un combat d’Eglise, pour l’Eglise.
Les évêques de la FSSPX, auxquels je reste attaché, me paraissent trop catégoriques. Les déclarations de Mgr Tissier de Mallerais au magazine américain The Angelus sont manifestement excessives. Elles viennent d’être repris dans le dernier numéro de Fideliter. Et tout ce qui est excessif est sans valeur. Le discours de Mgr Fellay, à Saint Malo, le 15 août denier, est également trop brutal. L’un et l’autre attaquent de front. Mgr Lefebvre n’agissait pas ainsi. Il défendait une tradition, la tradition catholique, Il défendait la doctrine catholique, la sainte messe, la sainte liturgie. Il rappelait la doctrine du catéchisme, il rappelait l’enseignement du Christ-Roi en citant les encycliques de Léon XIII, de saint Pie X, de Pie XI, de Pie XII. C’était l’enseignement qu’il donnait aux séminaristes. Il ne s’agissait pas d’attaques personnelles contre les papes. Là, Mgr Tissier de Mallerais et Mgr Fellay sont redoutables. Pour l’un, Benoît XVI est le pire des modernistes, pour l’autre, le pire des libéraux. Un peu de mesure ! Tout de même.
Nous n’avons rien entendu de tel ni dans le discours du Pape aux Bernardins, ni dans son discours devant la foule immense réunie aux Invalides. Aux Bernardins, il a fait l’apologie de la civilisation chrétienne, œuvre essentiellement bénédictine. Son insistance sur le « quaerere Deum » fut particulièrement heureuse et sa conclusion sur l’ « objectivité » de cette recherche de Dieu et sa nécessité montre la légèreté de la critique de Mgr Tissier de Mallerais. Le « subjectivisme », caractéristique du modernisme, n’est pas du côté que l’on croit ! Aux Invalides, sa présentation du sacerdoce, de la messe, de la présence réelle, du chant grégorien, son appel à la vocation sacerdotale à ces milliers de jeunes auraient plu à Mgr Lefebvre. Pourquoi continuer à se « braquer » ? Pourquoi ne pas s’ouvrir un peu ? Pourquoi ne pas remarquer le changement ? Est-ce par fidélité ? Elle serait mal comprise ! J’aurais envie de leur dire : Ne faites pas du « lefébvrisme ».
La FSSPX parlait jadis de son « ministère de suppléance ». Désormais, dans le bulletin de Saint-Nicolas de Chardonnet par exemple, est employée l’expression de « ministère critique ». Qu’en pensez-vous ?

Je trouve cette expression particulièrement malheureuse et surtout grave. On s’éloigne ainsi de la pensée de Mgr Lefebvre et de son mode d’agir. Comme je vous l’ai dit, tout à l’heure, Mgr Lefebvre ne voulait donner de leçons à personne. Dans cette agitation conciliaire, une vraie révolution, Mgr Lefebvre voulait garder un trésor, le trésor de l’Eglise. Il agissait en évêque, en vrai confesseur de la foi.
Face à la destruction du sacerdoce, il rappelait la doctrine sacerdotale. Il la puisait dans les encycliques de saint Pie X, dans la vie du Curé d’Ars, dans les œuvres et les auteurs de l’Ecole française, dans les ouvrages de M. Olier, du cardinal de Bérulle. Un des « disciples » de Mgr Lefebvre, M. l’abbé Troadec, a eu le mérite de réunir un ensemble de textes de Mgr Lefebvre sur ce sujet. Et c’est très bon. Dans aucune de ces pages, que j’ai lues pendant ces vacances, Mgr Lefebvre n’usurpe « un ministère », un « ministère critique ». Mgr Lefebvre n’exerce aucune censure. Il enseigne. Il édifie. Il construit.
Face à la diminution grave du clergé, il construit concrètement, réellement, des séminaires. Il parcourt la France, le monde entier. Sa parole, sa doctrine, sa douceur, sa personnalité attirent la jeunesse. Un peu comme Benoît XVI ! Il se serait confiné en « critiques », il n’aurait pas rempli le moindre séminaire…
Face à la révolution libérale, au relativisme qui conduit la jeunesse vers un nihilisme destructeur, il rappelle, là aussi, la doctrine catholique, l’absolu de la doctrine catholique, l’absolu de l’appel du Christ et de sa Loi. Les discours actuels du Pape Benoît XVI lui ressemblent beaucoup. Il n’y a là rien de négatif, rien de pessimiste.
Vraiment l’expression est malheureuse. Ce n’est pas avoir connu Mgr Lefebvre, ni l’avoir entendu que de parler, pour lui et son œuvre, de « ministère critique ». Mgr Lefebvre était essentiellement joyeux, positif. Un vrai bâtisseur comme le fut Mgr Lefebvre toute sa vie, tant en Afrique qu’en Europe, conjugue les vertus de prudence, d’espérance et de force. Voilà mon point de vue.
Propos recueillis par Yves Chiron

mercredi 27 août 2008

[Alethéia n°130] "Frère Roger est formellement catholique" - Le cardinal Kasper ne le dit plus

Le jour des obsèques de Jean-Paul II, le cardinal Ratzinger avait donné la communion catholique à Frère Roger, déjà très affaibli. L’image avait stupéfait les journalistes présents – j’en ai eu des témoignages directs – parce que tout le monde croyait le fondateur de Taizé encore protestant.
Plusieurs des cardinaux présents avaient été étonnés d’une telle communion catholique. Interrogé après la cérémonie par le cardinal Barbarin, archevêque de Lyon, le cardinal Kasper, en charge de l’œcuménisme à Rome, avait répondu : « Frère Roger est formellement catholique ». L’expression m’avait été rapportée par Mgr Séguy, ancien évêque d’Autun. Elle m’a été confirmée par un des intéressés, le cardinal Barbarin, dans une lettre.
La communion catholique de Frère Roger n’avait pas étonné Mgr Séguy puisque c’est son prédécesseur, Mgr Le Bourgeois, qui avait donné, pour la première fois, la communion catholique à Frère Roger en 1972. Cette communion, le fondateur de Taizé l’a reçue ensuite de manière continue, jusqu’à sa mort, et n’a plus communié à la cène protestante qui continuait à être célébrée à Taizé en parallèle à la messe catholique.
Mais cette communion catholique de Frère Roger restait inconnue de nombre de catholiques, de nombre de cardinaux, de nombre d’évêques. La preuve : la demande étonnée du cardinal Barbarin en 2005.
Quand, il y a deux ans, j’ai évoqué la « conversion » de Frère Roger dans Aletheia – article relayé par le Monde –, la tempête médiatique a été considérable (des centaines d’articles en France et à l’étranger). Taizé a opposé un démenti, un évêque a cru nécessaire de faire une déclaration (plutôt méprisante à mon encontre).
La biographie de Frère Roger que j’ai publiée, il y a quelques mois[1], a approfondi la question en apportant des éléments dont certains étaient inédits : son grand-père séminariste catholique avant de passer à l’Eglise vieille-catholique puis à l’Eglise réformée ; sa confession habituelle à un prêtre catholique depuis la fin des années 50 ; son approfondissement continu du mystère de l’Eucharistie catholique ; sa communion exclusivement catholique à partir de 1972 ; sa reconnaissance, à partir de la même époque, de la nécessité du « ministère d’unité » du Pape.
Taizé a ignoré ce livre. La Croix l’a censuré. En revanche de nombreux bulletins diocésains, de nombreux sites internet diocésains, les réseaux de librairies catholiques, plusieurs titres de la presse protestante, une partie de la presse catholique l’ont accueilli favorablement.
L’Osservatore romano, dirigé désormais par l’historien italien Giovanni Maria Vian, publie un long entretien avec le cardinal Kasper sous le titre : « Roger Schutz, le moine symbole de l’œcuménisme spirituel »[2].
Le cardinal Kasper rappelle ses liens étroits avec Frère Roger. Il rappelle qu’il a « présidé la liturgie de ses obsèques dans la grande église de la réconciliation à Taizé ». Le journaliste interroge le cardinal : « Que penser de l’expression selon laquelle Frère Roger serait devenu “formellement“ catholique ? ».
Le journaliste, qui connaît bien son sujet, fait clairement référence à la réponse donnée le jour des obsèques de Jean-Paul II. Cette fois, le cardinal Kasper répond plus longuement. Pour ne pas trahir la pensée du président du Conseil pontifical pour la promotion de l’Unité des Chrétiens, voici le passage en son entier :
Au fil des années, la foi du prieur de Taizé s’est progressivement enrichie du patrimoine de foi de l’Eglise catholique. Selon son propre témoignage, c’est bien en référence au mystère de la foi catholique qu’il comprenait certaines données de la foi, comme le rôle de la Vierge Marie dans l’histoire du salut, la présence réelle du Christ dans les dons eucharistiques et le ministère apostolique dans l’Eglise, y compris le ministère d’unité exercé par l’Evêque de Rome. En réponse, l’Eglise catholique avait accepté qu’il communie à l’eucharistie, comme il le faisait chaque matin dans la grande église de Taizé. Frère Roger a reçu également la communion à plusieurs reprises des mains du Pape Jean-Paul II, qui s’était lié d’amitié avec lui depuis le temps du Concile Vatican II et qui connaissait bien son cheminement dans la foi catholique. En ce sens, il n’y avait rien de secret ou de caché dans l’attitude de l’Eglise catholique, ni à Taizé ni à Rome. Au moment des funérailles du Pape Jean-Paul II, le Cardinal Ratzinger n’a fait que répéter ce qui se faisait déjà avant lui dans la Basilique Saint-Pierre, du temps du défunt Pape. Il n’y avait rien de nouveau ou de prémédité dans le geste du Cardinal.
Dans une allocution au Pape Jean-Paul II, dans la Basilique Saint-Pierre, lors de la rencontre européenne de jeunes à Rome en 1980, le prieur de Taizé décrivit son propre cheminement et son identité de chrétien par ces mots : « J’ai trouvé ma propre identité de chrétien en réconciliant en moi-même la foi de mes origines avec le mystère de la foi catholique, sans rupture de communion avec quiconque ». En effet, frère Roger n’avait jamais voulu rompre « avec quiconque », pour des motifs qui étaient essentiellement liés à son propre désir d’union et à la vocation œcuménique de la communauté de Taizé. Pour cette raison, il préférait ne pas employer certains termes comme « conversion » ou adhésion « formelle » pour qualifier sa communion avec l’Eglise catholique. Dans sa conscience, il était entré dans le mystère de la foi catholique comme quelqu’un qui grandit, sans devoir « abandonner» ou « rompre » avec ce qu’il avait reçu et vécu avant. On pourrait discuter longuement du sens de certains termes théologiques ou canoniques. Par respect du cheminement dans la foi de frère Roger, toutefois, il serait préférable de ne pas appliquer à son sujet des catégories qu’il jugeait lui-même inappropriées à son expérience et que d’ailleurs l’Eglise catholique n’a jamais voulu lui imposer. Là encore, les paroles de frère Roger lui-même devraient nous suffire.
On ajoutera, justement, une parole de Frère Roger. Lors d’une commémoration à Cluny (proche de Taizé), le Père Abbé d’une abbaye bénédictine bien connue avait interrogé frère Roger : « Combien y a-t-il de frères catholiques dans votre communauté ? ». Le fondateur de Taizé avait répondu : « Nous sommes tous catholiques, à part un ou deux vieux frères protestants ».
C’est le Père Abbé qui m’a rapporté cette réponse. Taizé refuse le mot de « conversion », le cardinal Kasper aussi. Mais le qualificatif « catholique » doit-il être refusé aussi et fait-il partie de ces « catégories inappropriées » dont parle le cardinal Kasper?
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[1] Frère Roger. Le fondateur de Taizé, Perrin, 416 pages. En librairie ou 20 euros franco auprès d’Aletheia.
[2] On trouve aussi le texte intégral de l’entretien sur l’excellent site de Sandro Magister www.chiesa.

mardi 5 août 2008

[Aletheia n°129] Une interview de Mgr Tissier de Mallerais

Mgr Bernard Tissier de Mallerais a répondu aux questions de la revue américaine The Angelus. Il est utile de faire connaître intégralement ses déclarations aux lecteurs francophones. La traduction publiée ici est parue sur internet. Je l’ai retouchée en quelques endroits d’après l’original américain. 
The Angelus : Après 20 ans d'épiscopat, que pensez-vous de l'état de l'Eglise?
Mgr Bernard Tissier de Mallerais : Jean-Paul II n'a rien fait pour reconstruire la Foi. La grande apostasie s'est amplifiée, la jeunesse est presque entièrement perdue dans l'impureté et dans les drogues. La liberté religieuse et les droits de l'Homme ont complètement détruit la royauté sociale du Christ. Nous vivons la grande apostasie dont parle saint Paul aux Thessaloniciens : “venerit discessio primum” (II Thess. 2,3).

The Angelus : Quelque chose a-t-il changé dans la Fraternité[1] ? Et si oui : quoi?

Mgr Bernard Tissier de Mallerais : De quelle société parlez-vous ? De la Fraternité Saint Pie X ? Bien sûr, la Fraternité a grandi, Dieu merci, passant de 150 à 450 prêtres ; le nombre de frères a doublé. Peu de nouveaux prieurés ; il vaut mieux consolider la vie en commun des prêtres ! Mais beaucoup de nouvelles missions, partout. Pas beaucoup de nouveaux pays, ce n'est pas nécessaire. Nous devons nous développer là où nous avons débuté. C’est suffisant.

The Angelus : Combien de pays avez-vous visités depuis votre sacre ?

Mgr Bernard Tissier de Mallerais : À peu près tous les pays dans lesquels nos prêtres travaillent, sauf le Japon et la Corée. Combien cela fait-il ? Sans doute plus de 30 ou 40.

The Angelus : Qu'est-ce qui vous a impressionné chez les fidèles, quand vous voyagez pour confirmer ?

Mgr Bernard Tissier de Mallerais : Le grand nombre de familles nombreuses, bien sûr. Parfois plus de 10 enfants - c'est merveilleux ! C'est l'effet de la Grâce du Saint Sacrifice de la messe. Et, cela va avec, les nombreuses écoles de garçons ou de filles ouvertes, des écoles primaires à proximité de nos prieurés dans beaucoup d'endroits. Une église, un prieuré, une école : c'est maintenant l'unité normale.

The Angelus : Qu'aurait-il pu se passer sans les sacres ?

Mgr Bernard Tissier de Mallerais : Nous serions morts : des prêtres âgés, seulement des prêtres âgés, des Frères âgés, des Sœurs âgées, des séminaires vides et morts ; et pas de Fraternité Saint-Pierre ni tout le reste. La tradition serait morte. Les sacres d'évêques ont été un "acte sauveur" [en français dans le texte]. L'"opération survie" a été un succès complet, grâce à Dieu et grâce à l'acte héroïque de Mgr Lefebvre.

The Angelus : La situation avec Rome est-elle plus encourageante vingt ans après ?

Mgr Bernard Tissier de Mallerais : Non, rien n'a changé. À part le motu proprio du 7 juillet 2007, qui est un miracle inattendu, et qui change radicalement la pratique du Saint-Siège vis-à-vis de la messe traditionnelle. Mais en pratique, peu de prêtres reviennent à la Tradition. Seuls de jeunes prêtres, quelques-uns parmi eux, sont intéressés. Mais pour ce qui est de la liberté religieuse, des droits de l'Homme, de l'intérêt que Rome porte à notre travail : rien n'a changé - induratio cordium ! Un endurcissement des cœurs, un aveuglement des esprits.

The Angelus : Que voudriez-vous dire à ceux qui prédisaient, en 1988, que la Fraternité Saint Pie X créait une Eglise parallèle ? L'histoire ne leur a-t-elle pas donné tort?

Mgr Bernard Tissier de Mallerais : Je vous réponds : où est l'Eglise, mes chers ? Reconnaissez l'arbre à ses fruits. Là où sont les fruits, là est l'Eglise. Je ne veux pas dire que l'Eglise se réduit à la Fraternité, mais que son cœur est dans la Fraternité. La vraie Foi, l'enseignement vrai, les sacrements non abâtardis (the non-bastard sacraments) : tout cela est dans la Fraternité. Partout ailleurs, il y a un mélange plein de compromis à cause du libéralisme et de la faiblesse d'esprit. L'Eglise parallèle, c'est la néo-Eglise de Vatican II : son esprit, sa nouvelle religion ou non-religion (her new-religion or no-religion).

The Angelus : Quel est le développement le plus important des vingt dernières années ? La mort de Monseigneur [Mgr Lefebvre] ? L'élection de Benoît XVI ? Le Motu Proprio ?

Mgr Bernard Tissier de Mallerais : La réponse, c'est notre persévérance, notre existence. La continuation miraculeuse de la Tradition. Les sacres d'évêques étaient un simple moyen pour tendre à ce but. Non, la mort de Mgr Lefebvre, l'élection de Benoît XVI, et ce genre de choses, ne sont pas des événements d’importance. Vraiment, il ne s'est rien passé d'important depuis vingt ans, à part le miracle de la survie de la Tradition.

The Angelus : Beaucoup de catholiques qui s'étaient d'abord battus aux côtés de Monseigneur, il y a des années, sont maintenant enclins à unir leurs forces avec Rome qui semble plus conservatrice, en s'alliant à des instituts dont le statut canonique est plus "régulier" au sein de l'Eglise.

Mgr Bernard Tissier de Mallerais : Oui, il y a eu beaucoup de pertes. À cause du manque de principes, de l'infidélité au combat de la Fraternité, de la recherche de compromis, de l’aspiration à la paix, du désir d'une victoire avant le temps que Dieu à prévu. Ces pauvres gens (des prêtres, des religieux, des laïcs) sont des libéraux et des pragmatiques. Ils sont séduits par les sourires des gens du Vatican, je veux dire des prélats de la Curie. Ce sont des gens qui étaient fatigués du long, long combat pour la Foi : "Quarante ans, c'est assez !". Mais ce combat durera encore trente ans. Donc : ne cessez pas, ne cherchez pas de "réconciliation,", mais combattez !
The Angelus : Quel est votre souvenir le plus marquant de Monseigneur ?

Mgr Bernard Tissier de Mallerais : Le 13 octobre 1969, quand il nous a accueilli au 106, route de Marly, à Fribourg, en Suisse, il était seul et recevait 9 séminaristes dans deux appartements qu'il louait aux Salésiens. Seul et âgé 63 ans, et commençant tout à zéro avec nous, pauvres jeunes gens ! C'était émouvant de voir comment il prenait soin de nous, nous donnant des conférences spirituelles, très simples, théologiques, à l'aide de saint Thomas d'Aquin et de son expérience de missionnaire. Un archevêque, ancien supérieur général [d’une congrégation] de 3.000 membres, ancien délégué Apostolique, et maintenant seul avec neuf jeunes gens à commencer quelque chose pour le bien du sacerdoce, quelque chose dont il ignorait le futur. Réalisez sa Foi !

The Angelus : Quel est le moment le plus marquant de votre séminaire ?

Mgr Bernard Tissier de Mallerais : Fabuleux ! Mon premier contact avec la Somme de saint Thomas d'Aquin, durant les merveilleux cours du Père Thomas Mehrle, O.P., qui chaque semaine venait de Fribourg à Ecône pour nous enseigner le Christ et Dieu. Quel délice c'était d'entendre le Père Mehrle commenter la Somme, et nous étions là, à lire la Somme en latin, le merveilleux latin de saint Thomas. Combien d'heures de délices, chaque matin, de 8 heures et quart à 9 heures, à ma table dans ma chambre, avec la Somme à méditer et à apprendre ! Et maintenant encore je continue, je fais exactement la même chose !

The Angelus : Direz-vous que le combat pour la messe a complètement changé depuis les sacres ?

Mgr Bernard Tissier de Mallerais : Absolument pas. Rien n'a changé ! La persécution contre les jeunes prêtres d'aujourd'hui qui retournent à la vieille messe est la même que la persécution contre les bons prêtres, des prêtres qui, il y a 40 ans, restaient fidèles à la messe de leur ordination. À quelques très rares exceptions, les évêques détestent la messe traditionnelle. Leur nouvelle religion s'oppose à la vraie messe, et la vraie messe détruit leur fausse religion, une religion sans sacrifice, sans expiation, sans satisfaction, sans justice divine, sans pénitence, sans renonciation à soi-même, sans ascétisme ; la religion du soi-disant "amour, amour, amour" qui n'est que des mots.

The Angelus : D'un autre côté, ne diriez-vous pas qu'aujourd'hui le combat pour la doctrine est devenu plus important ?

Mgr Bernard Tissier de Mallerais : C'est le même combat : ratio cultus, ratio fides. La loi de la Foi est la loi de la liturgie, et la loi de la liturgie est la loi de la Foi : lex orandi, lex credendi ; lex credendi, lex orandi. La devise est vraie dans les deux sens. La messe traditionnelle est l'expression la plus magnifique de la royauté du Christ alors que regnavit a ligno Deus – Dieu a régné par le bois de la Croix. Le mystère de la Rédemption, comme expiation parfaite et surabondante des péchés, s’exprime dans la Messe traditionnelle. Au contraire, ce mystère est obscurci et estompé par la Nouvelle Messe.
En conséquence, le combat contre la liberté religieuse ne peut pas être séparé du combat pour la Messe. C'est vrai aussi du combat contre l'œcuménisme, parce que si le Christ est Dieu, Il est capable par Sa passion d'apporter expiation et satisfaction, pour tous les péchés; de même, Lui seul a le droit de conformer les lois civiles à l'Evangile. Je ne vois pas de séparation entre le combat pour la messe, le combat pour l'esprit chrétien du sacrifice, et le combat pour la royauté sociale du Christ. Les modernistes ne voient pas de différence entre leur nouvelle messe, leur refus du mystère de la Rédemption, et leur dénégation de la royauté sociale de Jésus-Christ. Tout se tient.



The Angelus : À part Mgr Rifan, Rome n'a pas donné d'évêque traditionnel aux communautés "Ecclesia Dei". Que cela signifie-t-il ? Cela ne justifie-t-il pas la décision de Monseigneur ?

Mgr Bernard Tissier de Mallerais : Oui, bien sûr. À Rome (à quelques exceptions près), ils ne veulent pas d’évêques traditionnels ! Ils n’en veulent toujours pas. La Rome occupée ne peut pas se permettre d’avoir des évêques traditionnels dans l’Eglise. Ce serait la destruction de leur destruction ! Mgr Rifan a eu le cerveau bien lavé, avant d’être « réconcilié ». Il garde la sainte messe traditionnelle, mais ne se bat plus contre la nouvelle messe, la liberté religieuse, et ainsi de suite. Il a dû arrêter le combat.
Les communautés « Ecclesia Dei » ont dû accepter de ne jamais critiquer le Concile de Vatican II ni la nouvelle messe. Ils ont été réduits au silence et ont accepté de se taire. Tel a été le prix de leur « réconciliation ».
Mgr Lefebvre avait donc entièrement raison quand il disait que seuls des évêques entièrement catholiques et entièrement libres, libres de l’influence libérale de Rome, pouvaient travailler pour le bien de l’Eglise en attendant la conversion du Pape.

The Angelus : Quels sont, selon vous, les plus grands défis auxquels la Fraternité et les fidèles devront faire face dans les années à venir ?

Mgr Bernard Tissier de Mallerais : D’abord, notre persévérance à refuser les erreurs du concile de Vatican II. Deuxièmement, la force de notre refus de toute « réconciliation » avec la Rome occupée. Troisièmement, le développement de nos écoles, nos collèges pour soutenir une éducation catholique et aider les familles. Quatrièmement, la résistance face à la persécution par les autorités civiles, et proclamer que le christianisme est l’unique source de la civilisation.

The Angelus : Quel regard pensez-vous que Monseigneur porterait sur la crise, vu l’état des choses en 2008 ?

Mgr Bernard Tissier de Mallerais : Il dénoncerait non seulement le libéralisme – comme c’était le cas avec Paul VI – mais le modernisme, comme c’est le cas avec Benoît XVI : un vrai moderniste, avec la théorie complète du modernisme mis à jour ! C’est si grave que je ne peux pas exprimer mon horreur. Je me tais. Mgr Lefebvre, donc, crierait : « Hérétiques, vous pervertissez la Foi ! ».

The Angelus : Quel conseil donneriez-vous aux parents qui élèvent leurs enfants dans le monde d’aujourd’hui ?

Mgr Bernard Tissier de Mallerais : Ne vous contentez pas d’avoir des enfants, beaucoup d’enfants, mais élevez-les, éduquez-les ! Ne vous contentez- pas de les nourrir, de leur donner à manger ! Et envoyez-les dans des écoles vraiment catholiques, où ils seront non seulement protégés de la corruption du monde, mais seront formés pour être des chrétiens.

The Angelus : Quel conseil donneriez-vous à des jeunes gens et des jeunes filles qui envisagent la vie religieuse ?

Mgr Bernard Tissier de Mallerais : Ne l’ « envisagez » pas, ne l’essayez pas non plus, mais entrez-y avec détermination et persévérance ! Mon Dieu, combien de volontés faibles !

The Angelus : Quels sont les livres les plus essentiels, selon vous, pour les fidèles aujourd’hui ?

Mgr Bernard Tissier de Mallerais : Pour tous, leur missel (le livre de messe) et leur catéchisme. Pour les jeunes gens, des livres sur la royauté sociale du Christ. Pour les jeunes filles, des livres de cuisine, de couture, et pour aménager la maison.

The Angelus : Que voyez-vous dans les 20 ans qui viennent ?

Mgr Bernard Tissier de Mallerais : En Europe, des républiques islamiques en France, en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Belgique et aux Pays-Bas. Aux Etats-Unis, la banqueroute et la guerre civile. À Rome, l’apostasie organisée avec la religion juive. En nous, de l’héroïsme, de l’héroïsme chrétien. Dans la Fraternité, le sacre de nouveaux évêques, si ça s’avère nécessaire. Je me fais vieux. À Rome, un nouveau pape ? Vraiment, s’il doit être pis encore, il n’y en a pas besoin. S’il doit être un Petrus Romanus, alors là, oui. C’est mon espérance.

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Quelques remarques

Un tel document est révélateur d’une situation — celle de la FSSPX à l’été 2008, vingt ans après les sacres accomplis par Mgr Lefebvre et Mgr de Castro Mayer — et elle témoigne de l’état d’esprit de celui qui a répondu aux questions de la revue américaine.
Mgr Tissier de Mallerais fut un des quatre évêques sacrés par Mgr Lefebvre en juin 1988. Il avait été, en mai précédent, un de ceux qui pensaient que le fondateur de la FSSPX devait accepter l’accord proposé par Rome. Pourtant il se rangea à l’avis, finalement, contraire de Mgr Lefebvre et consentit, le mois suivant, à recevoir de ses mains la consécration épiscopale.
On comprend les motivations qui ont conduit Mgr Lefebvre à choisir l’abbé Tissier de Mallerais pour être un des quatre prêtres appelés à lui succéder. Outre ses éminentes qualités spirituelles — qui apparaissent à quiconque entre en relations avec lui —, l’abbé Tissier de Mallerais avait été, en 1984 et 1985, le principal collaborateur de Mgr Lefebvre dans la rédaction des « Dubia » sur la liberté religieuse qui furent présentés à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi en octobre 1985[2].
Depuis sa consécration, il parcourt le monde pour exercer une « juridiction extraordinaire » ou « de suppléance » : confirmations, ordinations, confessions. Plus discrètement, et toujours dans l’esprit de la juridiction de suppléance qu’il a théorisée[3], Mgr Tissier de Mallerais rend des sentences qui ont « valeur obligatoire ». Il le fait dans le cadre de la Commission canonique Saint Charles Borromée, créée en 1991 et qu’il préside : les sentences rendues concernent des dispenses d’empêchement de mariage, des annulations de mariage ou des absolutions de censures.
On ajoutera que Mgr Tissier de Mallerais est l’auteur de la première biographie historique de Mgr Lefebvre, publiée en 2002, aux éditions Clovis, et saluée comme telle, y compris par les revues historiques scientifiques.
Sans m’autoriser à faire un commentaire exhaustif de telles déclarations épiscopales, je me permettrai quelques remarques immédiates :

• le ton général de cet entretien est plus que pessimiste. Il témoigne, chez son auteur, d’une radicalisation qui n’est pas nouvelle mais qui s’amplifie. Est-ce là la position personnelle d’un des quatre évêques de la FSSPX, position qui n’engagerait que lui ? Ce serait oublier que, pour le commun des fidèles de la FSSPX, les positions exprimées par « leurs » évêques ne se hiérarchisent pas. Preuve s’il en est besoin, ce sont les quatre évêques de la FSSPX qui ont été interrogés par la revue. Trois ont répondu (Mgr Fellay, Mgr Williamson et Mgr Tissier de Mallerais) et The Angelus n’est pas une revue quelconque mais un des organes officiels de la FSSPX aux Etats-Unis.
• les analyses et positions exprimées par Mgr Tissier de Mallerais sont à lire comme une réponse à ce qu’a demandé le cardinal Castrillon Hoyos le 4 juin dernier (cf. Aletheia, 25.6.2008). Le président de la Commission Ecclesia Dei posait comme deuxième des cinq conditions pour aboutir à un accord entre Rome et la FSSPX : « L’engagement d’éviter toute intervention publique qui ne respecte pas la personne du Saint-Père et qui serait négative pour la charité ecclésiale ». En disant de Benoît XVI qu’il est « un vrai moderniste, avec la théorie complète du modernisme mis à jour », Mgr Tissier de Mallerais refuse de se plier aux demandes de Rome. Ces demandes, Mgr Fellay les avait déjà qualifiées d’ « ultimatum » (« shut up » avait aussi traduit Mgr Fellay pour le public américain).
L’accusation de modernisme portée contre le Pape actuel est l’accusation la plus grave que puisse porter la FSSPX contre un membre du clergé. Elle n’est pas nouvelle. Mgr Tissier de Mallerais avait déjà prétendu faire la démonstration du modernisme de Benoît XVI dans une conférence qui, à ce jour, n’a pas été publiée.
• Il ne peut y avoir d’entente avec un pape « moderniste ». C’est ce que dit expressément Mgr Tissier de Mallerais : « Refus de toute “réconciliation“ avec la Rome occupée ». Mgr Fellay avait déjà exprimé un même Non possumus, même si c’était en des termes différents.
• Le ton de Mgr Tissier de Mallerais est plus que pessimiste, il a une tonalité apocalyptique (au sens commun du terme). Il prévoit que des « républiques islamiques » existeront dans cinq pays d’Europe d’ici vingt ans. La chose lui apparaît inéluctable. Il prône un repli communautariste réduit au minimum : les chapelles traditionalistes, les prieurés, les écoles.
Quand on l’interroge sur les conseils de lecture « pour les fidèles », là aussi il énumère une sorte de minimum vital. Il semble réduire le rôle de la jeune fille et de la femme chrétienne à la cuisine, à la couture et à l’aménagement de la maison. Cela rappelle les trois K de l’Allemagne bismarckienne (Kinder, Küche, Kirche : les enfants, la cuisine, l’église). Sans évoquer la légitimité ou la nécessité du travail des femmes, même dans une vision vraiment traditionnelle de la place et du rôle des femmes dans l’Eglise militante, il est clair que les siècles passés et la situation actuelle ne cantonnent pas les femmes chrétiennes aux travaux domestiques. On ne citera pas Jeanne d’Arc ou ces pieuses laïques qui furent à l’origine des principales et considérables œuvres d’aide aux missions au XIXe siècle. Pour nous en tenir à notre XXe siècle si troublé, la militance féminine chrétienne a été bellement illustrée par un nombre considérable de femmes « engagées ». Travailler au Règne social de Jésus-Christ n’est certainement pas l’apanage des seuls hommes chrétiens : que l’on songe à Cristina Campo ou à Katharina Tangari, femmes d’énergie et d’initiatives, qui furent si proches de la FSSPX, ou à Gianna Beretta Molla, médecin, militante d’Action catholique, morte en 1962 dans un si beau sacrifice, béatifiée en 1994.
• Mgr Tissier de Mallerais déplore « l’endurcissement des cœurs, l’aveuglement des esprits » qui règneraient à Rome. Le jugement est sévère et risque d’être renvoyé à celui qui le prononce.

Yves Chiron

[1] En anglais, la « Fraternité Saint-Pie X » est appelée « Society of Saint Pius X ». D’où la réponse d’abord hésitante à la question.
[2] Ces « Dubia », d’un volume de 138 pages, ont connu d’abord une diffusion restreinte, en 1987, par les soins du séminaire d’Ecône, en Suisse. En 2000, ils ont été réédités par les éditions Clovis sous le titre Mes doutes sur la liberté religieuse. La Congrégation pour la Doctrine de la Foi, présidée alors par le cardinal Ratzinger, avait répondu par écrit à Mgr Lefebvre. Ces réponses n’ont jamais été rendues publiques, ni par la FSSPX ni par le Saint-Siège.
[3] Sa longue justification sur le sujet a été publiée, en brochure, aux Etats-Unis sous le titre : Supplied jurisdiction and traditional priests, Angelus Press, 2007.

vendredi 25 juillet 2008

[Aletheia n°128] Le kairos - par Yves Chiron

L’étape nouvelle que connaissent les relations entre la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X et le Saint-Siège fait, comme d’habitude, l’objet d’une piètre présentation dans la presse française. Elle confond les enjeux et reprend, en les agrémentant d’interprétations erronées, les dépêches des agences de presse. La presse italienne, notamment Il Giornale, est beaucoup mieux informée.
Sans faire dire aux documents ce qu’ils ne disent pas et en considérant que, du côté de la FSSPX comme du côté du Saint-Siège, tous les documents échangés ne sont pas connus, on peut tenter de dresser, à ce jour, un état des lieux provisoire. À partir de divers articles de la presse italienne, des textes publiés par la FSSPX et d’informations reçues de sources romaines, on peut, sans préjuger du résultat des discussions en cours, essayer d’apporter quelques lumières.
En 2000, à l’occasion du Grand Jubilé, le cardinal Castrillon Hoyos, président de la Commission pontificale « Ecclesia Dei » a, de sa propre initiative, renoué les relations avec la FSSPX. Il a reçu pour un déjeuner les évêques de la FSPPX en août 2000, le 29 décembre suivant il proposait à Mgr Fellay un projet d’« accord entre Rome et la Fraternité » et, le lendemain, il faisait se rencontrer brièvement Jean-Paul II et le Supérieur général de la FSSPX dans la Chapelle privée du pape.
En août 2005, Benoît XVI, élu au Souverain Pontificat quelques mois auparavant, a tenté de réactiver le dialogue en recevant le Supérieur général de la FSSPX. Son discours, de décembre 2005, sur « l’herméneutique de la continuité » à appliquer au concile Vatican II et le motu proprio, du 07.07.2007, libéralisant la messe traditionnelle, ont été, de la part du nouveau pape, des initiatives qui resteront comme des actes historiques décisifs.
Après huit ans d’un dialogue, qui a connu des périodes de latence du côté de la Fraternité, une rencontre importante a eu lieu le 4 juin dernier entre Mgr Fellay et le cardinal Castrillon Hoyos. Dès 2000, la FSSPX avait posé, comme un des préalables à toute réconciliation, la levée des excommunications portées en juin 1988. À cette demande, réitérée, le cardinal Castrillon Hoyos a répondu lors de la rencontre du 4 juin 2008 par un préalable en cinq points.
En voici le texte complet :
Conditions qui résultent de l’entretien du 4 juin 2008 entre le Cardinal Dario Castrillon Hoyos et l’Evêque Bernard Fellay
1. L’engagement d’une réponse proportionnée à la générosité du Pape.
2. L’engagement d’éviter toute intervention publique qui ne respecte pas la personne du Saint-Père et qui serait négative pour la charité ecclésiale.
3. L’engagement d’éviter la prétention d’un magistère supérieur au Saint-Père et ne pas proposer la Fraternité en contraposition à l’Eglise.
4. L’engagement à démontrer la volonté d’agir honnêtement en toute charité ecclésiale et dans le respect de l’autorité du Vicaire du Christ.
5. L’engagement de respecter la date – fixée à la fin du mois de juin – pour répondre positivement. Cela sera une condition requise et nécessaire comme préparation immédiate à l’adhésion pour accomplir la pleine communion.
Dario Card. Castrillon Hoyos
Certaines tournures, maladroites ou incorrectes en français (langue originale du document), semblent trahir une certaine précipitation dans la rédaction de ce court memorandum.
On remarquera qu’il n’est pas question, dans ces cinq « conditions », d’engagement exigé de la FSSPX à adhérer explicitement aux enseignements de Vatican II et à reconnaître l’orthodoxie du nouvel Ordo Missæ.
Si la nouvelle de cette rencontre du 4 juin s’est répandue, discrètement mais très vite, son objet n’a été connu, de manière partielle, que récemment. La FSSPX avait déjà donné des réponses, provisoires (?), aux conditions posées par le cardinal Castrillon Hoyos.
Les réponses de la FSSPX
Le 20 juin dernier, lors de la cérémonie des ordinations au séminaire de Winona, aux Etats-Unis, Mgr Fellay a prononcé un sermon durant lequel il a longuement évoqué les discussions en cours avec le Saint-Siège. Il a qualifié d’ « ultimatum » les conditions posées par le cardinal Castrillon Hoyos et les a résumées en une injonction qui serait adressée à la FSSPX : «Shut up» («Taisez-vous»).
Dans ce sermon, Mgr Fellay a laissé comprendre que sa réponse serait négative et que le temps de la levée des excommunications n’était peut-être pas encore arrivé : «Mon impression, pour le moment, est que nous pouvons encore attendre longtemps, et peut-être même très longtemps.»
Dans le même temps, Le Chardonnet, le bulletin de l’église Saint-Nicolas du Chardonnet à Paris, a consacré un dossier spécial aux sacres épiscopaux accomplis, il y a vingt ans, par Mgr Lefebvre. Les différents articles de ce numéro, rédigés pour nombre d’entre eux par l’abbé Chautard, visent non seulement à justifier ces sacres épiscopaux, mais surtout à montrer que les traditionalistes qui se sont séparés de la FSSPX à cette époque, ou plus récemment (Institut du Bon Pasteur, par exemple), ont commis une erreur grave.
Un article attire particulièrement l’attention. Il est intitulé : « le ministère critique de la Fraternité ». De manière traditionnelle, la FSSPX, à la suite de Mgr Lefebvre, parlait de son « ministère de suppléance ». Désormais, la FSSPX semble se poser davantage encore en gardienne ultime de la Tradition et considère que « la condamnation de l’erreur » fait partie intégrante de sa mission. Y compris vis-à-vis de Rome.
L’abbé Chautard écrit :
« 2. Le bien de la foi postule cette condamnation publique de l’erreur quand bien même l’autorité y tomberait. […]
6. La politique qui consiste à rechercher seulement les passages traditionnels dans le Magistère (sorte de scanner intellectuel qui ne détecte que les passages traditionnels) est à la base même qui soutient l’œcuménisme : ne voir que les bons aspects des religions (pour ne pas risquer de nuire à une entente qui favoriserait le rapprochement).
7. Les fondements rationnels de notre position reposent sur la trahison de Rome et l’abandon par celle-ci de la Tradition. Ne mentionner que les bons côtés de Rome conduirait petit à petit à oublier les raisons de notre combat et à retomber insensiblement dans les erreurs combattues. »
Cette position n’est pas propre à l’abbé Chautard. On comprend bien qu’exprimée dans un dossier spécial du Chardonnet et dans le contexte actuel des discussions avec Rome, elle est un message adressé aussi bien aux fidèles qu’au Saint-Siège. Le non possumus, déjà exprimé dans un passé proche, est repris ici avec de nouveaux accents.
L’abbé Chautard, au début de son article, fait référence au « silence respectueux » demandé à la FSSPX. Son texte, qui a été rédigé sans doute peu avant le sermon de Mgr Fellay du 20 juin, s’inscrit dans une même argumentation qui peut se résumer ainsi : la FSSPX ne peut se taire quand la foi est en danger et se doit d’exercer un « ministère critique ». En théologie, le mot ministère a un sens précis. C’est un « service » et une médiation. Par ce mot de « ministère critique », la FSSPX innove et s’attribue une fonction inédite.
Comme Mgr Fellay qui refuse le « Shut up » que demanderait le Saint-Siège, l’abbé Chautard estime que la FSSPX ne peut garder « un silence respectueux sur les erreurs modernes répandues par les autorités tout en prêchant la bonne doctrine ». Il écrit : « A vrai dire, le silence respectueux n’est moralement possible que pour éviter un mal pire. L’histoire de saint Pie X nous en fournit un exemple avec l’Action Française, quand il estimait qu’une condamnation était inopportune et aurait entraîné bien plus d’inconvénients que d’avantages. Or, dans le cas présent, les circonstances sont telles que l’inconvénient qui résulte du silence (la négligence pour le bien commun de la foi et le scandale pour les fidèles) est pire que l’inconvénient qui résulte de la dénonciation de l’erreur (la mise apparente au ban de la société visible de l’Eglise conciliaire). »
Il est probable que Mgr Fellay donnera une réponse, plus développée, aux « conditions » posées par Rome lors de la messe des ordinations qui aura lieu à Ecône, dans deux jours, le 27 juin.
Sans préjuger du contenu définitif de cette réponse, on peut remarquer que, jusqu’à aujourd’hui, la FSSPX considère que le moment de la réconciliation n’est pas encore venu parce que, selon elle, « Rome n’est pas encore retournée pleinement à la Tradition ». À ceux qui considèrent que Benoît XVI, et ce qu’il a déjà accompli comme pape, représentent un kairos (un « moment favorable » au sens biblique, voulu par Dieu), Mgr Fellay répète : « Sans crainte, nous attendrons des temps meilleurs » (sermon du 20.06.2008).

samedi 14 juin 2008

[Aletheia n°127] Au XXXe anniversaire de la mort de Paul VI - par Yves Chiron

Aletheia n°127 - 14 juin 2008

Sous le pontificat de Paul VI (1963-1978), l’Eglise catholique a connu des bouleversements considérables, elle a vécu une sorte de révolution. Si dans certains domaines (notamment le célibat des prêtres, l’élection du pape, la régulation des naissances, l’avortement), le Magistère a maintenu, malgré les demandes insistantes de réformes, une position traditionnelle, dans d’autres domaines (la liturgie, les
relations avec les non-catholiques et les non-chrétiens, les rapports au monde et à la société), des réformes et des prises de position ont eu lieu qui, vingt ans auparavant, sous le pontificat de Pie XII, auraient été impossibles. À cet égard, le court pontificat de Jean XXIII (1958-1963) aura été, au sens littéral, un pontificat de transition : un changement de paradigme.

Le concile Vatican II, lancé et commencé sous Jean XXIII, achevé par Paul VI, aura été le vecteur essentiel de cette révolution. Mais aussitôt, il faut préciser : quand on parle des bouleversements apportés par le concile, on ne fait pas référence seulement aux textes conciliaires eux-mêmes tels qu’ils ont été promulgués (quatre constitutions, neuf décrets et trois déclarations) et aux réformes qui en ont été le prolongement, mais aussi à ce qu’on pourrait appeler le para-concile : les déclarations, ouvrages, initiatives, voire campagnes de presse qui ont précédé, accompagné et suivi le concile. Dès l’annonce du concile (janvier 1959) jusque bien longtemps après la clôture (décembre 1965), en marge de l’événement conciliaire, ce fut, la plupart du temps par ceux qui participaient eux-mêmes au concile (cardinaux, évêques et aussi periti et théologiens), un flot continu d’analyses, de commentaires, de suggestions, de prises de position qui étaient relayés par la presse. Ce para-concile eut sans doute plus d’influence immédiate sur la vie des chrétiens, leurs comportements, leurs idées, que le concile lui-même dans ses actes promulgués.

Paul VI a été le pape qui a mené à bien ce concile, sans le diriger vraiment mais en réussissant, sur certains points, à imposer sa marque et son autorité. Il a dû le faire dans une « Eglise ébranlée », pour reprendre l’expression d’Emile Poulat. L’image est fausse d’une Eglise catholique qui serait entrée en crise (crise d’identité, crise de la foi, crise des vocations, remise en cause des structures et des disciplines) suite au concile Vatican II. Cette crise a commencé à se manifester avant le concile et celui-ci n’a pas su l’enrayer immédiatement. Le concile, par certains aspects, a servi de révélateur à cette crise diffuse dans l’Eglise et la façon dont le concile a été appliqué a pu amplifier cette crise.

Au lendemain de la mort de Paul VI, faisant un premier bilan de son pontificat, Emile Poulat pouvait écrire : « ... il est mort sans avoir dominé cette crise dogmatique, disciplinaire et spirituelle, sans que ses appels à la fraternité et à la paix aient pu conjurer la violence des conflits entre les peuples [1]. »

Les dernières années du pontificat de Paul VI sont plutôt sombres. Un jeu de mots courait en Italie : Paolo sesto-Paolo mesto (Paul VI, « Paul triste »). Si les premiers grands voyages, notamment celui en Terre sainte en 1964, avaient suscité, dans le monde entier, un grand enthousiasme, les difficultés que le Pape eut à affronter à partir du milieu des années 60 assombrirent le paysage et le personnage. Un an après sa mort, son successeur évoquera le pontificat de Paul VI comme « un martyre quotidien de sollicitude et de travail »[2]. Le grand monument à la mémoire de Paul VI, inauguré en 1984 à Brescia, ville où il a passé son enfance et sa jeunesse, est à l’image de cette appréciation. La statue, œuvre du sculpteur Lello Scorzelli, représente Paul VI, tête baissée, comme accablé sous le poids de sa charge, seulement soutenu par le grand crucifix sur lequel il s’appuie, ou se retient presque.

Ces images doloristes d’un pontificat ne sauraient pourtant suffire à le définir. Paul VI est devenu pape à soixante-cinq ans. Découvrir et comprendre les soixante-cinq années qui ont précédé son accession au pontificat permet de mieux comprendre le sens de ses actions et de ses décisions en tant que pape. La nécessité d’une biographie, au sens complet du mot, s’imposait en 1993. Il n’en existait pas encore en français. Elle est rééditée aujourd’hui, dans une version corrigée et complétée.

Le philosophe catholique Augusto Del Noce, au lendemain de la mort de Paul VI, soulignait combien ce pape avait dû « œuvrer dans un des moments les plus difficiles et les plus douloureux de toute l’histoire de l’Eglise », celui de « la disparition du problème de Dieu ». Paul VI a dû affronter, non plus, comme ses prédécesseurs, un athéisme agressif « contre Dieu », mais un athéisme d’indifférence, une société, occidentale, « sans Dieu »[3]. Paul VI, selon Del Noce, n’a pas fait, en cette circonstance, preuve d’hésitation ou de prudence. Il est resté « inflexible » dans la conservation de la foi et dans la réaffirmation des principes de la morale catholique, même s’il faut convenir que l’ « intransigeance doctrinale » est allée de pair avec une « large tolérance pratique », des apparences de non-résistance et des réactions publiques trop rares lorsqu’il s’agissait de dénoncer l’erreur ou lorsque les principes étaient en cause.

Au total, Augusto Del Noce estime que le pontificat de Paul VI fut « un pontificat de résistance et d’attente », une attente plus religieuse que politique ou tactique « parce qu’une telle attente face à un monde, encore plus qu’hostile, incompréhensif, suppose une foi très profonde. » Paul VI a donné la priorité au respect des consciences sur la défense de l’objectivité de la vérité, au risque de donner l’impression de céder au subjectivisme et au relativisme, mais, « en profondeur, ce respect des consciences comporte une confiance dans la vérité plus qu’en l’homme, la conviction que l’homme, quoi qu’il fasse, ne pourra y échapper. »

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NOTES
[1] Émile Poulat, « Paul VI », Universalia, 1979, p. 620-621.
[2] Allocution de Jean-Paul II à des pèlerins de Brescia en avril 1979.
[3] Augusto Del Noce, « Il papato che è trascorso », L’Europa, août 1978, repris in Pensiero della Chiesa e filosofia contemporanea.Leone XIII, Paulo VI, Giovanni Paulo II, Rome, Edizioni Studium, 2005.
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Précision : Un correspondant romain nous signale que dans la paroisse personnelle concédée à la FSSP à Rome pour le « rite extraordinaire », la messe selon le nouveau rite continuera à être célébrée (le dimanche à midi), par un prêtre extérieur à la FSSP.

lundi 2 juin 2008

[Aletheia n°126] « Le monde diabolique ne peut pas s’agenouiller » - par Yves Chiron



Aletheia n°126 - 2 juin 2008
La liturgie est au cœur de l’action et de l’enseignement de Benoît XVI. Ses interventions et décisions en la matière sont fréquentes et d’importance. Qu’il s’agisse de discours, d’allocutions, d’homélies, du motu proprio libérateur du 7 juillet 2007, ou de décisions et d’initiatives personnelles.
Pour Benoît XVI, la question liturgique n’est pas une simple affaire de « pratiques cultuelles ». Ce qui est en jeu dans la liturgie, c’est la compréhension de Dieu et du monde, notre relation au Christ et à l’Eglise. Il y a quelques années, dans un livre consacré à la liturgie, celui qui allait devenir Benoît XVI la définissait comme une « relation à Dieu » et une anticipation de la vie future : « Le rapport à Dieu détermine tous les rapports, ceux des hommes entre eux et ceux des hommes avec le reste de la Création. L’adoration, qui nous relie à Dieu, est donc constitutive de l’existence humaine. Elle l’est d’autant plus qu’elle permet à l’homme de dépasser sa vie quotidienne, de participer déjà à la façon d’exister “du ciel“, du monde de Dieu. En ce sens, la liturgie anticipe la vie future […] et donne sa véritable envergure à la vie présente. Sans cette ouverture vers le Ciel, notre vie ne serait qu’une existence emmurée et vide[1]. »
C’est dans cet esprit qu’il faut comprendre deux initiatives que le Pape a prises ces dernières semaines.
À Rome, une paroisse personnelle (c’est-à-dire non limitée par un territoire mais constituée de fidèles venus à titre personnel) a été confiée à la Fraternité Saint-Pierre. Dans un important entretien accordé à L’Homme nouveau[2], l’abbé Berg, supérieur de la FSSP, précise que cette paroisse dévolue exclusivement à la forme extraordinaire du rit romain a été « voulue par Benoît XVI » et proposée par le cardinal Ruini, vicaire du pape pour le diocèse de Rome. Il s’agit d’une église située au cœur de Rome, dédiée à la Santissima Trinità.
La FSSP dispose de neuf autres paroisses personnelles dans le monde : six aux Etats-Unis, deux au Canada et une au Nigéria. La Santissima Trinità est la première confiée à la FSSP en Europe. L’abbé Berg espère que cette décision de Benoît XVI « ouvrira une porte aux autres évêques européens ».
On rappellera, néanmoins, que d’autres paroisses personnelles de rite traditionnel existent déjà en France : l’église Saint-François de Paule, à Toulon, érigée en paroisse personnelle par Mgr Rey en septembre 2005 ; l’église Saint-Eloi, à Bordeaux, érigée en paroisse personnelle par le cardinal Ricard en février 2008 et confiée à l’Institut du Bon Pasteur ; sans compter les cas particuliers, tel celui de la « paroisse personnelle de la Croix glorieuse », à Strasbourg et Colmar, confiée à l’abbé Gouyaud, mais dont il n’est pas sûr qu’elle corresponde vraiment au statut canonique de la paroisse personnelle.
Quelques semaines après l’annonce d’une paroisse personnelle de rit tridentin à Rome, Benoît XVI a donné, une deuxième fois, l’exemple, le jour de la Fête-Dieu. Célébrant la messe de la solennité du Saint-Sacrement, à Saint-Jean-du-Latran, il a distribué la communion aux fidèles selon l’usage traditionnel : les fidèles étaient à genoux pour recevoir le Corps du Christ sur la langue.
Dans son homélie, le pape a insisté sur le geste d’adoration et d’humilité que constitue la communion reçue à genoux : « Adorer le Dieu de Jésus-Christ, qui, par amour s’est fait pain rompu, est le remède le plus valide et radical contre les idolâtries d’hier et d’aujourd’hui. S’agenouiller devant l’Eucharistie est une profession de liberté : qui s’incline devant Jésus ne peut et ne doit pas se prosterner devant aucun autre pouvoir terrestre, si fort fût-il. Nous, chrétiens, nous ne agenouillons que devant le Saint-Sacrement, parce que nous savons et nous croyons qu’en lui l’unique vrai Dieu est présent, lui qui a créé le monde et l’a tant aimé qu’il lui a donné son Fils unique. »
Cette remise à l’honneur d’une pratique traditionnelle par Benoît XVI avait été annoncée, pour ainsi dire, par Mgr Malcolm Ranjith, secrétaire de la Congrégation du Culte Divin et de la Discipline des Sacrements. Il y a quelques mois, il avait préfacé un livre sur la Sainte communion, publié à la Libreria Editrice Vaticana par un évêque d’Asie Centrale, Mgr Athanasius Schneider. Dans sa préface, Mgr Ranjith affirmait qu’il était temps « de revoir et, si nécessaire, d’abandonner » la pratique de la communion reçue debout et dans la main. « Il est plus nécessaire, écrivait aussi le secrétaire de la Congrégation du culte divin, d’aider les fidèles à retrouver une foi vive dans la présence réelle de l’Eucharistie[3] ».
La Conférence des Evêques de France – ce qui ne signifie pas tous les évêques de France – a réagi officieusement à la cérémonie exemplaire, au sens littéral, de Saint-Jean-du-Latran. Elle l’a fait dans son bulletin d’informations Infocatho. Le refus, maladroitement exprimé, est à peine voilé : « Ce qui est possible dans une messe pontificale, célébrée par le Pape, ayant toujours à ses côtés un grand nombre de prêtres empressés à l’entourer […] paraît plus difficile lorsqu’un seul prêtre est disponible pour assurer la communion de deux ou trois cents personnes. Canoniquement, c’est à l’évêque du diocèse de décider actuellement en cette matière liturgique. »
En se plaçant au seul point de vue pratique, le bulletin d’informations de la CEF esquive la question de fond. L’adoration n’est-elle pas constituante de la communion ? Cette adoration, en esprit, ne doit-elle pas se traduire, aussi, par le corps ? Le futur Benoît XVI, dans le livre déjà cité, consacrait un chapitre complet au « corps dans la liturgie ». Il rappelait, dans de belles pages, le sens théologique de l’agenouillement[4]. « On voudrait aujourd’hui nous détourner de l’agenouillement », écrivait le cardinal Ratzinger. La pratique de l’agenouillement n’est pas culturelle, liée à une époque. Elle a, dans la religion chrétienne, un fondement théologique. Le cardinal Ratzinger renvoyait à l’épître aux Philippiens (2, 6-11) : « que tout, au nom de Jésus, s’agenouille, au plus haut des cieux, sur la terre et dans les enfers. » Il citait aussi les Pères du désert, « l’histoire du démon contraint par Dieu à se montrer à un certain abbé Apollon ; le démon est tout noir, hideux, d’une maigreur effrayante, mais surtout il n’a plus de genoux. Le monde diabolique ne peut pas s’agenouiller ».
Celui qui est devenu Benoît XVI concluait ces pages par une incitation à revenir à la pratique de l’agenouillement : « Il se peut bien que l’agenouillement soit étranger à la culture moderne – pour la bonne raison que cette culture s’est éloignée de la foi. Elle ne connaît plus Celui devant lequel l’agenouillement est le seul geste nécessaire. La foi apprend aussi à nous agenouiller. C’est pourquoi une liturgie qui ne connaîtrait plus l’agenouillement serait intrinsèquement malade. Il faut réapprendre à nous agenouiller, réintroduire l’agenouillement partout où il a disparu, afin que, par notre prière, nous restions en communion avec les apôtres et les martyrs, en communion avec le cosmos tout entier, en union avec Jésus-Christ. »
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[1] Cardinal Joseph Ratzinger, L’Esprit de la liturgie, Ad Solem, 2001, p. 18.
[2] L’Homme nouveau du 24 mai 2008 (10, rue Rosenwald, 75015 Paris), 4 euros le numéro.
[3] Préface à Mgr Athanasius Schneider, Dominus est. Riflessionni d un vescovo dell’Asia Centrale sulla sacra Communione, Libreria Editrice Vaticana, 2008, p. 8. Cf. Aletheia n° 120, 9 février 2008.
[4] L’Esprit de la liturgie, op. cit., p. 146-153.

lundi 12 mai 2008

[Aletheia n°125] L’analyse du cardinal Castrillon Hoyos - par Yves Chiron

Le mensuel italien Jesus, qui est loin d’être favorable aux traditionalistes, publie un dossier spécial intitulé Il vetus qui avanza (« L’ ancien qui avance »). L’ « ancien » dont il est question ici est bien sûr l’ancien rite de la messe, ce que Benoît XVI appelle le « rite extraordinaire du rite romain ».

L’essentiel du dossier est constitué d’un important entretien avec le cardinal Castrillon Hoyos, président de la Commission pontificale Ecclesia Dei depuis 2000. Sur la liturgie, et ses évolutions attendues ; sur les fidèles attachés à ce rite et sur les rapports du Saint-Siège avec la Fraternité Saint-Pie X, le cardinal Castrillon Hoyos apporte des informations et des analyses qui méritent d’être relevées et appréciées dans leur exacte portée.

Les évolutions de la liturgie

« Avec le Motu proprio [du 7.07.2007], le Pape a voulu donner à tous une opportunité renouvelée de tirer profit de l’immense richesse spirituelle, religieuse et culturelle présente dans la liturgie de rite grégorien. Le Motu proprio est né comme un trésor offert à tous, non en premier lieu pour venir en aide aux plaintes et requêtes de quelques-uns ».

Si l’on suit la pensée du cardinal Castrillon Hoyos, le motu proprio du 7 juillet 2007 ne fut donc pas circonstanciel (répondre à une attente de certains fidèles et prêtres). Il ne doit pas être perçu comme une première victoire de l’ancien rite, après tant de défaites. Il s’inscrit plutôt dans un grand projet liturgique, un projet non pas de réformes spectaculaires et décidées en comité restreint (comme le fut, en son temps, le novus ordo), mais un projet de dépassement par le haut.

Benoît XVI l’a dit dans son motu proprio, le cardinal Castrillon Hoyos le répète dans cet entretien : le rite traditionnel et le nouveau rite sont deux formes du même rite romain et « les deux formes doivent s’enrichir mutuellement ». Jusqu’à ne former qu’un seul rite ? Le cardinal ne le dit pas ici, mais celui qui est devenu Benoît XVI l’avait dit explicitement et on commence à percevoir comment, progressivement, on pourra arriver à ce résultat. Non dans un an ou dans deux ans, mais en quelques décennies peut-être.

Comme exemple d’ « enrichissement mutuel », le cardinal Castrillon Hoyos cite le cas des lectures liturgiques : « Dans le novus ordo, avec les années, pratiquement toute la Bible est lue, c’est une richesse qui ne s’oppose pas mais qui va être intégrée au rite extraordinaire. »

La nouvelle prière du Vendredi Saint est un autre exemple, déjà accompli celui-là, de réforme du rite extraordinaire.

Qui sont les fidèles de la forme extraordinaire du rite romain ?

Le cardinal Castrillon Hoyos est, dans l’Eglise, l’homme le mieux placé pour mesurer l’importance numérique des fidèles attachés au rite traditionnel. Par ses fonctions à la Commission pontificale il est en rapport avec toutes les communautés Ecclesia Dei, avec les instances dirigeantes de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X mais aussi avec des fidèles ou des groupes de fidèles qui n’ont pas de relations régulières avec les communautés, fraternités ou associations traditionnelles.

On estime souvent que la FSSPX est le groupe traditionnel le plus important par le nombre de ses prêtres, de ses écoles, de ses prieurés et des fidèles qui les fréquentent régulièrement. L’analyse est sans doute toujours vraie pour la France, mais elle ne l’est pas pour tous les continents et pour tous les pays. Aux Etats-Unis, depuis plusieurs années déjà, le nombre des prêtres attachés à l’ancien rite, et n’appartenant pas à la FSSPX, est plus élevé que celui des prêtres appartenant à la FSSPX.

Le cardinal Castrillon Hoyos va plus loin encore puisqu’il estime : « Parmi les fidèles [attachés à la forme extraordinaire du rite romain] je distinguerais trois groupes : ceux qui sont liés pour ainsi organiquement à la Fraternité Saint Pie X ; ceux de la Fraternité Saint Pierre [et autres communautés, fraternités et instituts Ecclesia Dei, semble sous-entendre le cardinal] et, enfin, le groupe le plus important et le plus nombreux, formé des personnes attachées à la culture religieuse, qui aujourd’hui découvrent l’intensité spirituelle du rite antique et, parmi eux, de nombreux jeunes. Ces derniers mois sont nées de nouvelles associations de personnes appartenant à ce dernier groupe. »

Il y aurait donc un nombre important de nouveaux convertis – l’expression n’est pas du cardinal Castrillon Hoyos – à la forme extraordinaire, qui viendraient donc des paroisses où se célèbre la forme ordinaire ou du monde des non-pratiquants. À moins, mais il ne s’agirait plus de « convertis », qu’il ne s’agisse de fidèles venus de la FSSPX ou de lieux de culte issus du motu proprio de 1988 et qui cherchent à se rattacher à une paroisse ordinaire, la leur. Cette réalité, peu visible en France, est, dans d’autres pays et continents, un phénomène nouveau et notable dit le président de la Commission Ecclesia Dei.

Lettres, rencontres et appels téléphoniques

Malgré le non possumus de la FSSPX relatif à un « accord pratique » à court terme avec le Saint-Siège, position confirmée récemment par Mgr Fellay (cf. Aletheia, n° 124), le cardinal Castrillon Hoyos affirme que le « dialogue n’est pas interrompu » avec la FSSPX. Il évoque un échange récent de lettres entre lui et Mgr Fellay, il parle aussi de « rencontres » et d’échanges téléphoniques. Il dit sa détermination et son espérance de voir ces fidèles revenir « à la pleine communion ».