dimanche 29 janvier 2006

[Aletheia n°88] L’Homme contre lui-même (Michel de Corte) - Extrait de l’Avant-propos - par Jean Madiran

Yves Chiron - Aletheia n°88 - 29 janvier 2006
L’Homme contre lui-même
Marcel De Corte (1905-1994), né dans le Brabant, fut non seulement, pendant quarante ans, professeur de philosophie à l’Université de Liège, mais aussi, et d’abord, un philosophe et un croyant. Son œuvre abondante – 993 articles et livres recensés en 1975[1] – a trait à la métaphysique et à la morale, mais aussi au droit, à la politique et aux questions religieuses.
C’est de son vivant que parut la première thèse consacrée à sa pensée[2]. Son auteur, Danilo Castellano, présentait De Corte comme un “ aristotélicien chrétien ”. Aristotélicien, De Corte l’était par sa volonté, limpide, de “ saisie directe et immédiate du réel ”, par sa soif de se soumettre à la “ simplicité du vrai ” et de reconnaître l’ordre naturel des choses.
En 1963, parut L’Homme contre lui-même, aux Nouvelles Editions Latines. Les huit chapitres qui composent le livre examinent, les uns après les autres, les différents “ aspects de la schizophrénie dont souffre l’homme contemporain ”. Cette schizophrénie, ou dissociation, est un refus du réel et de la nature. La liberté de l’homme moderne, nous dit De Corte, est devenue un déracinement “ de l’être ”.
Qui n’aurait lu jamais De Corte se tromperait en s’imaginant un auteur hermétique, au langage compliqué, comme peuvent l’être les philosophes modernes. Saisir le réel en son essence et en ses principes peut se faire en un langage accessible à tous. Dans L’Homme contre lui-même, Marcel De Corte établit un diagnostic de la “ schizophrénie ” contemporaine, mais indique aussi “ la voie de la guérison possible ”. Le livre est “ profondément réactionnaire ”, reconnaît-il. La réaction, ici, n’est pas un simple retour en arrière mais une (re)connaissance des “ évidences vitales ” et, d’abord, d’un ordre naturel.
Ce grand livre est réédité, aujourd’hui, par les Editions de Paris, avec un lumineux avant-propos de Jean Madiran. Cette édition a été “ revue et corrigée ” par Jean-Claude Absil. D’autres ouvrages de Marcel De Corte devraient être réédités à l’avenir.

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Extrait de l’Avant-propos - par Jean Madiran
Marcel De Corte est l’un des quatre grands philosophes thomistes de langue française au XXe siècle. Il est le plus explicitement aristotélicien des quatre. Au Moyen Age, on disait : le Philosophe, pour désigner Aristote. Depuis le XXe siècle, pour désigner Marcel De Corte, nous disons : l’Aristotélicien. Comme les trois autres, et selon l’exemple initial de Platon lui-même dont toute la pensée, on l’oublie trop, fut tournée vers la rectification de la Politique, Marcel De Corte a voulu apporter aux misères politiques de ses contemporains les secours d’une philosophe vraie. Comme Charles De Koninck avec sa Primauté du bien commun, comme Etienne Gilson dans Pour un ordre catholique, et comme Maritain, hélas, dans Humanisme intégral, Marcel De Corte remplit la fonction d’un Alcuin auprès de Charlemagne.
[ …] nous sommes entrés dans un temps qui sera peut-être très long où l’on pourra seulement, au milieu d’un monde radicalement sans Dieu, “ sauver des îlots de santé partiellement intacts ”. Bien avant que nous en soyons nous-mêmes tout à fait persuadés, Marcel De Corte voyait, il y a plus de quarante ans, notre civilisation occidentale complètement effondrée, ayant épuisé ce qui restait en elle de civilisation chrétienne. “ Nous savons, écrivait-il, que les civilisations ne meurent que pour faire place à d’autres qui leur succèdent, et qu’un dépôt précieux …est confié aux générations intermédiaires ”. C’est aux générations intermédiaires, la sienne et les nôtres, qu’il destinait sa pensée. Il expliquait bien sûr que le “ salut de la civilisation repose sur un retour à la politique naturelle et à la religion surnaturelle ”. Mais il pensait surtout à ce “ dépôt précieux ” qui passe d’une génération à une autre, d’une civilisation à une autre. Son idée se fait jour un peu partout aujourd’hui : des îlots, des fortins, où le secret ne sera “ conservé d’une manière vivante que dans des communautés restreintes ”.
Le secret, mais quel secret ? C’est un secret à ciel ouvert, partout visible mais partout inaperçu, un secret simple et de bon sens, mais incompréhensible aux intelligences formatées par la domination médiatique et la pression sociale d’idéologies délirantes. C’est le secret perdu de la loi (morale) naturelle, c’est aussi le secret surnaturel du catéchisme romain, conservés l’un et l’autre dans l’intimité des familles, de quelques monastères, de quelques écoles. En somme le livre de Marcel De Corte est le livre des secrets de santé mentale, à l’usage des générations intermédiaires entre une civilisation qui achève de mourir et ce qui viendra ensuite.
La civilisation chrétienne puis son héritière infidèle la civilisation occidentale ont peu à peu épuisé le capital sur lequel elles ont vécu : le capital de sainteté, de coutumes, de lois, de mœurs, amassé par le Moye Age. Il n’en reste quasiment rien. Sauf dans le livre des secrets.
Le secret de Marcel De Corte, c’était donc de revenir au Moyen Age ?
Point du tout. Son secret, écoutez bien, c’est de guérir ; et guérir, a-t-il dit, n’est pas revenir à l’âge que l’on avait quand on a commencé la maladie.

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Marcel De Corte - L’Homme contre lui-même - Avant-propos par Jean Madiran
Préface
1 - Les transformations de l’homme contemporain
2 - Pathologie de la liberté
3 - La crise du bon sens
4 - La crise des élites
5 - Le déclin du bonheur
6 - Ce vieux diable de Machiavel
7 - Le mythe du progrès
8 - L’accélération de l’histoire et son influence sur les structures sociales
Un volume de 310 pages, aux Editions de Paris.
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36250 Niherne (France).
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NOTES
[1] La première Bibliographie de son œuvre a été établie dans le n° 196 d’Itinéraires (septembre-octobre 1975), qui est aussi un volume d’hommage, et de réflexion sur sa pensée, avec, notamment, des articles de Jean Madiran, Thomas Molnar, Louis Salleron, Jacques Vier.
[2] Danilo Castellano, L’aristotelismo cristiano di Marcel De Corte, Florence, Pucci Cipriani, 1975.

samedi 21 janvier 2006

[Aletheia n°87] La première encyclique de Benoît XVI - Deus Caritas Est

Aletheia n°87 - 21 janvier 2006
La première encyclique de Benoît XVI sera publiée le 25 janvier prochain.
Dans l’histoire récente de la papauté, la première encyclique des papes est toujours apparue comme programmatique du pontificat. Elle a été publiée, selon les Souverains Pontifes, dans un délai plus ou moins long après l’élection pontificale :
  • le bienheureux Pie IX, élu le 21 juin 1846, a publié sa première encyclique le 9 novembre suivant, soit quatre mois et demi après son élection ;
  • Léon XIII, élu le 20 février 1878, a publié sa première encyclique le 21 avril suivant, soit deux mois après son élection ;
  • Saint Pie X, élu le 4 août 1903, a publié sa première encyclique le 4 octobre suivant, soit deux mois, aussi, après son élection ;
  • Benoît XV, élu le 3 septembre 1914, publie sa première encyclique le 1er novembre suivant, soit deux mois, encore, après son élection ;
  • Pie XI, élu le 6 février 1922, publie sa première encyclique le 23 décembre suivant, soit neuf mois et demi après son élection ;
  • Pie XII, élu le 2 mars 1939, publie sa première encyclique le 20 octobre suivant, soit sept mois et demi après son élection ;
  • Jean XXIII, élu le 28 octobre 1958, publie sa première encyclique le 29 juin 1959, soit huit mois après son élection ;
  • Paul VI, élu le 21 juin 1963, publie sa première encyclique le 6 août 1964, soit treize mois et demi après son élection ;
  • Jean-Paul II élu le 16 octobre 1978, publie sa première encyclique le 4 mars 1979, soit près de cinq mois après son élection.
En publiant sa première encyclique neuf mois après son élection, Benoît XVI s’est donné un temps de réflexion et de méditation qui n’est pas particulièrement plus long que celui qu’avaient pris la plupart de ses prédécesseurs de l’époque contemporaine.
C’est l’impatience des temps présents qui a fait émettre, au fil des mois, des supputations erronées. Par exemple, le 14 décembre dernier, le grand quotidien économique et financier Les Echos, sous la signature de son supposé correspondant au Vatican, Pierre de Gasquet, annonçait que le pape avait signé sa première encyclique le 8 décembre. Le journaliste s’ébaudissait que Benoît XVI y commente le Faust de Goethe. En réalité, le texte cité par le journal économique était l’homélie prononcée le 8 décembre au cours d’une Chapelle papale tenue pour le 40e anniversaire du concile Vatican II.
Quelque temps plus tard, c’est La Croix qui s’étonnait que Benoît XVI n’ait pas encore publié sa première encyclique. Le journal catholique s’interrogeait, le 30 décembre, sur ce “ pape du silence ” : “ le silence de Benoît XVI remplit la place Saint-Pierre ”. Ce qui est plus qu’exagéré si on considère l’importance de discours comme celui du 22 décembre consacré à l’interprétation du concile Vatican II ou les interventions auprès du Chemin catéchuménal pour rectifier sa liturgie, interventions qui, au contraire, ont provoqué bien des clameurs.
Plutôt que de commenter un texte qui n’est pas encore connu intégralement, je me contenterai de reproduire une dépêche du Bureau de Presse du Saint-Siège. Elle rapporte l’annonce que Benoît XVI a faite de son encyclique au cours de l’Audience générale du 18 janvier dernier.


CITE DU VATICAN, 18 JAN 2006 (VIS). Au cours de l'Audience générale de ce matin, Benoît XVI a annoncé que le 25 janvier serait publiée sa première Encyclique, intitulée : Deus Caritas est, dont la présentation officielle aura lieu près la Salle-de-Presse du Saint-Siège.
Évoquant le contenu du document, le Pape a dit: "Aujourd'hui, l'amour apparaît souvent bien loin de ce qu'enseigne l'Eglise. Or, il s'agit d'un mouvement unique doté de diverses dimensions".
La charité, a ajouté le Saint-Père, "est l'amour qui renonce à lui-même pour autrui. L'Eros s'y transforme en Agapé, à la recherche du bien des autres. Il devient charité s'ouvrant à sa propre famille comme à la famille humaine toute entière".
Puis Benoît XVI a dit que son encyclique "tend à montrer que l'acte d'amour personnel doit s'exprimer dans l'Eglise avec un but fonctionnel. S'il est vrai que l'Eglise est expression de Dieu, l'amour doit y devenir un acte ecclésial".
"Providentiellement, ce document sera rendu public le jour de la clôture de la Semaine de prière pour l'unité. Le 25 janvier, je me rendrais à la basilique St.Paul-hors-les-murs pour prier avec nos frères protestants et orthodoxes".
Benoît XVI a conclu son intervention extra-catéchistique en espérant que cette nouvelle encyclique éclairera la vie des chrétiens.
La première condamnation de Benoît XVI
L’abbé Gotthold Hasenhüttl, théologien allemand, s’est vu retirer le droit d’enseigner au nom de l’Eglise catholique. Le décret a été signé le 2 janvier dernier par Mgr Reinhard Marx, évêque de Trèves, après que ce dernier a été reçu dans les semaines précédentes par Benoît XVI.
Les faits en cause remontent à 2003. En mai 2003, à Berlin, eut lieu un Kirchentag œcuménique, un grand rassemblement où se retrouvèrent, pendant cinq jours, 200.000 catholiques et protestants pour des réunions, des conférences et des prières. À l’appel du mouvement, contestataire, le “ Mouvement du peuple de l’Eglise ”, l’abbé Gotthold Hasenhüttl, professeur émérite de théologie à l’université de Sarrebruck, accepta de célébrer un “ office œcuménique avec eucharistie selon le rite catholique ”. Le 23 mai, il célébra un office religieux dans le temple protestant de Gethsémani à Berlin. Au cours de la célébration, il avait invité les participants, catholiques et protestants, “ à participer au repas du Seigneur ”. Cette pratique d’intercommunion était en infraction avec le Code de Droit canon qui maintient que “ les ministres catholiques administrent licitement les sacrements aux seuls fidèles catholiques ” (Can. 844, § 1).
L’archevêque de Berlin, le cardinal Sterzinsky, avait alors demandé à l’abbé Hasenhüttl de venir s’expliquer. Celui-ci, par une lettre en date du 10 juin, avait refusé, tout en multipliant les articles et les entretiens dans la presse pour justifier son initiative. En conséquence, le 1er juillet suivant, Mgr Marx, évêque de Trèves, lieu de résidence habituel de l’abbé Hasenhüttl, lui adressait une longue lettre où, après avoir exposé les infractions commises contre les normes du droit canon, il lui demandait de signer une “ Déclaration ” dans laquelle il aurait dit son regret pour son “ comportement ” et dans laquelle il aurait promis “ de ne plus enfreindre les canons cités ”.
Gotthold Hasenhüttl refusa de signer la Déclaration présentée par Mgr Marx : “ Votre ultimatum exigeant un repentir inconditionnel et une obéissance aveugle ne correspond en rien, lui écrivait-il, aux enjeux pour lesquels j’ai lutté et travaillé dans ma vie de prêtre et de théologien. ” Gotthold Hasenhüttl s’insurgeait aussi contre “ des mesures relevant de l’inquisition ”.
Devant ce refus de soumission, le 17 juillet 2003 Mgr Marx suspendait l’abbé Hasenhüttl de toutes ses “ fonctions ministérielles ”[1].
Le théologien allemand fit appel de la sanction canonique qui le frappait auprès du Saint-Siège. Un an plus tard, le cardinal Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi, confirmait la sanction.
Malgré cela, Gotthold Hasenhüttl a continué, dans différents écrits, à soutenir la légitimité canonique de son initiative et à la justifier théologiquement. En conséquence, le 2 janvier dernier, Mgr Marx a signé le décret lui retirant le droit d’enseigner au nom de l’Eglise catholique. “ Tous ses écrits […], dit le décret, ont clairement démontré qu’il n’y avait de sa part aucun pas de conciliation, qu’il considérait son attitude comme juste et qu’il ne voyait aucune raison d’accepter la discipline de l’Eglise. ” Le décret affirme aussi : “ Puisqu’il se met en dissidence par rapport à l’autorité de l’Eglise dans des affaires graves et ne se montre pas prêt à observer les règles de l’Eglise, celle-ci ne peut lui accorder le droit d’enseigner en son nom.[2] ”
La désinformation de "la Croix"
Cette double condamnation de la pratique de l’intercommunion (ou de la communion interconfessionnelle) n’étonnera que ceux qui s’imaginent que la doctrine de l’Eglise sur le sujet a changé ou peut changer. La Croix, dans son numéro du 20 janvier, consacre un dossier à “ L’œcuménisme au pays de Benoît XVI ”. La question de l’intercommunion est longuement évoquée. Or il n’est fait aucune mention des condamnations qui ont frappé Gotthold Hasenhüttl. N’est-ce pas là une désinformation manifeste ?
Au contraire, le journal catholique de référence fait semblant de croire que, sur cette pratique de l’intercommunion, Benoît XVI pourrait faire changer la position de l’Eglise : “ Des idées pour Benoît XVI, catholiques et protestants allemands en ont. Depuis plusieurs décennies, nombreux sont ceux qui souhaiteraient communier ensemble, tout particulièrement les couples biconfessionnels qui représentent près de la moitié des couples mariés. […] Le nouveau pape adressera-t-il un signal fort à ses compatriotes ? Les théologiens allemands s’accordent à lui reconnaître une très bonne expertise du dossier œcuménique. ”
À l’évidence, le Magistère pontifical ne se réduit pas à une “ expertise ” (au sens de “ compétence ”, si l’on comprend bien le journal La Croix). La doctrine et la pratique de l’Eglise restent que les protestants ne peuvent pas être admis à la communion catholique. La communion de Frère Roger Schutz, fondateur de la communauté œcuménique de Taizé, lors des obsèques de Jean-Paul II en avril dernier – communion que lui a donnée le cardinal Ratzinger – a surpris. Pourtant, elle n’a pas fait exception à la règle et à la doctrine de l’Eglise. Elle a une autre explication[3].
Le droit à la liberté religieuse
Dom Basile Valuet, moine à l’abbaye bénédictine Sainte-Madeleine du Barroux, a soutenu, en juin 1995, une thèse de doctorat en théologie consacrée à “ La liberté religieuse et la Tradition catholique ”. La thèse, publiée un mois plus tard, en 3 volumes, avait été beaucoup commentée dans les milieux traditionalistes, mais peu lue. La 2e version, revue et augmentée, publiée en 3 tomes (six volumes) en 1998, n’a guère été lue au-delà du cercle des théologiens et des spécialistes.
Il est heureux, et utile, de disposer désormais d’une édition abrégée où Dom Basile Valuet a recueilli la substance des démonstrations de sa thèse. Cette édition lui a permis aussi d’apporter des développements à certains points.
On ne prétendra pas résumer ici cet ouvrage de doctrine. L’auteur entend répondre à la question suivante : “ La doctrine de Dignitatis humanæ sur le droit à la liberté sociale et civile en matière religieuse est-elle un développement doctrinal homogène effectué par le magistère authentique dans la Tradition de l’Eglise ? ”. Dans sa conclusion générale, il termine ainsi ses analyses et démonstrations : “ L’Eglise ne fonde pas le droit à la liberté religieuse sur l’indifférentisme individuel, social ou étatique, mais sur la dignité de la personne humaine, et sur l’obligation, le droit et la liberté de chercher la vérité qui en découlent. Et elle ne fonde pas non plus ce droit sur la sincérité de la conscience du sujet. Celle-ci est fin et non fondement… ”.
Fr. Basile, o.s.b. Le droit à la liberté religieuse dans la Tradition de l’Eglise, Editions Sainte-Madeleine (84330 Le Barroux), 676 pages, 39 euros.


[1] On trouve les différentes pièces de ce dossier de 2003 sur le site officiel du diocèse de Trèves (www.diozese-trier.de) et dans un dossier de la revue Golias (n° 94, janvier-février 2004).
[2] Le décret de janvier 2006 est cité par Infocatho (semaine du 8 au 11 janvier).
[3] Cf. mon article, à paraître, dans le numéro de février de La Nef (B.P. 48, 78810 Feucherolles, 6 euros le numéro).

dimanche 1 janvier 2006

[Aletheia n°86] René Rancœur (1910-2005)

Aletheia n°86 - 1er janvier 2006

René Rancœur (1910-2005)

Au terme d’une longue maladie, René Rancœur est mort le 28 décembre dernier, dans sa 96e année, à son domicile parisien. Il laissera le souvenir d’un érudit modeste, d’un grand bibliographe, d’un homme généreux, fidèle à ses convictions catholiques et royalistes.

Il a accompli l’essentiel de sa carrière professionnelle à la Bibliothèque Nationale de France, où il fut Conservateur en chef. Son premier travail bibliographique a été une Bibliographie des travaux publiés sur le centenaire de 1848 en France (1949). À partir de 1953, il fut en charge de la Bibliographie littéraire de la France, monumentale entreprise qu’il poursuivit jusqu’en 1996, année après année, et qui reste une référence incontournable, nommée “ le Rancœur ” par les spécialistes.

René Rancœur apporta aussi une contribution significative, mais restée non connue des lecteurs, à d’autres bibliographies qui sont, aujourd’hui encore, des ouvrages de référence : il collabora, anonymement, à la grande Enciclopedia de orientacion bibliografica, quatre volumes publiés à Barcelone, entre 1964 et 1965, sous la direction du P. Tomas Zamarriego s.j. et à la Nouvelle bibliographie de Charles Maurras, deux volumes publiés, en 1980, à Aix-en-Provence, par Roger Joseph et Jean Forges.

Lorsque la BNF était encore installée dans son site historique de la rue Richelieu, René Rancœur participa à l’organisation de plusieurs grandes expositions et à la rédaction des catalogues qui les accompagnaient. Il fut ainsi un des rédacteurs, et dans certains cas l’unique rédacteur, du catalogue des expositions Huysmans (1948), Péguy (1950), Lamennais (1954), Barrès (1962) et Bernanos (1978).

Son domaine de prédilection fut, sans doute, le XIXe siècle dont il était un parfait connaisseur. Ses travaux personnels et ses recherches dans diverses archives, privées ou publiques, l’amenèrent à publier plusieurs études sur le comte de Falloux, sur Dom Guéranger et à éditer diverses correspondances.

Érudit maurrassien

René Rancœur, angevin de naissance, était un royaliste de conviction. Étudiant, il avait fréquenté assidûment l’Action française et il est resté fidèle à son combat jusqu’à la fin.

Lors de la Seconde Guerre mondiale, le journal L’Action française, qui s’était “ replié ” à Lyon, fut interdit en zone occupée – même les historiens semblent l’avoir oublié. Son patriotisme, sa position politique (“ la seule France ”, la “ ligne de crête ”) ne pouvaient pas s’accorder avec l’occupant allemand. En zone occupée, les sections locales du mouvement monarchiste recevaient clandestinement des numéros du journal et s’efforçaient de le diffuser dans la discrétion. À cette époque, René Rancœur était en poste à Nantes, comme professeur de lycée. Pendant toutes ces années 40-44, il lira avec attention L’Action française : quand il ne pouvait conserver l’exemplaire du journal qu’il avait pu se procurer, il recopiait à la main des articles entiers de Maurras ou il en faisait des copies dactylographiées en plusieurs exemplaires qu’il distribuait à d’autres lecteurs. Il collabora aussi, à cette époque, au quotidien nantais L’Express.

Après-guerre, ses fonctions à la Bibliothèque Nationale l’obligeront à un devoir de réserve. Mais sa fidélité à l’Action française restait entière. Le quotidien du même nom avait cessé de paraître en août 1944. Lui succéda, en juin 1947, un bimensuel intitulé Aspects de la France et du monde. Ce bimensuel devint hebdomadaire à partir du 25 novembre 1948, c’est à partir de cette date que René Rancœur apporta sa collaboration sous le pseudonyme de Georges Narcy. Cette collaboration dura jusqu’au début des années 1990. La plupart des articles qu’il y publia avaient trait à l’histoire de l’Action française, surtout dans ses rapports avec l’Eglise. À l’occasion des ouvrages ou des articles qu’il recensait, René Rancœur savait apporter les rectifications, les rappels et les précisions qui s’imposaient. Loin d’être des recensions qui n’apportent rien de neuf au sujet, ses articles ajoutaient à la connaissance du sujet évoqué.

René Rancœur fut actif aussi dans les études maurrassiennes en présentant des communications aux “ Colloques Charles Maurras ” organisés, à partir de 1968, à l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, sous la direction de Victor Nguyen et de Georges Souville. René Rancœur a notamment pris une part essentielle au Ve colloque, organisé en 1976 : “ La condamnation de l’Action française par l’Eglise catholique ”, et dont les actes, publiés en 1986 seulement, en deux gros volumes, et enrichis par lui de nombreux documents, forment un ensemble essentiel pour mieux comprendre la condamnation romaine de l’Action française en 1926 et la levée des sanctions de 1939.

René Rancœur a également œuvré, par un très lourd travail, à l’édition du livre, tragiquement posthume, de Victor Nguyen : Aux Origines de l’Action française (Fayard, 1991, 958 pages) ; monument impressionnant sur la généalogie intellectuelle d’une œuvre et d’un mouvement.

La romanité

Dès avant-guerre, René Rancœur avait été en relations étroites avec le chanoine Henri Lusseau (1896-1973), professeur à l’Université catholique d’Angers. Le chanoine Lusseau fut, avec d’autres prêtres de cette génération (l’abbé Berto, l’abbé Luc J. Lefèvre, et d’autres) un des représentants de l’esprit “ romain ” dans la France de l’après-guerre et de l’avant-concile Vatican II. Cet attachement à la “ romanité ” voyait se conjuguer attachement indéfectible au Saint-Siège et souci d’une grande rectitude doctrinale.

Cet esprit “ romain ” s’exprimera notamment dans une revue, La Pensée catholique, dirigée par le chanoine Lusseau et par l’abbé Lefèvre. La revue paraîtra à partir de 1946, pendant cinquante ans. René Rancœur y collabora dès le premier numéro par un article sur “ l’histoire chrétienne ”. Dans les années 50 aussi, il collabora, de manière régulière mais anonyme, à la Revue des Cercles d’études d’Angers, animée par le chanoine Lusseau.

René Rancœur fut actif encore, mais dans la discrétion, auprès des mouvements catholiques laïcs : la “ Cité catholique ” de Jean Ousset, puis l’ “ Office international des œuvres de formation civique et d’action doctrinale selon le droit naturel et chrétien ” qui lui fera suite.

René Rancœur, qui connaissait bien l’Italie, sa culture et sa langue, traduisit en français, avec Maurice Valuet et Nicolas Lancien, un ouvrage du cardinal Ottaviani, Il Baluardo. L’ouvrage, traduit sous le titre L’Eglise et la Cité (1963), fut composé sur les presses de l’Imprimerie polyglotte vaticane et diffusé en France par l’Office.

Membre, dès l’origine (1964), de l’association Una Voce, “ pour la sauvegarde du latin et du chant grégorien dans la liturgie catholique ”, René Rancœur est resté, indéfectiblement, un catholique de Tradition. La messe de ses funérailles sera célébrée, ce mardi 3 janvier, à 10 heures, en l’église Saint-Nicolas du Chardonnet.

La charité en acte

Je ne pourrais terminer cette rapide évocation sans exprimer une reconnaissance de dette. Dès mon premier livre – il y a vingt ans – René Rancœur, que je ne connaissais pas encore, avait été un juge bienveillant et pointilleux à la fois. Lorsque, plus tard, je préparais une biographie de Maurras – qui parut en 1991 – j’étais allé le voir. Les chroniques signées “ Georges Narcy ” m’avaient montré un érudit de l’histoire maurrassienne, sa rencontre me fit connaître un homme modeste, effacé, qui ne faisait pas étalage de son savoir mais qui savait guider utilement et conseiller.

Plus tard, quand je préparais une biographie de Paul VI, sa connaissance de l’histoire religieuse contemporaine me fut précieuse aussi. Il m’orienta vers des pistes que, sans lui, je n’aurais peut-être pas découvertes. Nous restâmes en relations. Il savait beaucoup de choses et fut un de ces hommes-relais qui, dans l’histoire intellectuelle, sont aussi importants, mais moins visibles, que les auteurs qui multiplient livres et articles.

En 1999, déjà très affaibli par la maladie qui ne devait l’emporter que six ans plus tard, “ ne pouvant plus travailler ” me dit-il, il dispersa sa bibliothèque. Il m’invita à venir choisir “ les livres qui pouvaient m’être utiles ”, dans le domaine de l’histoire religieuse et dans celui des études maurrassiennes. Même pour quelqu’un qui avait déjà beaucoup de livres, la bibliothèque de René Rancœur était d’une richesse exceptionnelle.

Au cours des différentes visites que je lui fis alors, c’est lui qui m’encourageait à prendre telle ou telle collection de livres, de revues, de dictionnaires, d’articles rassemblés en dossiers. Il me confia aussi des archives, des notes de travail, pensant que cela pourrait “ me servir ”.

Combien de fois depuis ai-je utilisé des instruments de travail, français, italiens ou espagnols, que je dois à René Rancœur ? À chaque fois, une pensée me ramenait à lui – et me ramènera à lui –, à sa méticulosité de bibliothécaire et de parfait bibliographe, à sa vraie humilité et à sa générosité en acte.

Deux livres d’Annie Laurent

Annie Laurent, spécialiste du Moyen-Orient, où elle a séjourné plusieurs années, a beaucoup réfléchi sur les rapports entre islam et christianisme. Elle a publié notamment un ouvrage collectif sur le sujet : Vivre avec l’Islam ? Réflexions chrétiennes sur la religion de Mahomet (éditions Saint-Paul, 1996). Elle a signé ces derniers mois deux livres importants qui méritent d’être lus :

• Sous le titre Dieu rêve d’unité. Les catholiques et les religions : les leçons du dialogue (Bayard, 216, 20 euros), elle publie un livre d’entretiens avec Mgr Fitzgerald .

Mgr Michael Fitzgerald est, depuis 2002, président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux. Les entretiens qu’il a eus avec Annie Laurent permettent d’éclairer un champ d’action de l’Eglise qui, depuis le concile Vatican II, s’est beaucoup développé et a donné lieu aussi à de nombreuses critiques. Sous le feu serré des questions d’Annie Laurent, Mgr Fitzgerald apporte des éclaircissements et des mises au point qu’on ne trouve pas forcément dans les documents officiels. Ses réponses permettent aussi de mieux comprendre le sens de certaines initiatives du pontificat de Jean-Paul II (les rencontres d’Assise, par exemple).

Mgr Fitzgerald explique ainsi : “ le dialogue interreligieux ne peut viser l’unification des religions. Si l’on peut trouver, dans les diverses croyances, des points communs, ceux-ci ne sauraient suffire comme base pour une unité de foi. Le jugement appartient à Dieu, principe d’unité, qui réalisera l’unité religieuse de l’humanité selon son bon plaisir ” (p. 22).

Parfois Mgr Fitzgerald est trop rapide quand il s’agit d’expliquer certaines initiatives qui ont choqué des catholiques (par exemple, p. 85, quand il essaie d’expliquer pourquoi Jean-Paul II a baisé un exemplaire du Coran en mai 2000). En revanche, quand, plus loin (p. 124), il est interrogé sur le statut théologique de l’Islam, il expose comment le Coran ne s’inscrit pas dans “ la Révélation biblique ” et pourquoi l’Islam n’est pas “ une religion révélée ” comme le christianisme.

• Plus récemment, Annie Laurent a publié L’Europe malade de la Turquie (F.-X. de Guibert, 172 pages, 19 euros). À l’heure où la candidature de la Turquie à l’entrée dans l’Union européenne est à l’étude, le livre d’Annie Laurent s’ouvre par deux citations : l’une du futur Benoît XVI, en septembre 2004 (“ Historiquement et culturellement, la Turquie a peu de choses en commun avec l’Europe ”), l’autre de l’historien Jean-Paul Roux, spécialiste du monde turcophone (“ La Turquie n’est pas européenne. Mais elle s’est toujours voulue européenne ”).

Annie Laurent ne se contente pas d’apporter la démonstration du caractère non-européen de la Turquie, elle invite aussi à une longue plongée dans l’histoire turque, qui a été “ en contraste permanent avec l’Europe ” selon une autre formule du futur Benoît XVI.

La Turquie qui frappe aujourd’hui à la porte de l’Europe est un révélateur sur l’Europe elle-même. Jadis, au XIXe siècle, on disait de la Turquie – l’Empire ottoman – qu’elle était “ l’homme malade de l’Europe ”. Annie Laurent retourne la formule : c’est l’Europe qui est “ malade de la Turquie ”. Ceux qui acceptent de la faire entrer dans l’Union européenne sont ceux qui veulent édifier une Europe sans référence à ses racines chrétiennes. La “ question turque ” révèle une crise d’identité de l’Europe.


Par un courrier en date du 12 décembre 2005, Benoît XVI a bien voulu accorder à l’auteur de Diviniser l’humanité. Anthologie sur la communion fréquente (Editions la Nef, 2005) sa Bénédiction apostolique. Que cette mansuétude du Saint-Père accompagne toute notre année 2006.

dimanche 18 décembre 2005

[Aletheia n°85] Le dialogue entre la FSSPX et ROME : “sans illusion”

Aletheia n° 85 - 18 décembre 2005

Le dialogue entre la FSSPX et ROME : “sans illusion”

Dans les quatre mois qui se sont écoulés depuis la rencontre du 29 août dernier entre Mgr Fellay, Supérieur général de la FSSPX, et Benoît XVI, les autorités de la FSSPX comme certaines autorités romaines ont multiplié les déclarations publiques, non sans poursuivre le dialogue par des échanges de correspondance et des rencontres discrètes. Dans le flot des rumeurs, des bruits, des prises de position contradictoires et des projets point encore réalisés, on peut relever, me semble-t-il, quelques étapes saillantes. Cette chronologie se fonde sur les déclarations publiques des deux parties, et aussi sur des informations, italiennes et romaines, qui, pour certaines, n’ont pas encore transparu dans la presse française :

• On ne reviendra pas sur la rencontre du 29 août sur laquelle beaucoup a été dit. Sinon pour relever deux choses.

Le cardinal Castrillon Hoyos, Président de la Commission pontificale ”Ecclesia Dei” depuis 2000, qui assistait à l’audience du 29 août, reste le principal interlocuteur de la FSSPX depuis cette date.

L’insistance de Benoît XVI sur la nécessité d’une réception du concile Vatican II pour tous les catholiques a fortement impressionné la FSSPX. Ce qui a amené Mgr Fellay, quelque temps après l’audience, à écrire une lettre au Pape pour dire qu’ “ en conscience ” cette perspective l’effrayait.

• Différentes sources affirmaient qu’une “ libéralisation ”, au moins partielle, de la messe traditionnelle interviendrait à l’occasion du synode sur l’Eucharistie organisé en octobre. Les oppositions rencontrées par Benoît XVI au sein de la Curie lui ont fait renoncer, à ce moment-là, au décret prévu. Ces oppositions sont venues, notamment, du cardinal Arinze, Préfet de la Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements, et de Mgr Sorrentino, secrétaire de la même Congrégation. Ils ont signé une note de sept pages qui a été remise au pape.

À cette opposition, interne si l’on peut dire, s’est ajoutée une intervention publique du cardinal Arinze. Le 7 octobre, au cours d’une conférence de presse et alors que le synode sur l’Eucharistie était en cours, il a affirmé que la question de la messe traditionnelle “ n’était pas une priorité pour le synode, et que personne n’en avait parlé ”.

On signalera, en y voyant plus qu’une coïncidence, que Mgr Sorrentino a été nommé, quelques semaines plus tard, évêque d’Assise et qu’un nouveau secrétaire de la Congrégation pour le Culte Divin vient d’être nommé : Mgr Ranijth, qualifié de conservateur, réputé favorable à une plus grande liberté pour la messe traditionnelle et en phase avec la perspective ratzinguérienne de “ réforme de la réforme ” (en avril 2004, Mgr Ranijth avait publié dans l’Osservatore romano un commentaire “ autorisé ” de l’instruction Redemptionis Sacramentum, déplorant les abus engendrés par la réforme liturgique et dénonçant l’ “ interprétation réductrice ” du sacrement de l’Eucharistie faite par certains).

• Le 13 novembre, dans une déclaration faite à chaîne de télévision Canal 5, le cardinal Castrillon Hoyos a affirmé à propos de la FSSPX :

“ Nous ne sommes pas face à une hérésie. On ne peut pas dire en termes corrects, exacts, précis qu’il y ait un schisme. C’est une attitude schismatique de consacrer des évêques sans mandat pontifical. Mais ils sont dans l’Eglise, il manque seulement une pleine, une plus parfaite – comme il a été dit lors de la rencontre avec Mgr Fellay – une plus pleine communion, parce que la communion existe déjà. ”

Cette déclaration a fortement et favorablement impressionné les autorités de la FSSPX. Est affirmée publiquement – même si ce n’est pas la déclaration solennelle que ces autorités attendent toujours – que la FSSPX n’est ni hérétique, ni schismatique, ni excommuniée.

• Cette déclaration a très certainement favorisé le déjeuner, discret, qui a réuni, début décembre, le cardinal Castrillon Hoyos et Mgr Fellay. La presse et les outils de communication internautiques français n’ont pas, à ma connaissance, rapporté cette rencontre. Elle a eu lieu dans la résidence du cardinal Castrillon Hoyos, Piazza della Citta Leonina. L’abbé Marc Nély, Supérieur du district italien de la FSSPX, accompagnait Mgr Fellay. Plus qu’un déjeuner de convivialité, il s’est agi d’une rencontre approfondie puisque, arrivés vers 11 heures à la résidence cardinalice, les deux clercs de la FSSPX en sont repartis après 16 heures.

Ils ont remis au cardinal Castrillon Hoyos un exemplaire de la traduction italienne de la biographie de Mgr Lefebvre par Mgr Tissier de Mallerais, traduction qui vient de paraître, et aussi un memorandum sur les objections faites par la FSSPX au concile Vatican II et aux réformes qui l’ont suivi.

• Le 11 décembre dernier, Mgr Fellay a fait, à Paris, une conférence intitulée : “ Le point sur nos relations avec Rome ”. Je ne peux qu’inviter mes lecteurs à en écouter l’enregistrement intégral qui est disponible sur le site officiel de la FSSPX en France (www.laportelatine.org). Le Supérieur général de la FSSPX expose longuement “ les principes qui nous guident dans nos relations avec Rome ”. Il reconnaît que, dans les discussions avec Rome, “ le grand point d’achoppement, ça sera le concile ”. Il porte, sur Benoît XVI, un jugement ainsi formulé : “ Une tête mal formée, par une philosophie moderne, libérale, parfois moderniste, et un cœur conservateur ”. Enfin, dans l’état actuel des discussions avec Rome, en considérant aussi les projets de décret et de réforme en préparation, il estime que, pour le moment, il y a “ plus d’espérance que de mécontentement, mais sans illusion ”.


Maurice Brillaud – Yves Chiron: L’abbé Emmanuel Barbier (1851-1925)

L’abbé Barbier a d’abord été un grand éducateur, directeur ou fondateur de plusieurs collèges jésuites qui ont fait la réputation de la Compagnie de Jésus. Puis, le “ grand exil ” des congrégations, consécutif à la loi de 1901, l’amène à quitter la Compagnie de Jésus et à demeurer simple prêtre, attaché à une paroisse parisienne.

C’est alors qu’il va devenir un des principaux combattants du libéralisme religieux et du modernisme, à travers une œuvre abondante (sur le Sillon, notamment) et une revue, la Critique du libéralisme.

Deux de ses livres sur le libéralisme de Léon XIII ont été mis à l’Index, en 1908, et pourtant saint Pie X, en 1912, lui accordera une bénédiction publique pour “ avoir très bien mérité de la cause catholique ”. Les cinq volumes de son Histoire du catholicisme libéral et du catholicisme social en France. Du concile du Vatican à l’avènement de S.S. Benoît XV (1870-1914) reste un ouvrage de référence par l’immense documentation fournie.

On trouvera d’abord dans ce volume l’édition des “ Souvenirs ” de Maurice Brillaud sur l’abbé Barbier.

Puis, Yves Chiron publie une biographie de l’abbé Barbier, la première parue à ce jour, fondée sur des sources d’archives inédites (archives diocésaines de Paris, Nancy et Poitiers et archives jésuites de Vanves). Elle est suivie d’une bibliographie exhaustive de l’œuvre de l’abbé Barbier.

Maurice Brillaud (1886-1950), romancier et mémorialiste, fut l’élève de l’abbé Barbier à Poitiers et resta en relations avec lui jusqu’à sa mort.

Yves Chiron, membre de la Société d’histoire religieuse de la France, spécialiste de l’histoire religieuse contemporaine, auteur de biographies de Pie IX (traduit en anglais, italien et espagnol), de saint Pie X (traduit en anglais), de Pie XI (traduit en italien) et de Paul VI.

ISBN 2-35005-011-4
Un volume de 175 pages – 16 euros
A commander (avec ses coordonnées: nom, prénom, adresse complète) à:
Association Nivoit 5, rue du Berry 36250 NIHERNE
Chèque à l'ordre de l'Association Nivoit.

mercredi 7 décembre 2005

[Aletheia n°84] Il y a 50 ans Itinéraires - Il y a 25 ans Présent

Aletheia n°84 - 7 décembre 2005
Il y a 50 ans Itinéraires - Il y a 25 ans Présent
2006 verra un double anniversaire : le 50e anniversaire de la fondation, en mars 1956, de la revue mensuelle Itinéraires, qui parut jusqu’en 1997, et le 25e anniversaire de la parution du numéro 0 (22 novembre 1981) du quotidien Présent, qui paraît toujours. Ces deux publications ont été fondées par Jean Madiran, non seul certes. On pourrait ajouter que cette année 2006 verra aussi un 40e anniversaire : celui de la condamnation, le 23 juin 1966, de la revue Itinéraires par l’épiscopat français.
La “ Mise en garde des cardinaux et du Conseil permanent de l’épiscopat français ”[1] visait nommément “ des magazines comme le Monde et la Vie, des revues comme Itinéraires et Défense du foyer, des bulletins comme Lumière ”.
Que reprochait l’épiscopat français à ces publications :
Ils affirment que l’enseignement religieux est en crise ; l’école chrétienne en péril ; l’autorité personnelle de chaque évêque minée par les organismes collectifs de l’épiscopat ; la primauté du Saint-Siège compromise par la collégialité ; la doctrine sociale de l’Eglise faussée par le progressisme ; la foi de nombreux clercs pervertie par des erreurs doctrinales et morales graves. Ils contestent l’application qui est faite de la Constitution liturgique. Ils critiquent les mouvements apostoliques et leurs méthodes. Ils appellent prêtres et fidèles à s’unir pour sauver l’Eglise de la décadence à laquelle la conduiraient irrémédiablement les pasteurs.
À quarante ans de distance, quel observateur de bonne foi ne conviendra pas que l’épiscopat français, du moins en son “ Conseil permanent ” de l’époque, a manqué de clairvoyance. Les cris d’alarme que lançaient Itinéraires et d’autres publications de laïcs dans ces années post-conciliaires n’étaient pas exagérés. La crise de l’Eglise – qui avait commencé en France avant le concile Vatican II – s’est amplifiée et aggravée après 1966.
En 1966 les cardinaux français et le “ Conseil permanent de l’épiscopat français ” voyaient dans les inquiétudes et critiques des laïcs – qu’on ne qualifiait pas encore de “ traditionalistes ” – une “ campagne ”, une fronde anti-épiscopale. Quelle erreur ! Ils ne voyaient pas l’amour de l’Eglise et la défense de la foi qui les animaient.
En 2006, il n’y aura pas de “ repentance ” de l’épiscopat français pour cette condamnation d’il y a 40 ans. On n’entendra pas la plainte, le regret, que celui qui était encore le cardinal Ratzinger a humblement prononcés à la IXe station du Chemin de croix du Vendredi saint 2005 à Rome :
Que de souillures dans l’Eglise, et particulièrement parmi ceux qui dans le sacerdoce, devraient lui appartenir totalement ! Combien d’orgueil et d’autosuffisance !
S’il n’y a pas eu de repentance solennelle et publique de l’épiscopat français pour son “ orgueil ” et son “ autosuffisance ” depuis les années post-conciliaires, pour son refus de voir la crise de l’Eglise, pour sa marginalisation de ceux qui osaient la dénoncer – avec des maladresses et des excès sans doute –, il y a eu, depuis une décennie, une certaine et limitée repentance de fait : des évêques procèdent à des ordinations dans des abbayes attachées à la Tradition, accueillent des fondations traditionnelles, etc.
Il semblerait même que certains évêques prêtent enfin attention aux écrits de celui qui, parmi les fidèles attachés à la Tradition, est la plume la plus acérée, la plus constante et celle dont l’autorité est la plus grande : Jean Madiran. En 2004, sa Trahison des commissaires (éditions Consep, 2004) a précédé de peu le “ Communiqué ” et la “ Note doctrinale ” de la Commission doctrinale de l’épiscopat français sur les livres du Père Cerbelaud et de Jacques Duquesne. Etait-ce vraiment un hasard ?
Les 50 ans de la fondation d’Itinéraires et les 25 ans de la fondation de Présent ne verront certainement pas quelque message épiscopal rendre hommage à Jean Madiran. Beaucoup d’évêques français – tous les évêques français ? – croient encore, sur la foi de ce qu’ils ont lu dans le Monde par exemple, que Présent est un journal “ intégriste ” et “ extrémiste ”. Ils ignorent les campagnes de désabonnement à Itinéraires lancées par la Fraternité Saint-Pie X après les sacres de 1988 et qui ont causé la mort de la revue. Ils ignorent les campagnes de boycott de Présent lancées par le Front national et qui ont failli mettre à mort le journal.
Les évêques de France ont lu dans le Monde, il y a 25 ans (le 20 novembre 1981), que Présent serait un “ quotidien d’extrême droite ”. Ils le croient encore. Ils n’ont pas lu les récusations du qualificatif faites par Jean Madiran : Extrême droite ? Ah non, assez ! (1991), “ mythe assassin qui est au cœur de la calomnie officielle ”. Ils n’ont pas vu que la vertu de piété est au cœur de l’œuvre, religieuse et politique, de Jean Madiran. La piété comme reconnaissance et fidélité, dans l’Eglise comme dans la société.
Pour ceux des lecteurs de cette modeste Aletheia qui ne lisent pas Présent – et ils sont nombreux, je crois, dans une catégorie bien spécifique de lecteurs en France et hors de France –, j’offre cette récente page de Jean Madiran, page de “ souvenirs et considérations ”.
Bien évidemment, une telle page, venant après d’autres, fait souhaiter que Jean Madiran rédige le livre de Mémoires qu’on est en droit d’attendre de lui. Il y répugne, je crois, pour différentes raisons qui, pour certaines, sont très justes. Mais il doit ce livre, non tant à ses lecteurs habituels, qui pourraient espérer de lui ce livre-là aussi, qu’à l’histoire de l’Eglise de ce demi-siècle. Les biographies ou autobiographies épiscopales, les souvenirs et mémoires des “ grands ” intellectuels catholiques “ de gauche ” de ce demi-siècle (G. Hourdin, H-I Marrou, A. Mandouze, etc.) ne suffiront pas à rendre compte de manière juste et complète de cette histoire. Imagine-t-on de comprendre l’autre tourmente qu’a connue l’Eglise de France – le modernisme – , il y a cent ans, en lisant seulement les Mémoires de Loisy ?
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[1] La Documentation catholique, n° 1475, 17 juillet 1966, col. 1285-1288.

[Aletheia n°84 - annexe] Anniversaires, souvenirs et considérations en vrac - texte de Jean Madiran

Texte de Madiran - en annexe à Aletheia n°84 - 7 décembre 2005
Anniversaires, souvenirs et considérations en vrac
PRÉSENT — Mardi 29 novembre 2005
Il y a cinquante ans paraissait, aux Nouvelles Editions Latines de Fernand Sorlot, le premier livre signé « Madiran » : Ils ne savent pas ce qu’ils font. L’ouvrage traitait de la « non-résistance au communisme » dans toute une partie, mais la plus coruscante et la plus répandue, de la presse catholique d’appellation contrôlée. Il analysait le magistère politique qu’y exerçait le catholique Beuve-Méry (Hubert), directeur du journal Le Monde, réunissant autour de lui, en un discret déjeuner hebdomadaire, des personnalités dirigeantes ou influentes de la presse catholique sournoisement de gauche, telles que Georges Hourdin, Ella-Blanche Sauvageot, Stanislas Fumet, le P. Boisselot… L’évêque de Troyes (que je ne connaissais pas) s’enthousiasma pour ce livre et en fit l’éloge dans son bulletin diocésain. Craignant sans doute la contagion, d’évêché en évêché, d’une telle approbation, la direction (de fait) de l’épiscopat français y mit tout de suite le holà par une sévère mise en garde publique. La Croix, que je n’avais pas mise en cause, ouvrit le feu contre moi. La consigne courut les presbytères de prêcher le dimanche contre mon livre et ma personne. Cela fit un beau raffut. Quand le curé répugnait à une telle exécution, le vicaire s’en chargeait.
C’est ainsi qu’un dimanche, dans ma paroisse, le vicaire monta en chaire (cela se faisait encore) pour dire tout le mal qu’il fallait penser de ce livre pernicieux. Le curé de la paroisse, le chanoine Collin, m’honorait de son amitié, mais le vicaire n’en savait rien et ne me connaissait pas. Son argumentation enflammée assurait que le livre avait l’odeur d’une parenté coupable avec l’Action française, laquelle avait été condamnée par le Pape comme une renaissance du paganisme. A l’issue de la messe, j’allai à la sacristie, où il y eut naturellement quelques éclats de voix. Je venais de rencontrer ce qui me paraissait une anomalie exceptionnelle. J’ai découvert ensuite qu’elle était une constante dans le clergé diocésain français : la disqualification définitivement acquise d’une Action française condamnée par l’Eglise pour son projet païen de rétablissement de l’esclavage. Vouloir rétablir l’esclavage, c’est la principale accusation lancée par le cardinal Andrieu en 1926, aussitôt approuvée par le pape Pie XI. En une version à peine plus subtile, c’est l’accusation répandue avec une longue persévérance par l’archevêque de Paris Lustiger, qui pendant tant d’années a eu en France une grande autorité morale sur le clergé et sur les nominations épiscopales. Pour lui, la levée de la condamnation par Pie XII n’annulait en rien la condamnation par Pie XI. Il conserve aujourd’hui encore une influence. Selon Michel Kubler dans La Croix du 4 novembre 2005, « on peut estimer que le quart des évêques actuellement en fonction » sont issus de sa mouvance.
Cette hostilité systématique à l’école d’Action française et à la pensée maurrassienne aura intellectuellement désarmé toute résistance à la domination croissante d’un très autoritaire progressisme politico-religieux, et médiatiquement disqualifié la critique des idées et des procédés marxistes. On disait : « Vous parlez comme Maurras, vous vous comportez comme un intégriste et un païen », de la même façon que sur le plan électoral on dit : « Vous parlez comme Le Pen, vous êtes donc un raciste et un populiste xénophobe. » C’est ainsi que l’on a pu aboutir à un système électoral, une presse, une télévision, une Assemblée nationale où « la droite », la seule « droite » admise à exister affiche la philosophie, les idées générales, les « valeurs » qui sont celles de la gauche la plus subversive : l’« effort vers l’égalité des chances » et la « lutte contre la discrimination sous toutes ses formes », qui constituent les deux bulldozers sociaux de l’égalitarisme le plus inhumain et le plus contre nature. La majeure partie du clergé diocésain, évêques en tête, milite aveuglément pour la lutte contre toute espèce de  discrimination. Les hommes politiques libéraux, habituellement nommés « ultra-libéraux » et considérés (en Europe) comme la droite de la droite, sont pareillement pour la dévastatrice recherche de l’égalité des chances. Je m’étais donc heurté pour la première fois, avec mon livre de 1955, à un système compact que j’avais jusqu’alors aperçu et étudié seulement dans la société marxiste-léniniste : la Russie soviétique et l’ensemble des partis communistes sous sa dépendance.
La référence polémique, contre mon livre, à la condamnation et l’inscription à l’index de l’Action française, me fit par son insistance craindre que mon livre lui aussi soit mis à l’index. Car l’index existait encore, avec une redoutable autorité : l’Index librorum prohibitorum, la liste des ouvrages prohibés, promulguée et tenue à jour par le saint-siège. Je m’étais ouvert de ces craintes à Jean de Fabrègues, le cordial et courtois directeur de l’hebdomadaire La France catholique. Il me recommanda d’aller voir de sa part le P. Gagnebet, dominicain professeur à l’Angelicum et consulteur du Saint-Office. Je courus à Rome. Physiquement, le P. Gagnebet ressemblait à l’image solide, massive et tranquille que l’on se fait de saint Thomas d’Aquin. Dès ma première visite il me rassura, on était sous Pie XII ; il me confia que si une mise à l’index se préparait, c’était plutôt celle de la revue Esprit, qui survivait à la mort, en 1950, de son fondateur, le personnaliste Emmanuel Mounier. Je commençais ainsi un nouvel apprentissage. Je n’étais plus tout à fait un blanc-bec, j’avais 35 ans, mais avec le P. Gagnebet j’entrais dans un monde nouveau, le monde de ce que j’appellerais volontiers l’ecclésiologie pratique, spécialement celle de la Curie romaine. Souvent, pour un point de doctrine auquel il était lui-même attaché, il me disait en levant les bras au ciel : « Que voulez-vous ! Les hommes de gouvernement [par exemple ceux de la Secrétairerie d’Etat] estiment que cela est tout juste bon pour occuper les professeurs…»
J’ai fréquemment et beaucoup conversé avec ce cher Père Gagnebet, ou plutôt je l’ai longuement écouté. C’était un thomiste orthodoxe plein de saine doctrine, et plein également de récits et d’observations diverses sur les choses et les gens du Vatican. Il me racontait aussi que la plupart des jeunes qui se présentaient pour devenir moines dominicains arrivaient avec un projet personnel pour réformer d’urgence l’Ordre de saint Dominique. Souvent, ils avaient aussi leur projet personnel de réforme radicale de la sainte messe. C’était comme une démangeaison générale.
A partir du P. Gagnebet et de proche en proche je fis la connaissance, dans la Curie romaine, de toutes sortes de personnages de tous rangs, du concierge au cardinal. La plupart d’entre eux accueillirent avec une tranquille philosophie la mort de Pie XII et l’élection de Jean XXIII, dans un sentiment qu’en exagérant à peine on peut résumer par l’axiome :
les papes passent, la Curie reste. Ils furent anecdotiquement surpris par l’annonce d’un concile, tout en notant que Jean XXIII donnait successivement trois raisons différentes de sa décision. Aucun ne vit venir cette « révolution d’octobre dans l’Eglise » qui allait tout bouleverser. Au contraire : le concile, pensait-on, serait très court, comme le voulait Jean XXIII, et bien encadré par les textes d’avance mis au point dans les commissions préparatoires. Ce concile imprévu serait finalement une bonne occasion :
– Les évêques, m’expliquait-on, comprennent de travers et appliquent toujours mal ce que Rome leur demande de faire. Ils ne sont pas entrés dans l’esprit des enseignements de Pie XII. Alors, on leur prépare des décrets qu’ils auront, par le concile, votés et signés, et persuadés que c’est ce qu’ils auront eux-mêmes décidé, ils le feront enfin.
Comme on le sait, ce n’est pas tout à fait ainsi que les choses ont tourné.
Quant à moi, tout au long du pontificat de Paul VI (1963-1978), la plupart de mes relations vaticanes s’estompèrent peu à peu, jusqu’à devenir sans aucun intérêt. Dès 1972, je dus constater que ma réclamation publique : – Rendez-nous l’Ecriture sainte, le catéchisme romain et la messe traditionnelle, - ne rencontrait à Rome quasiment aucune sympathie. Le parti au pouvoir dans l’Eglise avait intimidé, muselé ou éliminé toute résistance.
Et le désastre se révélait. On mesurait tout d’un coup à quel point la majorité des prêtres catholiques se montraient peu attachés à la messe de leur ordination ; à la messe qu’ils avaient célébrée durant tout le concile, et même trois ou quatre ans après. Nous tentions de les avertir, en écrivant dès janvier 1970, date de l’entrée en vigueur de la messe nouvelle : « Que l’on n’imagine pas que l’on pourra aisément faire l’ALLER ET RETOUR d’une messe à l’autre. Ce qui est interrompu sera perdu pour longtemps. Ce qui est brisé ne se raccommodera pas au commandement. Ce qui est arraché ne reprendra pas racine. Non, qu’on ne s’imagine pas qu’on peut bien céder pour le moment, sous la contrainte, et qu’il sera toujours temps, à la première occasion, de revenir au Missel romain. Ce n’est pas vrai. Ceux qui ont la possibilité de maintenir, fût-ce à l’écart, en petits groupes, en catacombes ou en ermitages, la liturgie romaine et le chant grégorien, en tiennent le sort historique entre leurs mains : ils ont la responsabilité d’en assurer, tout au long de l’hiver dans lequel nous sommes entrés, la transmission vivante et ininterrompue…»(1)
Les plus anciens lecteurs de Présent se souviennent peut-être de ma nièce Sophie, qui me disait : « On t’aime bien, mais je ne comprends rien à ce que tu écris. » Elle a vingt ans de plus, comme nous tous. Elle n’a guère changé.
– Le cinquantenaire de ton premier livre, me dit-elle, ça n’intéresse personne, ni ce que tu écrivais en 1970. Tu devrais plutôt nous raconter en détail l’atmosphère des dernières années de Pie XII, des années de Jean XXIII, de la Rome de Paul VI, et tes souvenirs sur les personnages que tu as connus au Vat’ en ce temps-là.
– C’est une idée qu’on me suggère parfois. Une bonne idée ?
Pas sûr. Je ferais mieux sans doute de m’attacher à la célébration des cinquantenaires et centenaires qui vont tomber en rangs serrés.
– Par exemple le centenaire de la loi de 1905 et des batailles qui ont suivi ?
– Peut-être… Mais surtout celui du « dilemme de Marc Sangnier » et des premières grandes lignes de la « politique religieuse » de Charles Maurras. Le recueil en existe, c’est le livre intitulé justement Le dilemme de Marc Sangnier, sous-titré « essai sur la démocratie religieuse » (2). Il s’agit du grand dialogue initial du nationalisme français avec la démocratie chrétienne, commencé en juillet 1904 et terminé par « la fin de la conversation » en février 1906. Sans oublier le centième anniversaire de la fondation de la Ligne d’Action française…
– Tu crois ? réplique Sophie. Ne serait-ce pas plutôt, cette année, le centenaire de l’Institut d’Action française, si l’on en croit son actuel directeur Michel Fromentoux dans L’Action française 2000 ? Si quelqu’un doit le savoir, c’est bien lui.
– Mais il se pourrait bien qu’il compte par années scolaires : l’année scolaire 2005-2006 est l’année du centenaire de l’année scolaire 1905-1906, on peut donc fêter le centenaire en 2005. Sinon, c’est assurément 2006 : la Nouvelle bibliographie de Charles Maurras par Roger Joseph et Jean Forges, « édition définitive » de 1980, donne le 14 février 1906 pour la fondation de l’Institut d’Action française ; en 1905 avaient été fondés : la Ligue d’Action française, le 15 janvier ; et le 8 décembre, au Quartier Latin, le premier groupe d’Etudiants d’Action française. Ce premier groupe d’étudiants d’AF est exactement contemporain de la loi de Séparation datée du 9 décembre et publiée au Journal officiel du 11.
Mais pour en revenir à la création de l’Institut d’Action française, Yves Chiron lui aussi, dans sa magistrale Vie de Maurras (p. 215) donne bien « l’année 1906 »…
Sophie, qui a écouté distraitement, interrompt ce déluge chronologique :
– Tu ne vas pas continuer à chipoter sur les dates ! Des anniversaires, on en trouve à la pelle !
– Certes : mais il y a ceux qui sont plus particulièrement les nôtres, avec les enseignements qu’ils comportent et qu’il ne faut pas laisser oublier. C’est notre patrimoine intellectuel. Et sentimental aussi. Et même spirituel.
– Je vois. Tu veux attirer l’attention à la cantonade sur le très proche cinquantenaire, en mars 2006, de la fondation d’Itinéraires avec Henri Charlier, Louis Salleron, Marcel Clément, Henri Pourrat, Marcel De Corte, Henri Massis… Tu comptes y inviter le ministre de la culture ?
– Je pense surtout qu’en 2006 viendra le 25e anniversaire de Présent. Non pas du numéro 1, qui parut le 5 janvier 1982, mais de la fondation, laborieuse et résolue, qui va du 2 mars 1981, date de la décision prise par François Brigneau, Bernard Antony et moimême, jusqu’à l’automne 1981, où parurent le numéro zéro et le numéro double zéro.
– Mais Présent sera-t-il encore vivant en mars 2006 ? et à l’automne ?
– Si la mémoire est vivante, si elle est assez vivante, si elle est aussi vivante dans notre public que dans nos cœurs, elle animera indomptablement le quotidien de la France française.
JEAN MADIRAN.
(1) Editoriaux et chroniques, tome II, p. 243 (aux Editions Dominique Martin Morin)
(2) Cet ouvrage est lui-même recueilli, avec La politique religieuse et avec L’Action française et la religion catholique, en un gros volume sous le titre : La Démocratie religieuse (Nouvelles Editions Latines).

dimanche 20 novembre 2005

[Aletheia n°83] L’“ insolence ” de l’abbé Pierre - L’abbé Pierre instrumentalisé

Yves Chiron - Aletheia n°83 - 20 novembre 2005
L’“ insolence ” de l’abbé Pierre
Le dernier livre de l’abbé Pierre, en librairie le 27 octobre dernier[1], a déchaîné, avant même sa parution, une nouvelle campagne médiatique marquée du signe de la “ christianophobie ”, pour reprendre l’expression de Michel De Jaeghere.
Pour ce livre, l’abbé Pierre revendique le droit à l’ “ insolence ”[2]. Une insolence qui lui fait mêler aveux intimes et “ semences d’interrogation ” sur plusieurs points de la doctrine catholique.
L’insolence est aussi celle d’un prêtre qui, pour admirables qu’aient été certains de ses engagements et son œuvre en faveur des plus démunis, semble se servir de cette notoriété pour répandre des idées toutes personnelles en matière doctrinale : “ de la part des évêques comme de la part du Saint-Siège je n’ai jamais trouvé de contradiction ” fanfaronne-t-il[3].
On laissera de côté les confidences intimes sur le “ désir sexuel ” : “il m’est arrivé d’y céder de manière passagère. Mais je n’ai jamais eu de liaison régulière car je n’ai pas laissé le désir sexuel prendre racine. Cela m’aurait conduit à vivre une relation durable avec une femme, ce qui était contraire à mon choix de vie” (page 26). Comme l’a dit Mgr Simon, archevêque de Clermont : “ Depuis l’épisode évangélique dit ”de la femme adultère”, nous sommes, et heureusement pour nous, délivrés d’avoir à jeter la première pierre. ” L’aveu n’aurait pas dû sortir du confessionnal et de la direction spirituelle.
On passera aussi sur des spéculations plus qu’hasardeuses : “ Je ne serais pas étonné qu’au cours de son pontificat Benoît XVI prenne deux mesures jugées libérales : permettre aux divorcés remariés de communier, et ordonner prêtre des ”anciens”, des hommes mariés qui ont déjà élevé leurs enfants… ” (p. 35).
En revanche, on peut bien interpeller l’abbé Pierre, et Frédéric Lenoir qui a recueilli et mis en forme ses propos, le poussant, reconnaît-il, “ dans ses retranchements ” :
• l’abbé Pierre se déclare favorable à la reconnaissance légale (et religieuse ?) des “ couples homosexuels ”, préférant cependant le mot “ alliance ” à celui de mariage (p. 38) ;
• il milite pour l’ordination sacerdotale des femmes ; estimant, avec un bel aplomb, que Jean-Paul II et le cardinal Ratzinger “ n’ont jamais avancé un seul argument théologique décisif qui démontre que l’accès des femmes au sacerdoce serait contraire à la foi ” (p. 42).
L’abbé Pierre, et son interlocuteur Frédéric Lenoir, ne se souviennent-ils pas de la Lettre apostolique Sur l’ordination sacerdotale exclusivement réservée aux hommes, signée par Jean-Paul II le 22 mai 1994 ? Ce rappel doctrinal était d’autant plus important qu’il comportait, au jugement de beaucoup de théologiens, une note d’infaillibilité, le pape affirmant : “ afin qu’il ne subsiste aucun doute sur une question de grande importance qui concerne la constitution divine elle-même de l’Eglise, je déclare, en vertu de ma mission de confirmer mes frères (cf. Lc 22, 32), que l’Eglise n’a en aucune manière le pouvoir de conférer l’ordination sacerdotale à des femmes et que cette position doit être définitivement tenue par tous les fidèles de l’Eglise. ” ;
• dans une veine qui se rattache aux plus mauvais romans ésotérico-religieux à la mode (Da Vinci Code), l’abbé Pierre répond à la question : “ Jésus avait-il une relation charnelle avec Marie-Madeleine ? ”. Il y répond, cette fois encore, avec le mélange de candeur et de suffisance qui marque nombre des pages de son livre : “ je ne vois aucun argument théologique majeur qui interdirait à Jésus, le Verbe incarné, de connaître une expérience sexuelle ” (p. 51) ;
• deux pages plus loin, reprenant les arguments du P. Cerbelaud (sans le citer), il s’inquiète de “ l’accumulation récente des dogmes concernant Marie ” (p. 53). Il se refuse “ à croire tel quel au péché originel ” et repousse les deux derniers dogmes mariaux proclamés par l’Eglise : l’Immaculée Conception (1854) et l’Assomption (1950).
Plus largement, l’abbé Pierre se refuse à rendre un culte à la Vierge Marie : “ je ne peux concevoir qu’on lui voue un véritable culte, lequel finit chez certains par prendre plus de place que l’adoration envers le Créateur ” (p. 55) ;
• plus loin encore, il dénie tout “ caractère historique ” aux premiers chapitres de la Genèse et n’y voit qu’un “ récit mythique ” (p. 67) ;
• sur l’Eucharistie, il dit vouloir tenir “ une voie médiane ” en refusant tout à la fois la doctrine de la transsubstantiation et la réduction de l’Eucharistie à un symbole (p. 76) ;
• autre affirmation péremptoire : “ rien ne permet d’affirmer que l’enfer existe, ou bien, ce qui revient au même, qu’il y ait un seul damné dedans ” (p. 95). C’est un article du Credo que l’abbé Pierre récuse.
• enfin, dernière opinion toute personnelle de l’abbé Pierre : “ Pour un chrétien, il y a donc nécessairement deux Révélations. Une Révélation visible, explicite, celle de la Bible et de Jésus-Christ ” et une “ révélation invisible – celle de l’Esprit Saint ? – [qui] a inspiré les autres religions et le cœur des hommes sans religion ” (p. 98-99). On en arrive, ici, à la vulgarisation la plus simplificatrice, et plus qu’erronée, d’une certaine théologie des religions qui s’est développée ces dernières années.

L’abbé Pierre instrumentalisé
D.I.C.I., le bulletin d’informations de la FSSPX, souvent bien informé, affirme dans son numéro du 12 novembre que “ face aux déclarations contraires à la foi catholique ” de l’abbé Pierre, “ l’épiscopat français n’a émis aucune protestation solennelle. […] Seul le supérieur du district de France de la Fraternité Saint-Pie X, l’abbé Régis de Cacqueray, a émis une protestation énergique sur le site officiel du district, La Porte Latine[4] ”.
Cette affirmation est fausse. Les réactions épiscopales n’ont pas tardé.
Le livre était disponible en librairie le 27 octobre. Le 1er novembre, interrogé sur la radio Europe 1, Mgr Lalanne, porte-parole de l’épiscopat a estimé : “ J’ai un peu peur qu’on l’ait instrumentalisé et qu’on se soit servi de lui pour faire avancer certaines thèses ”.
Le lendemain, 2 novembre, dans une tribune libre parue dans Le Monde, Mgr Simon, archevêque de Clermont, se disait scandalisé que l’abbé Pierre et son livre aient servi de “ caution à l’exhibitionnisme et au voyeurisme médiatiques ”. Et il dénonçait aussi l’alibi du débat : “ on habille ces révélations d’un prétendu débat autour de l’ordination d’hommes mariés ou de femmes. Mais, s’il s’agissait vraiment de ces débats, ils pouvaient être menés pour eux-mêmes. Et je n’aurais pas été scandalisé par le fait qu’un journaliste sollicite et utilise les idées bien connues de l’abbé Pierre sur ces points. Après tout, c’est de bonne guerre et l’on aurait pu, en effet, en discuter. Pour ma part je ne refuse pas d’en parler, mais sur le fond. Simplement, je croirais davantage à la bonne foi de ceux qui prétendent en débattre s’ils prenaient la peine de signaler un point de vue différent du leur. Je constate qu’il est impossible de faire entendre un avis divergent. Alors qu’on ne vienne pas me dire que les prétendues ”révélations” de l’abbé Pierre sont là pour faire avancer le dossier. ”
Deux jours plus tard, Mgr Ricard, archevêque de Bordeaux et président de la Conférence des évêques de France, intervenait solennellement. Le 4 novembre, en ouvrant l'Assemblée plénière de l'épiscopat qui se tenait à Lourdes, Mgr Ricard prononçait un éloquent plaidoyer en faveur du célibat sacerdotal : “ Une Eglise qui se sent appelée, comme chez nous en France, à devenir de plus en plus une Eglise de la première évangélisation, implique tout particulièrement cette forme de disponibilité et de consécration totale à la mission qui reproduit le mode d'existence du Christ lui-même pour l'annonce du règne de Dieu. Il est important de promouvoir et de défendre ce choix du célibat sacerdotal. ”
Ce choix – cet engagement – se heurte, a poursuivi Mgr Ricard, à “ un environnement qui lui est hostile, y compris dans certains secteurs de notre Eglise ”. Faisant référence au récent ouvrage de l’abbé Pierre et à son “ exploitation médiatique ”, Mgr Ricard a clairement dénoncé une manœuvre : “ Son propos est instrumentalisé pour alimenter le procès contre l'Eglise et en faire une arme de plus contre le célibat des prêtres. Tout est bon pour nourrir un tel combat, que ce soit un scandale, des cas de pédophilie, des prêtres qui ont des enfants ou qui se marient. ”
Le milieu culturel et médiatique dominant – héritier de mai 68 et de la “ libération sexuelle ” – ne supporte pas la consécration totale, y compris physique, à Dieu. Mgr Ricard relève justement que si le célibat ecclésiastique est tant brocardé et critiqué, c'est parce qu' “ il vient dire qu'il n'y a pas seulement l'usage du sexe dans la vie et que l'homme est appelé à savoir maîtriser ses propres pulsions. Or, il y a là une interpellation que notre société aujourd'hui a du mal à entendre et à accepter. ”
L’abbé Pierre est donc, finalement, victime de sa propre “ insolence ” revendiquée.

Diffusion

Ouvrages de Jean Madiran

  • La Trahison des commissaires, Consep, 2004, 65 pages, 10 euros.


  • Maurras toujours là, Consep, 2004, 104 pages, 15 euros.


  • La Laïcité dans l’Eglise, Consep, 2005, 153 pages, 18 euros.

Ouvrages d’Yves Chiron

  • Pie IX, pape moderne, Clovis, 1995, 524 pages, 18 euros.


  • Pie IX et la franc-maçonnerie, Editions BCM, 2000, 22 pages, 4 euros.


  • Saint Pie X, pape réformateur, Publications du Courrier de Rome, 1999, 365 pages, 18 euros.


  • Pie XI, Perrin, 2004, 416 pages, 22 euros.


  • Le Vatican et la question juive en 1941. Publication du rapport Bérard, Editions Nivoit, 2000, 25 pages, 5 euros.


  • Padre Pio le stigmatisé, Perrin, 2002 (3e édition augmentée et mise à jour), 346 pages, 19 euros.


  • Veilleur avant l’aube. Le Père Eugène de Villeurbanne, Clovis, 1997, 510 pages, 19 euros.


  • Enquête sur les miracles de Lourdes, Perrin, 2000, 215 pages, 17 euros.


  • La véritable histoire de sainte Rita, Perrin, 2003, 248 pages, 15 euros.


  • “ Diviniser l’humanité ”. Anthologie sur la communion fréquente, Préface du cardinal Medina Estevez, Editions de La Nef, 2005, 135 pages, 13 euros.

Commandes, franco de port, à adresser à :
ALETHEIA - 16, rue du Berry - F36250 NIHERNE
Paiement à l’ordre de l’ “ Association Nivoit ”
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NOTES
[1] Mon Dieu…pourquoi ?, ouvrage écrit en collaboration avec Frédéric Lenoir, Plon, 108 pages, 13 euros.
[2] Il a employé cette expression lors d’un entretien “ exclusif ” accordé à Marc-Olivier Fogiel dans l’émission de France 3 On ne peut pas plaire à tout le monde, le 30 octobre dernier.
[3] Idem.
[4] D.I.C.I., n° 124, 12 novembre 2005 (Etoile du Matin, 57230 Eguelshardt, 2 euros le numéro), p. 6.