dimanche 20 novembre 2005

[Aletheia n°83] L’“ insolence ” de l’abbé Pierre - L’abbé Pierre instrumentalisé

Yves Chiron - Aletheia n°83 - 20 novembre 2005
L’“ insolence ” de l’abbé Pierre
Le dernier livre de l’abbé Pierre, en librairie le 27 octobre dernier[1], a déchaîné, avant même sa parution, une nouvelle campagne médiatique marquée du signe de la “ christianophobie ”, pour reprendre l’expression de Michel De Jaeghere.
Pour ce livre, l’abbé Pierre revendique le droit à l’ “ insolence ”[2]. Une insolence qui lui fait mêler aveux intimes et “ semences d’interrogation ” sur plusieurs points de la doctrine catholique.
L’insolence est aussi celle d’un prêtre qui, pour admirables qu’aient été certains de ses engagements et son œuvre en faveur des plus démunis, semble se servir de cette notoriété pour répandre des idées toutes personnelles en matière doctrinale : “ de la part des évêques comme de la part du Saint-Siège je n’ai jamais trouvé de contradiction ” fanfaronne-t-il[3].
On laissera de côté les confidences intimes sur le “ désir sexuel ” : “il m’est arrivé d’y céder de manière passagère. Mais je n’ai jamais eu de liaison régulière car je n’ai pas laissé le désir sexuel prendre racine. Cela m’aurait conduit à vivre une relation durable avec une femme, ce qui était contraire à mon choix de vie” (page 26). Comme l’a dit Mgr Simon, archevêque de Clermont : “ Depuis l’épisode évangélique dit ”de la femme adultère”, nous sommes, et heureusement pour nous, délivrés d’avoir à jeter la première pierre. ” L’aveu n’aurait pas dû sortir du confessionnal et de la direction spirituelle.
On passera aussi sur des spéculations plus qu’hasardeuses : “ Je ne serais pas étonné qu’au cours de son pontificat Benoît XVI prenne deux mesures jugées libérales : permettre aux divorcés remariés de communier, et ordonner prêtre des ”anciens”, des hommes mariés qui ont déjà élevé leurs enfants… ” (p. 35).
En revanche, on peut bien interpeller l’abbé Pierre, et Frédéric Lenoir qui a recueilli et mis en forme ses propos, le poussant, reconnaît-il, “ dans ses retranchements ” :
• l’abbé Pierre se déclare favorable à la reconnaissance légale (et religieuse ?) des “ couples homosexuels ”, préférant cependant le mot “ alliance ” à celui de mariage (p. 38) ;
• il milite pour l’ordination sacerdotale des femmes ; estimant, avec un bel aplomb, que Jean-Paul II et le cardinal Ratzinger “ n’ont jamais avancé un seul argument théologique décisif qui démontre que l’accès des femmes au sacerdoce serait contraire à la foi ” (p. 42).
L’abbé Pierre, et son interlocuteur Frédéric Lenoir, ne se souviennent-ils pas de la Lettre apostolique Sur l’ordination sacerdotale exclusivement réservée aux hommes, signée par Jean-Paul II le 22 mai 1994 ? Ce rappel doctrinal était d’autant plus important qu’il comportait, au jugement de beaucoup de théologiens, une note d’infaillibilité, le pape affirmant : “ afin qu’il ne subsiste aucun doute sur une question de grande importance qui concerne la constitution divine elle-même de l’Eglise, je déclare, en vertu de ma mission de confirmer mes frères (cf. Lc 22, 32), que l’Eglise n’a en aucune manière le pouvoir de conférer l’ordination sacerdotale à des femmes et que cette position doit être définitivement tenue par tous les fidèles de l’Eglise. ” ;
• dans une veine qui se rattache aux plus mauvais romans ésotérico-religieux à la mode (Da Vinci Code), l’abbé Pierre répond à la question : “ Jésus avait-il une relation charnelle avec Marie-Madeleine ? ”. Il y répond, cette fois encore, avec le mélange de candeur et de suffisance qui marque nombre des pages de son livre : “ je ne vois aucun argument théologique majeur qui interdirait à Jésus, le Verbe incarné, de connaître une expérience sexuelle ” (p. 51) ;
• deux pages plus loin, reprenant les arguments du P. Cerbelaud (sans le citer), il s’inquiète de “ l’accumulation récente des dogmes concernant Marie ” (p. 53). Il se refuse “ à croire tel quel au péché originel ” et repousse les deux derniers dogmes mariaux proclamés par l’Eglise : l’Immaculée Conception (1854) et l’Assomption (1950).
Plus largement, l’abbé Pierre se refuse à rendre un culte à la Vierge Marie : “ je ne peux concevoir qu’on lui voue un véritable culte, lequel finit chez certains par prendre plus de place que l’adoration envers le Créateur ” (p. 55) ;
• plus loin encore, il dénie tout “ caractère historique ” aux premiers chapitres de la Genèse et n’y voit qu’un “ récit mythique ” (p. 67) ;
• sur l’Eucharistie, il dit vouloir tenir “ une voie médiane ” en refusant tout à la fois la doctrine de la transsubstantiation et la réduction de l’Eucharistie à un symbole (p. 76) ;
• autre affirmation péremptoire : “ rien ne permet d’affirmer que l’enfer existe, ou bien, ce qui revient au même, qu’il y ait un seul damné dedans ” (p. 95). C’est un article du Credo que l’abbé Pierre récuse.
• enfin, dernière opinion toute personnelle de l’abbé Pierre : “ Pour un chrétien, il y a donc nécessairement deux Révélations. Une Révélation visible, explicite, celle de la Bible et de Jésus-Christ ” et une “ révélation invisible – celle de l’Esprit Saint ? – [qui] a inspiré les autres religions et le cœur des hommes sans religion ” (p. 98-99). On en arrive, ici, à la vulgarisation la plus simplificatrice, et plus qu’erronée, d’une certaine théologie des religions qui s’est développée ces dernières années.

L’abbé Pierre instrumentalisé
D.I.C.I., le bulletin d’informations de la FSSPX, souvent bien informé, affirme dans son numéro du 12 novembre que “ face aux déclarations contraires à la foi catholique ” de l’abbé Pierre, “ l’épiscopat français n’a émis aucune protestation solennelle. […] Seul le supérieur du district de France de la Fraternité Saint-Pie X, l’abbé Régis de Cacqueray, a émis une protestation énergique sur le site officiel du district, La Porte Latine[4] ”.
Cette affirmation est fausse. Les réactions épiscopales n’ont pas tardé.
Le livre était disponible en librairie le 27 octobre. Le 1er novembre, interrogé sur la radio Europe 1, Mgr Lalanne, porte-parole de l’épiscopat a estimé : “ J’ai un peu peur qu’on l’ait instrumentalisé et qu’on se soit servi de lui pour faire avancer certaines thèses ”.
Le lendemain, 2 novembre, dans une tribune libre parue dans Le Monde, Mgr Simon, archevêque de Clermont, se disait scandalisé que l’abbé Pierre et son livre aient servi de “ caution à l’exhibitionnisme et au voyeurisme médiatiques ”. Et il dénonçait aussi l’alibi du débat : “ on habille ces révélations d’un prétendu débat autour de l’ordination d’hommes mariés ou de femmes. Mais, s’il s’agissait vraiment de ces débats, ils pouvaient être menés pour eux-mêmes. Et je n’aurais pas été scandalisé par le fait qu’un journaliste sollicite et utilise les idées bien connues de l’abbé Pierre sur ces points. Après tout, c’est de bonne guerre et l’on aurait pu, en effet, en discuter. Pour ma part je ne refuse pas d’en parler, mais sur le fond. Simplement, je croirais davantage à la bonne foi de ceux qui prétendent en débattre s’ils prenaient la peine de signaler un point de vue différent du leur. Je constate qu’il est impossible de faire entendre un avis divergent. Alors qu’on ne vienne pas me dire que les prétendues ”révélations” de l’abbé Pierre sont là pour faire avancer le dossier. ”
Deux jours plus tard, Mgr Ricard, archevêque de Bordeaux et président de la Conférence des évêques de France, intervenait solennellement. Le 4 novembre, en ouvrant l'Assemblée plénière de l'épiscopat qui se tenait à Lourdes, Mgr Ricard prononçait un éloquent plaidoyer en faveur du célibat sacerdotal : “ Une Eglise qui se sent appelée, comme chez nous en France, à devenir de plus en plus une Eglise de la première évangélisation, implique tout particulièrement cette forme de disponibilité et de consécration totale à la mission qui reproduit le mode d'existence du Christ lui-même pour l'annonce du règne de Dieu. Il est important de promouvoir et de défendre ce choix du célibat sacerdotal. ”
Ce choix – cet engagement – se heurte, a poursuivi Mgr Ricard, à “ un environnement qui lui est hostile, y compris dans certains secteurs de notre Eglise ”. Faisant référence au récent ouvrage de l’abbé Pierre et à son “ exploitation médiatique ”, Mgr Ricard a clairement dénoncé une manœuvre : “ Son propos est instrumentalisé pour alimenter le procès contre l'Eglise et en faire une arme de plus contre le célibat des prêtres. Tout est bon pour nourrir un tel combat, que ce soit un scandale, des cas de pédophilie, des prêtres qui ont des enfants ou qui se marient. ”
Le milieu culturel et médiatique dominant – héritier de mai 68 et de la “ libération sexuelle ” – ne supporte pas la consécration totale, y compris physique, à Dieu. Mgr Ricard relève justement que si le célibat ecclésiastique est tant brocardé et critiqué, c'est parce qu' “ il vient dire qu'il n'y a pas seulement l'usage du sexe dans la vie et que l'homme est appelé à savoir maîtriser ses propres pulsions. Or, il y a là une interpellation que notre société aujourd'hui a du mal à entendre et à accepter. ”
L’abbé Pierre est donc, finalement, victime de sa propre “ insolence ” revendiquée.

Diffusion

Ouvrages de Jean Madiran

  • La Trahison des commissaires, Consep, 2004, 65 pages, 10 euros.


  • Maurras toujours là, Consep, 2004, 104 pages, 15 euros.


  • La Laïcité dans l’Eglise, Consep, 2005, 153 pages, 18 euros.

Ouvrages d’Yves Chiron

  • Pie IX, pape moderne, Clovis, 1995, 524 pages, 18 euros.


  • Pie IX et la franc-maçonnerie, Editions BCM, 2000, 22 pages, 4 euros.


  • Saint Pie X, pape réformateur, Publications du Courrier de Rome, 1999, 365 pages, 18 euros.


  • Pie XI, Perrin, 2004, 416 pages, 22 euros.


  • Le Vatican et la question juive en 1941. Publication du rapport Bérard, Editions Nivoit, 2000, 25 pages, 5 euros.


  • Padre Pio le stigmatisé, Perrin, 2002 (3e édition augmentée et mise à jour), 346 pages, 19 euros.


  • Veilleur avant l’aube. Le Père Eugène de Villeurbanne, Clovis, 1997, 510 pages, 19 euros.


  • Enquête sur les miracles de Lourdes, Perrin, 2000, 215 pages, 17 euros.


  • La véritable histoire de sainte Rita, Perrin, 2003, 248 pages, 15 euros.


  • “ Diviniser l’humanité ”. Anthologie sur la communion fréquente, Préface du cardinal Medina Estevez, Editions de La Nef, 2005, 135 pages, 13 euros.

Commandes, franco de port, à adresser à :
ALETHEIA - 16, rue du Berry - F36250 NIHERNE
Paiement à l’ordre de l’ “ Association Nivoit ”
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NOTES
[1] Mon Dieu…pourquoi ?, ouvrage écrit en collaboration avec Frédéric Lenoir, Plon, 108 pages, 13 euros.
[2] Il a employé cette expression lors d’un entretien “ exclusif ” accordé à Marc-Olivier Fogiel dans l’émission de France 3 On ne peut pas plaire à tout le monde, le 30 octobre dernier.
[3] Idem.
[4] D.I.C.I., n° 124, 12 novembre 2005 (Etoile du Matin, 57230 Eguelshardt, 2 euros le numéro), p. 6.

dimanche 16 octobre 2005

[Aletheia n°82] Le centenaire du "vénéré Mgr Lefebvre", un document - Notes de lecture - Précisions

Yves Chiron - Aletheia n°82 - 16 octobre 2005
Le centenaire du "vénéré Mgr Lefebvre" - Un document
Un catholique soumis aux enseignements du Saint-Siège peut bien appeler le fondateur de la Fraternité Saint-Pie X le “ vénéré Mgr Lefebvre ” puisque c’est en ces termes mêmes que Benoît XVI l’a évoqué lors de l’audience qu’il a accordée à Mgr Fellay le 29 août dernier.
Depuis plusieurs mois déjà, la FSSPX multiplie les manifestations (conférences, colloques, cérémonies) pour commémorer le centenaire de la naissance de son fondateur (29 novembre 1905). On sera attentif à ce jugement de l’abbé de Cacqueray, supérieur du district de France de la FSSPX. Il estime que “ ce qui a caractérisé la vie de Mgr Lefebvre ” n’est pas le fait d’avoir été le fondateur de la Fraternité Saint-Pie X, ni non plus “ son attachement à la messe ” (traditionnelle) mais d’avoir été “ l’homme de la foi et, en ces temps de crise de la foi, de ruine de la foi, il en a été le chantre, le défenseur, l’athlète invincible ”[1].
Les études historiques sur Mgr Lefebvre et la Fraternité Saint-Pie X, et sur le traditionalisme en général, sont encore peu nombreuses. Les travaux universitaires sont, à ce jour, souvent parcellaires et souvent décevants[2]. La plus importante biographie de Mgr Lefebvre est celle qui a été publiée par un des évêques qu’il a sacrés en 1988 : Bernard Tissier de Mallerais, Marcel Lefebvre. Une vie (Clovis, 2002). L’ouvrage, volumineux (719 pages), bien informé, traduit ou en cours de traduction en anglais, italien et allemand, ne trahit pas la vérité de l’histoire – au risque de déplaire aux tenants d’un ”lefebvrisme” idéologisé – , même si on peut donner des interprétations différentes de certains événements récents de l’histoire de l’Eglise.
En guise de contribution, modeste, au centenaire, voici un document : la notice nécrologique parue au lendemain de la mort de Mgr Lefebvre dans la revue interne de la Congrégation des Pères du Saint-Esprit à laquelle il a appartenu et dont il fut le Supérieur général. Cette notice, rédigée par celui qui était à l’époque Supérieur provincial des Spiritains, est assez équanime, malgré ses retenues et l’expression feutrée ou ouverte des désaccords.

Mgr Marcel LEFEBVRE
La mort de Mgr Lefebvre en cours de semaine sainte et après une retraite discrète, n'a pas fait grand événement médiatique. Et c'était mieux ainsi. Mais tous les spiritains français ont été suffisamment marqués par Mgr Lefebvre pour que nous évoquions ici dans la prière ce qu'il a été pour nous.
Il est entré dans la Congrégation par le Séminaire Français de Rome où il faisait ses études pour le diocèse de Lille de 1923 à 1930. Il a fait son noviciat comme prêtre. Après sa profession religieuse en 1932, il est missionnaire 12 ans au Gabon. Il est directeur du scolasticat de Mortain en 1945. Il est alors nommé Vicaire apostolique de Dakar et Délégué apostolique pour l'Afrique française en 1947. Ceux d'entre nous qui ont vécu avec lui ses longues années missionnaires témoignent de son dévouement, de son esprit d'organisation dans son service missionnaire.
Avec les années soixante, l'Afrique arrive aux indépendances et l'Eglise entre en Concile. Nous avons assisté à la difficulté qu'a eue Mgr Lefebvre à vivre ces événements. Il quitte l'Afrique pour l'évêché de Tulle en 1962 et la même année il est élu Supérieur Général. Nous avions accepté sa nomination comme Supérieur Général, même si tout le monde ne le souhaitait pas.
Alors sont venues les prises de position que l'on sait au Concile et les directives sur le style de formation dans les scolasticats. Dans la Province de France surtout, nous avons eu à supporter les interpellations de bien des gens au sujet des orientations de Mgr Lefebvre, mais la grande majorité d'entre nous a dû concilier sa vie spiritaine avec des directives évidemment orientées. Nous sommes reconnaissants envers tous ceux qui nous ont aidés à passer ces années difficiles sans confondre les positions personnelles de Mgr Lefebvre avec celles de la Congrégation.
Il n'est pas inutile de dire, car c'est peu connu, comment Mgr Lefebvre a quitté la charge de Supérieur Général. Élu pour 12 ans en 62, il a annoncé le 27 mai 1968, qu'il démissionnerait au Chapitre spécial, pour que celui-ci puisse être électif. Ce qu'il a fait. Une question de procédure l'a mis en minorité ; il a alors quitté le Chapitre et n'y est reparu que très peu. Le Père Lécuyer a été élu Supérieur Général. Mgr Lefebvre s'est retiré de la vie de la Congrégation, comme peuvent le faire les religieux devenus évêques. Et nous avons appris plus tard qu'il travaillait à la fondation d'un Séminaire en Suisse.
L'histoire d'Ecône est connue. Même si des confrères ont gardé une grande estime et parfois une amitié envers leur confrère, aucun n'a voulu participer à son œuvre. Les rencontres personnelles et les échanges de lettres n'ont pas manqué, surtout aux grandes étapes de cette action : en 1976, suspense a divinis après l'ordination de quelques prêtres ; en 1988, ordination d'évêques et déclaration du schisme. Mgr Lefebvre a toujours répondu à ses amis avec sa bienveillance habituelle, mais il est malheureusement resté tout aussi ferme dans sa démarche de séparation.
Donnons le témoignage d'un récent échange de lettres entre un confrère et lui en novembre dernier. Mgr Lefebvre : "Votre lettre me fait bien plaisir et je vous remercie de me donner de vos nouvelles... Je vous assure que je ne regrette pas ce que la Providence m'a suggéré de faire. Après-demain j'aurai 85 ans. Je sais bien que la fin approche. Je l'attends avec joie et paix, ayant conscience de n'avoir jamais travaillé que pour la Règne de Notre-Seigneur au cours de mes 61 ans de sacerdoce". Réponse du confrère : "Faut-il vraiment rester en désunion avec le Saint-Père ? Monseigneur, vous faites allusion à ce que la Providence vous a suggéré de faire... Avant d'entrer dans l'amour infini de Dieu, allez embrasser Jean-Paul II. Ce serait une telle joie pour moi et tant d'autres qui vous aiment tant". Il ne l'a pas fait, il n'est pas inutile de savoir que cela lui a été dit.
Mgr Lefebvre a été un spiritain généreux, un missionnaire évangélique et actif, un supérieur général soucieux de la vie de la Congrégation. Son orientation personnelle, intellectuelle et ecclésiale, qui l'a porté jusqu'à la séparation de l'Eglise, nous restera toujours mystérieuse. Nous le confions dans la prière à l'accueil miséricordieux du Père.
Jean SAVOIE
(Province et Mission, n° 165, avril 1991)

Lectures
• Matthieu Baumier, L’anti-Traité d’athéologie, Presses de la Renaissance, 243 pages, 17 €.
Michel Onfray, philosophe à la mode, qui se réclame d’un improbable “ nietzschéisme de gauche ”, a multiplié les ouvrages pour exalter la jouissance, une culture de l’hédonisme et son hostilité aux monothéismes. Le titre de son dernier livre, Traité d’athéologie, dit bien sa volonté de se débarrasser de la question de Dieu : “ Le dernier Dieu disparaîtra avec le dernier des hommes. Et avec lui la crainte, la peur, l’angoisse, ces machines à créer des divinités ” (p. 40).
La thèse de la religion comme névrose n’est pas nouvelle, ni non plus la posture adoptée par Onfray qui revendique un athéisme “ argumenté, construit, solide et militant ”. En revanche, jamais n’avait été affirmée de façon aussi péremptoire la thèse que la barbarie du XXe siècle, et singulièrement le nazisme, trouve sa source dans le monothéisme.
L’ouvrage de Michel Onfray a été un succès de librairie après que l’auteur ait pu exposer ses thèses sans recevoir de contradiction, dans un univers médiatique dont une des caractéristiques est d’être religieusement inculte.
Matthieu Baumier, essayiste et romancier, met à nu, dans L’anti-Traité d’athéologie, le “ système Onfray ”. Son Anti-Traité est vigoureux et bien informé. En matière historique, il relève non seulement les approximations de Michel Onfray, mais aussi ses ignorances graves. Et en matière philosophique et théologique, il démonte les sophismes de son argumentation antichrétienne et antijuive.
Michel De Jaeghere, Enquête sur la christianophobie. Renaissance catholique (89 rue Pierre Brossolette, 92130 Issy-les-Moulineaux), 214 pages, 15 €.
Certains accents de Michel Onfray – sur le christianisme qui “ contamine l’Univers ” et répand une “ épidémie mentale ” – rappellent les antiques diatribes de Celse. De manière plus générale, ils manifestent, une fois encore, cette “ christianophobie ” qui est devenue une composante majeure du paysage médiatique d’aujourd’hui comme l’expose, avec brio, Michel De Jaeghere.
Son Enquête sur la christianophobie est très ample, riche en faits et en citations. Pages 182 à 185, il a le courage de pointer du doigt les trois “ lobbies ” qui “ constituent une sorte de féodalité moderne ” et qui ont en commun d’être militants dans leur “ rejet du catholicisme romain ” : la franc-maçonnerie, “ le lobby homosexuel, très influent dans le milieu artistique ” et “ un certain nombre de dirigeants des institutions représentatives de la communauté juive ”.
Michel De Jaeghere ne crie pas au complot judéo-maçonnique. Il n’assimile pas tous les Français de confession juive à certains des “ dirigeants ” de la communauté juive. Il dénonce des “ groupes de pression ”. Aucun évêque français n’oserait nommer publiquement ces lobbies, même si, dans la discrétion, un certain nombre déplorent les interventions de l’un ou l’autre de ces groupes de pression.

Précisions
• Un lecteur internaute a cru lire “ une énorme bourde ” dans le n° 80 où, recensant l’épais numéro du Sel de la terre consacré à Fatima, je relevais que les rédacteurs d’Avrillé ne jugent pas “ authentique ” le texte de la 3e partie du secret de Fatima révélée et interprétée par le Vatican en 2000. Mon contradicteur s’écrie : “ si ce numéro critique bel et bien l’interprétation officielle, il consacre plusieurs pages à en défendre l’authenticité ! ! ! ”.
Les subtilités apparentes des rédacteurs d’Avrillé peuvent tromper certains lecteurs. C’est bien l’abbé François Knittel, collaborateur de ce numéro de 2005 du Sel de la Terre, qui a publié, en 2002, un article pour s’interroger “ Où est la fin du deuxième secret de Fatima ? ” (Nouvelles de Chrétienté, n° 78). C’est le P. Louis-Marie qui dans ce même n° 53 du Sel de la Terre au terme de sa longue étude (“ Sur la neutralisation du troisième secret ”) estime : “ on ne peut affirmer avec certitude que nous avons désormais intégralement le secret du 13 juillet 1917 ”. Le même auteur, reprenant une distinction célèbre appliquée à un autre sujet – cf. ci-dessous – écrit : “ s’il n’y a pas eu occultation matérielle, il y a eu occultation formelle… ”.
Le P. Louis-Marie de Blignières, en référence à notre n° 80, nous prie de préciser que sa position au début des années 1980 ne saurait être qualifiée de “ sédévacantiste ” : “ Nous avons constamment affirmé la permanence matérielle de la Hiérarchie ”. De fait, le P. de Blignières et d’autres clercs à l’époque avaient adopté la fameuse thèse dite de Cassiciacum (du nom de la publication où, en 1979, le P. Guérard des Lauriers appliqua une distinction théologique classique à la situation de l’Eglise contemporaine) : on ne peut reconnaître à Jean-Paul II, et avant lui à Paul VI, l’Autorité pontificale formaliter, à cause de leurs erreurs, mais on doit les reconnaître comme papes materialiter (occupant légitimement ou “ légalement ” disent certains le Siège de Pierre).
Cette distinction, apparemment subtile, a divisé et divise encore les marges du traditionalisme. Aujourd’hui, l’Institut Mater Boni Consilii, dans la région turinoise, ou l’abbé Sanborn, établi dans le Michigan, soutiennent encore cette thèse[3]. Tandis que les Amis du Christ-Roi, de Louis-Hubert Rémy, les éditions Delacroix et les Editions Saint-Rémi sont sédévacantistes.
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NOTES

[1] Éditorial du numéro spécial de la revue Fideliter (B.P. 88, 91152 Etampes Cedex, n° 167, 7,50 €), où l’on trouvera, notamment, deux témoignages : un entretien avec Michel Lefebvre, le frère de Mgr Lefebvre, et un long récit du P. Henri Gravrand (1921-2003), qui fut d’abord missionnaire spiritain au Sénégal (de 1948 à 1987) avant de devenir moine cistercien à Aiguebelle.
[2] Par exemple : Nicla Buonasorte, Tra Roma e Lefebvre. Il tradizionalismo cattolico italiano e il Concilio Vaticano II, Rome, Edizioni Studium, 2003.
[3] Cf. Abbé Francesco Ricossa, L’abbé Paladino et la “ Thèse de Cassaciacum ”, C.L.V. (Loc. Carbignano 36 - 10020 Verrua Savoia (TO), Italie), 36 pages, 4,57 €.

dimanche 18 septembre 2005

[Aletheia n°81] Rome et la FSSPX en dialogue

Aletheia n°81 - 18 septembre 2005

Rome et la FSSPX en dialogue

Outre une conférence devant des prêtres de la Fraternité Saint-Pie X, Mgr Fellay a rendu compte de sa rencontre avec Benoît XVI dans un entretien accordé à DICI (www.dici.org) et publié le 17 septembre. En voici la reproduction intégrale :

"Le devoir de faire reconnaître la place de la Tradition dans l’Église"

DICI : Monseigneur, vous avez demandé au pape Benoît XVI une audience qui a eu lieu le 29 août dernier. Quel était le sens de votre démarche ?

Mgr Fellay : Nous avons souhaité rencontrer le Saint-Père parce que nous sommes catholiques et que, comme tout catholique, nous sommes attachés à Rome. En demandant cette audience nous voulions montrer que nous sommes catholiques. Tout simplement.

Notre reconnaissance du pape ne se limite pas seulement à la mention de son nom au canon de la messe par tous les prêtres de la Fraternité Saint-Pie X. Il est normal que nous marquions notre déférence en tant que catholiques romains. Catholique veut dire universel, et le Corps mystique de l’Église ne se réduit pas à nos chapelles.

Il y a également de notre part le dessein de rappeler au nouveau Souverain Pontife l’existence de la Tradition ; le souci de lui rappeler que la Tradition c’est l’Église et que nous incarnons de façon tout à fait vivante la Tradition de l’Église. Nous voulons montrer que l’Église serait plus forte dans le monde d’aujourd’hui si elle maintenait la Tradition. Ainsi nous souhaitons apporter notre témoignage : si l’Église veut sortir de la crise tragique qu’elle traverse, la Tradition est une réponse, voire la seule réponse à cette crise.

DICI : Comment s’est déroulée cette audience ?

Mgr Fellay : L’audience a eu lieu dans la résidence d’été des papes à Castel Gandolfo. Prévue à 11 h 30, elle a débuté effectivement à 12 h 10 dans le bureau du Souverain Pontife. Celui-ci accorde habituellement une audience de quinze minutes à un évêque. Pour nous cela a duré trente-cinq minutes. Cela signifie, disent les spécialistes du Vatican, que Benoît XVI a voulu montrer l’intérêt qu’il porte à ces questions.

Nous étions quatre : le Saint-Père et le cardinal Castrillon Hoyos, l’abbé Schmidberger et moi. La conversation s’est déroulée en français - contrairement à certaines sources qui annonçaient qu’elle se tiendrait en allemand - ; elle a été conduite par le pape dans une atmosphère bienveillante. Lui-même a énoncé trois difficultés en réponse à la note que nous lui avions fait parvenir un peu avant l’audience. Benoît XVI en avait pris connaissance et il n’a pas été nécessaire de reprendre les points évoqués dans cette note.

Nous y faisions une description de l’Église en citant "l’apostasie silencieuse" de Jean-Paul II, "le bateau qui prend l’eau de toute part" et "la dictature du relativisme" du cardinal Joseph Ratzinger, avec en annexe des photos de messes toutes aussi scandaleuses les unes que les autres.

Nous donnions également une présentation de la Fraternité avec des chiffres et diverses réalisations. Nous citions deux exemples d’actions menées par la Fraternité dans le monde actuel et l’attitude invraisemblable des épiscopats locaux à leur endroit : le procès en Argentine qui obtint l’interdiction de la vente des contraceptifs, qui nous vaut le qualificatif de terroristes de la part de l’évêché de Cordoba, et la dénonciation de la gay-pride de Lucerne qui se termina dans une église catholique par un office protestant dans l’indifférence totale de l’évêque.

Enfin nous formulions nos demandes : changer le climat d’hostilité à l’égard de la Tradition, climat qui rend la vie catholique traditionnelle - y en a-t-il une autre ? - à peu près impossible dans l’Église conciliaire, en donnant une pleine liberté à la messe tridentine, faire taire le reproche de schisme en enterrant les prétendues excommunications, et trouver une structure d’Église pour la famille de la Tradition.

DICI : Est-il possible de connaître les difficultés soulevées par Benoît XVI ?

Je peux seulement les évoquer. Dans un premier temps, le Saint Père a insisté sur la reconnaissance effective du pape et l’a reliée à la situation de nécessité invoquée pour le sacre des évêques par Mgr Lefebvre et pour notre activité subséquente.

Ensuite Benoît XVI a précisé qu’il n’y avait qu’une manière d’être dans l’Église catholique : c’est d’avoir l’esprit de Vatican II interprété à la lumière de la Tradition, c’est-à-dire dans l’intention des pères du concile et selon la lettre des textes. C’est une perspective qui nous effraie passablement…

Enfin il nous faudrait, pense le Souverain Pontife, une structure qui nous convienne pour le rite traditionnel et certaines pratiques extérieures, - sans pour autant nous protéger de l’esprit du concile que nous devrions adopter.

DICI : Le communiqué du Vatican à l’issue de l’audience parle d’une "volonté de procéder par étapes et dans des délais raisonnables". Que faut-il entendre par cette expression ?

Mgr Fellay : Le pape n’a pas voulu aborder les problèmes, mais simplement les esquisser. Or il faudra bien, dans un premier temps, répondre à l’exigence du droit de cité de l’ancienne messe pour ensuite aborder les erreurs du concile, car nous y voyons la cause des maux actuels, cause directe et pour une part indirecte.

Bien sûr, nous irons pas à pas. Il faut apporter sur le concile un éclairage différent de celui qui est donné par Rome. Tout en dénonçant les erreurs, il est indispensable de montrer leur suite logique, leur incidence sur la situation désastreuse de l’Église aujourd’hui, sans toutefois provoquer une exaspération qui entraînerait une rupture de la discussion. Cela nous oblige donc à procéder par étapes.

À propos des délais raisonnables, il se dit à Rome que des documents pour les communautés rattachées à la Commission Ecclesia Dei sont en préparation, quelque chose de nouveau, du jamais vu encore. "Attendons et voyons !" Il est certain que le pape a la volonté de régler rapidement cette situation.

Pour être tout à fait juste, je voudrais apporter ici une précision. En effet, il faut bien considérer la situation dans laquelle se trouve le pape. Il est coincé entre les progressistes et nous : s’il vient à libéraliser la messe sur notre seule demande, les modernistes se dresseront en disant que le pape a cédé aux traditionalistes. Nous apprenions ainsi de Mgr Ricard qu’en 2000, lui-même, le cardinal Lustiger et l’archevêque de Lyon s’étaient précipitamment rendus à Rome pour bloquer toute avance faite à la Fraternité, en brandissant la menace d’une rébellion. Nous savons que les évêques allemands ont agi de la même manière lors des J.M.J. de Cologne : "C’est eux ou nous". Il faut comprendre : "S’ils sont reconnus, nous sortons de l’Église et nous faisons schisme".

De telle sorte que le pape ne pouvait pas, au cours de l’audience, nous donner verbalement l’assurance qu’à l’automne, par exemple, la messe serait libéralisée. Toute promesse de sa part faite à la Fraternité en ce sens l’exposerait infailliblement à la pression exercée par les progressistes. Nous aurions alors recueilli les vues d’un pape contre une majorité d’évêques enclins à la sécession. Cela n’est pas envisageable dans la débâcle actuelle, même avec la volonté d’une certaine restauration. Pour ma part, je pense que seule une libéralisation limitée sera éventuellement concédée.

DICI : La presse s’est fait l’écho de divisions au sein de la Fraternité Saint Pie X. Qu’en est-il précisément ?

Mgr Fellay : L’annonce de cette audience accordée par le pape a provoqué un véritable tumulte dans les médias. Ils ont fait beaucoup de bruit, tentant de montrer des divisions dans la Fraternité parmi les quatre évêques. Les journalistes ont également propagé les menaces adressées au pape par les progressistes : "Libérer la messe c’est désavouer Paul VI et la réforme liturgique".

Mais je puis vous affirmer qu’à l’intérieur de la Fraternité Saint Pie X les quatre évêques sont à l’unisson au sujet des rapports avec Rome, et que Mgr Williamson, dont le nom a été cité, n’est pas "sédévacantiste". Les médias n’ont pas d’inquiétude à avoir. Malheureusement pour eux, c’est un hors sujet !

DICI : Monseigneur, qu’espérez-vous maintenant ?

Mgr Fellay : Il y a une espérance chez certains cardinaux à Rome de voir la Tradition reconnue. Nous l’espérons également. Nous espérons en particulier une entière libéralisation de la messe, mais cela risque fort de ne pas être pour demain. Nous aurons alors le devoir de faire reconnaître la place de la Tradition dans l’Église, en évitant de susciter les mauvaises interprétations que l’on donne d’elle.

Il faudra faire admettre aux autorités romaines que nous ne pouvons suivre sans de sérieuses restrictions l’interprétation que l’on donne du concile et l’œcuménisme tel qu’il est pratiqué. Au fond, ce que nous espérons, c’est de faire comprendre un jour la raison d’être de la Tradition.


Le jour même où étaient connues ces déclarations de Mgr Fellay, un autre évêque de la FSSPX, Mgr Williamson, rendait publiques des “ Réflexions pour le mois de septembre ” (texte original anglais et “ version française par l’auteur ” disponibles sur qien.free.fr).

Ces “ Réflexions ” se terminent ainsi : “ …tant que les autorités de notre Mère, l’Église, souffrent la lèpre de l’hérésie néo-moderniste, prions Dieu pour que nous gardions l’équilibre juste, en nous éloignant d’eux ni trop peu, car ils ont la lèpre, ni trop, car l’Église reste notre Mère. C’est un équilibre délicat, mais les quatre évêques de la Fraternité entendent unanimement le garder. Dieu aidant, et sa Très Sainte Mère. ”

Y A-T-IL ENCORE UN “ ETAT DE NECESSITE ” ?

Sans prétendre commenter ces déclarations épiscopales, et encore moins s’immiscer dans un dialogue que le Saint-Père a accepté de réengager, on relèvera quelques points des réponses de Mgr Fellay à DICI :

• L’attachement à Rome et la reconnaissance de l’autorité du Souverain Pontife sont affirmés d’emblée par le Supérieur général de la FSSPX. C’est un rappel de doctrine et de discipline qui, semble-t-il, n’est pas destiné seulement à rassurer le Saint-Siège. Il s’adresse aussi, sans doute, aux prêtres de la FSSPX qui refusent de mentionner le nom du pape au canon de la messe. Ces prêtres “ non una cum ” sont une minorité au sein de la FSSPX – Mgr Lefebvre, en son temps, avait sanctionné ceux qui refusaient de nommer le pape au canon. Mais les fidèles qui assistent à la messe dans un prieuré de la FSSPX ne savent pas, parfois, si le pape est nommé ou non dans le canon.

• Mgr Fellay indique que Benoît XVI a évoqué, dès les débuts de l’entretien, “ la situation de nécessité invoquée pour le sacre des évêques par Mgr Lefebvre ”.

En effet, l’argument de nécessité était revenu souvent, lors de l’ “ année climatérique ” (J. Madiran), dans les déclarations de Mgr Lefebvre pour justifier les sacres épiscopaux qu’il allait accomplir :

“ la Fraternité et son histoire manifestent publiquement cette nécessité de la désobéissance pour demeurer fidèles à Dieu et à l’Église ” (Lettre aux anciens du Séminaire d’Ecône, le 29 mars 1988) ;

“ la nécessité absolue d’avoir des autorités ecclésiastiques qui épousent nos préoccupations et nous aident à nous prémunir contre l’esprit de Vatican II et l’esprit d’Assise ” (Lettre au pape, le 2 juin 1988) ;

“ la nécessité absolue de la permanence et de la continuation du sacrifice adorable de Notre Seigneur pour que ”son Règne arrive” ” (Lettre aux futurs évêques, le 29 août 1987, rendue publique en juin 1988).

Cette nécessité – au sens philosophique, opposé à contingence – était définie aussi par Mgr Lefebvre comme une “ contrainte par la Providence ”.

Aujourd’hui, Benoît XVI affirme à Mgr Fellay que l’argument de l’état de nécessité ne peut plus être employé pour justifier la désobéissance et la séparation.

• La “ structure d’Église ” à accorder à la FSSPX, c’est-à-dire le statut canonique à lui reconnaître, ne semble pas poser un problème insurmontable. Une plus grande libéralisation de la messe traditionnelle semble aussi, selon d’autres sources, pouvoir intervenir lors du prochain synode sur l’Eucharistie, en octobre prochain.

Reste la question du concile Vatican II. Benoît XVI a affirmé, rapporte Mgr Fellay, “ qu’il n’y avait qu’une manière d’être dans l’Église catholique : c’est d’avoir l’esprit de Vatican II interprété à la lumière de la Tradition ”. “ Perspective ” effrayante commente Mgr Fellay.

On remarquera, néanmoins, que Mgr Fellay ne rejette pas tout le concile Vatican II en tant que tel. Il parle certes des “ erreurs du concile ” mais aussi, d’une manière plus limitée, des “ sérieuses restrictions ” à faire à “ l’interprétation ” du concile. L’abbé Schmidberger, premier assistant général de la FSSPX et qui participait à la rencontre du 29 août, avait évoqué déjà “ beaucoup de déformations nées du concile Vatican II et à une certaine façon de comprendre l’œcuménisme et la liberté de religion ” (déclaration à l’agence APIC le 30 août 2005). “ Mauvaise interprétation ” et “ déformations ” ne signifient pas rejet entier.

On en reviendrait ainsi à un des points de l’accord, éphémère, du 4 mai 1988 : “ À propos de certains points enseignés par le concile Vatican II […] et qui nous paraissent difficilement conciliables avec la Tradition, nous nous engageons à avoir une attitude positive d’étude et de communication avec le Siège apostolique, en évitant toute polémique. ”

jeudi 1 septembre 2005

[Aletheia n°80] Un évêque dominicain pour le diocèse de Saint-Claude + autres textes

Aletheia n°80 - 1er septembre 2005

Un évêque dominicain pour le diocèse de Saint-Claude

Fin août, Benoît XVI a nommé le Père Jean Legrez, dominicain, évêque du diocèse de Saint-Claude, dans le Jura. Le siège était vacant depuis plus d’un an.
Cette nomination est significative des choix, en profondeur, de Benoît XVI, eu égard à la situation française. Elle est significative aussi de l’accession aux responsabilités dans l’Eglise d’une génération post-conciliaire, qui a souffert de la crise de l’Eglise. Le parcours de Mgr Legrez est, en effet, atypique.
Né en 1948 à Paris, il a effectué ses études primaires et secondaires au Collège Saint-Jean de Passy (où il a été le condisciple du futur Père Louis-Marie de Blignières). Il était adolescent au moment du concile Vatican II. Il a vécu les “ événements ” de mai 68 à l’Université de Nanterre, où il effectuait des études de lettres modernes.
Entré ensuite chez les Dominicains, il a reçu sa formation religieuse, philosophique et théologique dans différents couvents de son ordre (Lille, Strasbourg, Paris et Toulouse), avec un passage d’une année à l’Ecole biblique de Jérusalem.
Il a été ordonné prêtre le 27 juin 1976 à Toulouse. Il a d’abord été vicaire de la paroisse qui dépendait du couvent de Toulouse. Mais, dès 1977, il quittait l’ordre dominicain, avec le P. Jean-Miguel Garrigues, qui avait été son professeur de théologie dogmatique patristique[1].
Cette rupture d’avec l’ordre dominicain est une illustration de la crise polymorphe de la quinzaine d’années qui a suivi le concile Vatican II. L’ordre dominicain, comme quasiment tous les ordres religieux, au moins en France, traversait depuis des années un maëlstrom qui bouleversait tout. À cette même époque, estimant que l’ordre dominicain tel qu’il était en France n’était plus fidèle à ses constitutions fondatrices et à l’esprit de saint Dominique, des groupes d’inspiration dominicaine se fondaient de manière autonome : en octobre 1975 à Clamart, en 1979 à Chémeré[2].
Le P. Legrez et le P. Jean-Miguel Garrigues ne vont pas, eux, vouloir refonder en s’inspirant de l’idéal dominicain. Ils vont participer à la fondation de plusieurs fraternités monastiques dans différentes villes : en 1977 à Aix-en-Provence, en 1980 en Avignon, à Lyon, enfin, à partir de 1983. À Lyon, la Fraternité monastique était installée à la paroisse Saint-Nizier dont le P. Legrez sera nommé curé.
Ces fraternités monastiques paroissiales étaient de petites communautés où se conjuguaient observances monastiques, office choral dans l’église paroissiale (donc ouvert aux fidèles), et vie apostolique, marquée notamment par un accompagnement spirituel des fidèles. Un certain nombre de fidèles, dont le signataire de ces lignes, ont trouvé, auprès de ces moines dans la ville, un soutien et un enseignement spirituels qui ont été déterminants dans leur vie.
Cette forme nouvelle de vie religieuse et d’apostolat –  des “ moines urbains ” –  renouait, en fait, avec une forme très ancienne du monachisme qui, à l’origine, ne fut pas vécu uniquement dans la solitude du désert. À cette époque, Jean-Miguel Garrigues et Jean Legrez ont étudié, d’un point de vue historique et théologique, cette tradition monastique dans un livre : Moines dans l’assemblée des fidèles. À l’époque des Pères. IVe -VIIIe siècle, (Beauchesne, 1992).
En1996, la Fraternité monastique lyonnaise a fermé ses portes. Jean-Miguel Garrigues a rejoint la Congrégation Saint-Jean du P. Marie-Dominique Philippe, Jean Legrez est revenu dans l’ordre dominicain.
Ce retour dans l'ordre des Frères prêcheurs, près de vingt ans après en être parti, illustre combien l’ordre dominicain avait changé. La situation des ordres religieux, comme la situation de l’Eglise en général, n’est plus la même depuis les années de crise des années 60 et 70. Il n’y a certes pas eu restauration à l’identique, et, pour s’en tenir à la situation française, d’une congrégation à l’autre, la situation est très différente.
Revenu dans l’ordre dominicain, le P. Legrez a résidé depuis 1996 au couvent Saint-Lazare de Marseille, dont il est devenu sous-prieur en 1998, prieur en 2001 (réélu en 2004). La présence dominicaine à Marseille est redevenue visible et active, par la restauration du couvent, par l’habit blanc retrouvé, par la prédication, par la vie liturgique communautaire ouverte aux fidèles (laudes, messe, vêpres, complies), par des “ conférences du mardi ”.
La nomination du P. Legrez comme évêque de Saint-Claude l’a surpris, il l’a écrit lui-même dans sa première lettre aux prêtres de son diocèse. Le grand quotidien régional l’Est Républicain, en annonçant, le 23 août dernier, la nomination du nouvel évêque de Saint-Claude, jugeait qu’il appartient à la “ mouvance traditionnelle de l’Eglise ”. L’intéressé ne se reconnaîtra pas vraiment dans cette qualification. Il n’est certainement pas traditionaliste (à Lyon, les liturgies en français de sa Fraternité monastique, attiraient beaucoup de fidèles par le sens du sacré et du surnaturel qu’elles manifestaient, mais elles déplaisaient aux catholiques attachés au rite traditionnel). Si on voulait à tout prix lui accoler une étiquette, forcément réductrice, on le qualifierait, plus volontiers, de “ patristique ”, par son désir et sa pratique de ressourcement aux Pères de l’Eglise.
Le diocèse de Saint-Claude est un de ces diocèses, de moins en nombreux, où il n’y a pas de célébration régulière de la liturgie traditionnelle dans le cadre du motu proprio de 1988, ni de prieuré de la Fraternité Saint-Pie X. Les fidèles du diocèse attachés au rite traditionnel trouveront très certainement auprès de leur nouvel évêque un accueil bienveillant et attentif.
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Rome – FSSPX : Le “ dialogue ” renoué

À la vérité, le “ dialogue ” n’a jamais été rompu entre la Fraternité Saint-Pie X et le Saint-Siège. Il y a toujours eu, de part et d’autre, des contacts informels, non officiels. J’ai signalé, trois fois déjà, qu’un des responsables de la Fraternité Saint-Pie X avait renoué un contact direct avec le futur pape Benoît XVI dans la période de l’avant-conclave.  De Menzingen, on m’assure qu’un tel contact direct n’a pas eu lieu à ce moment-là. Disons alors que de tels contacts, privés, ont eu lieu avant la mort de Jean-Paul II.
Il est avéré, également, que depuis l’avènement de Benoît XVI, plusieurs prêtres de la FSSPX ont pris contact avec le Saint-Siège ou avec le pape lui-même, à titre privé ou en vue de la rencontre au grand jour qui a eu lieu le 29 août[3].
Ce jour-là, Benoît XVI, en présence du cardinal Castrillon Hoyos, a reçu, à Castel Gandolfo, Mgr Fellay, Supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X, accompagné de l’abbé Schmidberger, Premier assistant général de la FSSPX, et qui entretenait des relations suivies avec le cardinal Ratzinger avant qu’il n’accède au Souverain Pontificat.
Sur la rencontre du 29 août, parmi le flot des commentaires, des informations, des approximations et des erreurs[4] qui ont déferlé, il n’est pas inutile de publier intégralement les communiqués qui, de part et d’autre, ont été publiés pour en rendre compte :
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Saint-Siège: Déclaration du Directeur de la salle de Presse
Le Saint-Père Benoît XVI a reçu ce matin dans le Palais apostolique de Castel Gandolfo, le Supérieur Général de la "Fraternité Saint-Pie X", Mgr Bernard Fellay, qui en avait fait la demande. Le Pape était accompagné de son Eminence le Cardinal Darío Castrillón Hoyos, Président de la Commission Pontificale "Ecclesia Dei".
La rencontre s’est déroulée dans un climat d’amour pour l’Eglise et le désir d’arriver à une parfaite communion.
Bien qu’ils soient conscients des difficultés, a été manifestée la volonté de procéder par étapes et dans des délais raisonnables.
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Fraternité Saint-Pie X - Déclaration de Mgr Fellay
 La rencontre a duré environ 35 minutes, elle s’est déroulée dans un climat serein. 
 L’audience a été l’occasion pour la Fraternité de manifester qu’elle a toujours été attachée - et qu’elle le sera toujours - au Saint-Siège, la Rome éternelle. 
 Nous avons abordé les difficultés sérieuses, déjà connues, dans un esprit de grand amour pour l’Église. 
 Nous sommes arrivés à un consensus sur le fait de procéder par étapes dans la résolution des problèmes. 
 La Fraternité Saint Pie-X prie afin que le Saint Père puisse trouver la force de mettre fin à la crise de l’Église en ''restaurant toutes choses dans le Christ''. 
+Bernard Fellay
Supérieur Général de la Fraternité Saint-Pie X
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Précisions
•  Suite à notre dernier numéro où était publiée la “ Lettre d’un catholique perplexe ”, une lectrice, éminente spécialiste du Moyen-Orient et du monde musulman, s’est étonnée des propos de Jean-Paul II qui y étaient cités. “ Puisse saint Jean-Baptiste protéger l’Islam  ! ”, cette invocation est contenue dans la prière sur les bords du Jourdain, lors du voyage en Terre sainte et en Egypte de mars 2000 : le texte intégral a été publié dans La Documentation catholique, 16.04.2000, page 362.
 L’exhortation aux musulmans : “ Vivez votre foi, même en terre étrangère ”, a été lancée à Mayence, lors du voyage apostolique en Allemagne le 17 novembre 1980. Ce discours n’a pas été traduit en français, mais se trouve dans les discours de Jean-Paul II tels que les publie le site officiel du Saint-Siège.
•  La revue des religieux d’Avrillé, Le Sel de la Terre (Couvent de la Haye-aux-Bonshommes, 49240 Avrillé) publie un épais numéro de 450 pages tout entier consacré à Fatima. À côté d’articles intéressants, et même utiles, par exemple sur la dévotion réparatrice des cinq premiers samedis du mois, on trouve de nombreux articles de polémique pour répandre l’idée :
- que la consécration de la Russie faite en 1984 par Jean-Paul II ne correspond pas à ce que la Sainte Vierge a demandé lors de ses apparitions.
- que les propos tenus par Sœur Lucie, en 1992 devant le cardinal Padiyara, et, en 1993, devant le cardinal Vidal, – entretiens publiés en français sous le titre Fatima. Sœur Lucie témoigne, Editions du Chalet, 1999 – ne peuvent être authentiques puisque Sœur Lucie y affirme que la consécration de 1984 a répondu au désir du Ciel.
- Que le 3e secret de Fatima (3e partie du secret plutôt) révélé en 2000 ne correspond pas au texte authentique, qui resterait inconnu, et que l’interprétation qu’en a donnée alors le Saint-Siège est une “ trahison ”.
- Que les autorités du sanctuaire de Fatima et les autorités diocésaines veulent construire un “ temple œcuménique ” sur le lieu des apparitions.
En contrepoint à ce dossier, on rappellera simplement, fait déjà signalé ici, que des enregistrements audio et vidéo des entretiens de 1992 et 1993 avaient été effectués. Le 31 janvier 2002, en Italie, sur “ Raidue ”, l’entretien de 1993 a été diffusé. Des millions d’Italiens ont pu entendre les propos de Sœur Lucie. Les rédacteurs d’Avrillé diront-ils que c’est une “ fausse Sœur Lucie ” que l’on entendait ?
[1] Le P. Garrigues avait publié, l’année précédente, un bel essai, issu de sa thèse de doctorat en théologie : Maxime le Confesseur. La charité, avenir divin de l’homme, Beauchesne, 1976.
[2] Le groupe de Clamart restera toujours lié à la Fraternité Saint-Pie X. De ce groupe est issu, à Avrillé, en Anjou, le Couvent de la Haye-aux-Bonhommes, qui se revendique de la tradition dominicaine. La communauté de Chémeré, en Mayenne, après être passée par le sédévacantisme, sera reconnue, sous le nom de Fraternité Saint-Vincent-Ferrier, comme Institut religieux de droit pontifical en 1988 et a vu ses Constitutions définitives être approuvées par le Saint-Siège en 1995.
[3] Au quotidien italien Il Giornale, le 30 août, au lendemain de la rencontre, M. l’abbé Schmidberger a précisé que, ces deux derniers mois, il avait rencontré différents cardinaux et chefs de dicastère : “ Nous avons fait parvenir des demandes, des explications, des contributions, des demandes relatives à la réforme liturgique et à l’œcuménisme ”.
[4] Le Figaro, par son correspondant au Vatican, Hervé Yannou, nous dit que si les 4 évêques de la FSSPX “ rentraient dans le giron de l’Eglise, ils devraient normalement y retrouver leur ancienne place de prêtre ” ; Golias, dans un communiqué spécial, évoquant les prêtres “ exclus ” de la FSSPX ces derniers mois, écrit : “ On citera surtout l’abbé Lorans, le directeur de l’Institut Universitaire St Pie X de Paris ”. Autant d’erreurs et d’absurdités.

samedi 13 août 2005

[Aletheia n°79] document: "Lettre d'un catholique français perplexe au Saint Père"

Aletheia n°79 - 13 août 2005

Document :

Lettre d'un catholique français perplexe au Saint Père

Très Saint Père,

Lors du congrès Eucharistique de Bari, vous avez voulu redonner de l'éclat, de la valeur et de la spiritualité au Jour du Seigneur, en insistant notamment sur l'assistance à la Sainte Messe, appelée aussi Célébration ou Eucharistie.

Le dimanche 19 juin, à l'occasion d'une Célébration dominicale offerte pour l'anniversaire de la mort d'un membre de ma famille, je me suis rendu dans une paroisse de la banlieue parisienne. Toute cette Célébration fut faite en langue vernaculaire. Dans le livre, mis à la disposition des fidèles, les mots “ Récit de l'institution ” sont écrits en marge des textes de la Consécration. Les hosties, destinées à la communion des fidèles, étaient mises dans un ciboire en bois. Ce dimanche-là, ai-je reçu le Corps de Christ (Messe catholique) ou une simple hostie (cène protestante)? J'en frémis encore. Vous comprendrez, Très Saint Père, que le dimanche suivant, je sois revenu dans la chapelle où est célébrée la Sainte Messe, selon le rite tridentin par des prêtres de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-X.

À la sortie de cette Célébration du 19 juin, mes nièces m'ont présenté quelques jeunes avec lesquels j'ai parlé des JMJ de Cologne, journées inoubliables qui réconfortent et rendent heureux. Pour ces jeunes, le Saint Père, Jean-Paul II, est vraiment un saint. Je les comprends. Mais moi, leur oncle, je ne puis oublier que votre prédécesseur est le pape qui a embrassé le Coran, ce qui pour un musulman représente un acte de soumission à la volonté du Coran. Comment est-il possible de croire un livre qui demande de lapider une femme adultère, alors que dans nos Saints Evangiles Notre Seigneur dit à cette même femme, en lui pardonnant : “ Va et ne pêches plus ”. En 1985, au Maroc, le Saint Père a dit à la jeunesse musulmane de ce pays : “ Nous croyons au même Dieu ”. Mais l'Islam nie la Trinité et nous traite d'idolâtres. En 2000, en Terre Sainte au bord du Jourdain, il s'est écrié : “ Puisse St Jean baptiste protéger l'islam ! ”. Quelle horreur ! Auparavant en 1980, à Mayence, il leur a dit aussi cette phrase : “ Vivez votre foi, même en terre étrangère ”. Je ne comprends plus. Les paroles de Notre Seigneur : “ Allez enseigner toutes les Nations, baptisez-les … ” seraient-elles devenues caduques ? Très Saint Père, je ne comprends plus. Santo subito? Je suis perplexe.

Que dois-je dire à mes nièces et à leurs amis des JMJ qui seront tous heureux de vous retrouver à Cologne ? Très Saint Père, s'il vous plaît, dites-leur que le prêtre est un autre Christ, qui, lorsqu'il prononce les paroles de la Consécration le calice en main, se trouve lui aussi au Calvaire au moment où Notre Sauveur s'écrie : “ Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? ” et rend son âme à son Père.

Un autre sujet me trouble également. J'ai cru comprendre que lorsque vous serez à Cologne, vous iriez à la synagogue de cette ville. C'est une très bonne initiative. Mais quelles paroles direz-vousÊ? Le plus illustre de vos prédécesseurs, le premier Pape, saint Pierre, l'Apôtre et le Martyr, a prononcé deux admirables homélies que nous a retranscrites saint Luc dans les Actes des Apôtres : l'une au Chap. 2, V, 14-36, le jour de la Pentecôte et la seconde au Chap. 3, V, 12-36, quelques heures plus tard, dans le Temple même de Jérusalem.

Très Saint Père, reprenez cette homélie à Cologne et je ne serai plus perplexe. Je comprendrai alors que la Tradition Apostolique peut revenir. Les Israélites ne sont pas nos “ grands frères ”, car le devoir du “ grand frère ” serait alors de prendre la main du “ petit frère ” et de le conduire à la synagogue d’où Notre Seigneur nous a précisément sortis.

Très Saint Père, je ne comprends plus ! Je continuerai donc à fréquenter les prêtres de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-X en suivant la Sainte Messe avec le missel que m'ont offert en 1948 mes parents, ouvriers agricoles. Il me faut rester fidèle à ce que j'ai reçu.

Comme vous l'avez dit le bateau prend eau. Dans ce cas, n'est-ce pas au capitaine de redresser la barre, Très Saint Père ? Chaque jour, avec mon épouse, nous prions pour que le Saint-Esprit inspire au successeur de Pierre ce qu'il faut pour tenir la barre et rester ferme dans la Foi, reçue des Apôtres.

Tonton Jean

(C'est ainsi que m'appellent mes nièces)

Ce texte est extrait du numéro d’août 2005 de la revue Credo (11 rue du Bel-air, 95300 Ennery). Cette revue est l’organe de l’association du même nom, fondée en 1977 par l’écrivain Michel de Saint-Pierre et liée aujourd’hui à la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X.

Cette adresse respectueuse à Benoît XVI est celle d’un simple fidèle – l’Association est présidée par Jean Bojo. Plus que des démonstrations théologiques qui, paradoxalement, courent le risque de la simplification, de la caricature et, même de l’omission, cette interpellation a la saveur de l’authenticité et de la simplicité. Elle exprime le trouble, le scandale-même, qu’ont pu éprouver des fidèles, dans le monde entier, suite à certains gestes, certaines initiatives, certaines paroles de Jean-Paul II[1].

Depuis qu’il a été élu au Souverain Pontificat, Benoît XVI n’a pas manqué de recevoir des lettres de fidèles, de France et d’ailleurs, attachés à la Tradition, et des suppliques et pétitions d’associations, lui demandant des rectifications et des éclaircissements doctrinaux et une liberté entière pour le rite traditionnel de la messe. À l’inverse, une campagne médiatique s’est développée, surtout ces derniers temps à l’approche des JMJ organisées à Cologne, pour mettre en cause son “ traditionalisme en matière de mœurs et la lenteur des progrès sur l’œcuménisme ” (Le Figaro, 11 août 2005).

Les allocutions et sermons que le Pape Benoît XVI va prononcer aux JMJ de Cologne sont attendus par les uns et par les autres. Chacun y cherchera réponse à ses questions ou à ses interpellations, contradictoires, et, pour certains, à ses sommations. Les JMJ de Cologne seront un “ test ” disent déjà certains.

L’adresse du “ catholique français perplexe ”, que nous avons reproduite plus haut, est modeste et respectueuse. Elle est patiente aussi, nous semble-t-il.

Dans l’Eglise, les rectifications et restaurations se font rarement d’un seul coup. Benoît XVI ne répondra sans doute pas aux attentes des uns et des autres exactement de la façon dont ils le souhaitent. Un Pasteur en charge de l’Eglise universelle a forcément une vue universelle des besoins du Peuple de Dieu. Il a aussi une vision surnaturelle de l’Eglise, il sait, comme ses prédécesseurs, que l’Eglise ne se dirige pas comme une commune ou comme un pays, à coup de règlements, d’ordonnances et de lois qui peuvent annuler les précédentes. Il n’en reste pas moins que les fidèles peuvent être attentifs à certains signes, certaines décisions.

Les catholiques attachés à la Tradition auront peut-être été attentifs au fait qu’un des premiers évêques nommés en France a été M. l’abbé Raymond Centène, nommé évêque de Vannes. L’abbé Centène a été membre du comité de rédaction de Kephas dès son premier numéro et il y a publié plusieurs articles. Kephas est la revue dirigée par M. l’abbé Le Pivain, prêtre de la Fraternité Saint-Pierre (même si la revue ne dépend pas de la Fraternité Saint-Pierre) ; elle s’est voulue dans la continuité de la Pensée Catholique du regretté abbé Lefèvre.

Autre événement, sur lequel je me garderai bien d’entrer en conjecture : le 29 août prochain, Mgr Fellay, Supérieur général de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X, sera reçu en audience par Benoît XVI. Avant même l’élection du cardinal Ratzinger au Souverain Pontificat, dans les jours qui avaient précédé le conclave, des contacts, téléphoniques, avaient renoué les liens entre le futur pape et la FSSPX.

Cette audience accordée à Mgr Fellay est-elle une étape dans de nouvelles négociations entre le Saint-Siège et la FSSPX ? Sans répondre à cette question, on peut indiquer quelles sont les analyses et les demandes que le Supérieur général de la FSSPX va présenter au Saint-Père. Le 16 juillet dernier, il a accordé un long entretien au bulletin D.I.C.I.[2]. On y lit notamment les propos suivants :

Si l’on peut dire qu’avant son accession au souverain pontificat l’Eglise était en chute libre, Benoît XVI ouvrira un parachute, et il y aura un certain coup de frein. Un coup de frein qui pourra être plus ou moins important selon que le parachute sera plus ou moins vaste. Mais la direction reste la même. Faut-il espérer plus que ce coup de frein ? Les promesses de N.S. valent pour toujours. Et le Bon Dieu se sert de tout pour faire avancer son Eglise là où il veut.

Permettez-moi de vous donner un avis personnel : si Benoît XVI est mis au pied du mur, dans une situation de crise, face à une réaction très violente des progressistes, ou bien devant une crise politique, des persécutions, je pense - en observant comment il a agi et réagi jusqu’ici - qu’il fera le bon choix.

Voici quelques faits :

- À sa nomination à l’évêché de Munich, en 1977, alors qu’il n’a été jusqu’à présent que professeur de théologie, il rentre dans le concret et il est obligé d’interdire à un de ses amis d’occuper la chaire de théologie de la Faculté. Ce qui va lui valoir l’opposition de ses anciens amis.

- En France, en 1983, il rappelle que le catéchisme est le catéchisme romain c’est-à-dire celui du concile de Trente. Et il affrontera l’ire des évêques de France.

- On sait que le cardinal Ratzinger était opposé à la rencontre interreligieuse d’Assise, en 1986, et qu’il n’y est pas allé. La seconde fois, en 2002, toujours opposé, il a été contraint de s’y rendre. Et il donnera plusieurs fois sa démission comme préfet de la Congrégation de la foi à cause de désaccords avec le pape, notamment sur Assise.

- La Charte de Cologne, en 1989, signée par 500 théologiens contre le magistère romain, rassemblait la grande majorité des forces intellectuelles catholiques de l’époque. Ils manifestaient ouvertement leur hostilité à Rome et au magistère. Le cardinal produisit alors des écrits sur la nouvelle théologie. Dans une description très fine et réaliste, il faisait apparaître l’étendue de la gravité. Malheureusement les remèdes proposés étaient très en deçà du diagnostic, quasiment nuls. […]

DICI : Si vous étiez reçu par le pape, que lui demanderiez-vous ?

Mgr Fellay : Je lui demanderais la liberté de la messe pour tous et dans le monde entier. Dans notre situation personnelle, il s’agira également de rétracter ce décret d’excommunication relatif aux sacres. Ce sont les deux préalables que nous ne pouvons dissocier d’une discussion doctrinale ultérieure. On sait bien que tout ne se limite pas à la messe, mais il faut commencer par du concret ; il faut commencer par un début. Ce serait une brèche très profonde et efficace dans le système progressiste ; cela amènerait graduellement un changement d’atmosphère et d’esprit dans l’Eglise.

Un chef de dicastère à Rome, en voyant nos processions lors de l’Année Sainte, en 2000, s’est exclamé : “ Mais ils sont catholiques, nous sommes obligés de faire quelque chose pour eux ”. Il y a encore des évêques, des cardinaux qui sont catholiques, mais le mal est tellement répandu que Rome n’ose plus prendre le bistouri. […] Car Ecône n’est pas contre Rome, comme le disent les journalistes. Nous partageons avec le pape Benoît XVI le même constat sur la situation dramatique de l’Eglise. Et comment ne pas être d’accord sur ce constat lorsqu’on voit la chute des vocations : à Dublin en Irlande, l’an dernier, il n’y aurait eu aucune entrée de séminaristes ! Chez les jésuites il y a un an ou deux, on a compté seulement sept professions perpétuelles pour toute la congrégation ! Mais Rome ne remonte pas à la cause des effets que tout le monde constate, parce que cela équivaudrait à une remise en cause du concile. Il faut que Rome retrouve sa Tradition. Bien sûr, ce n’est pas nous qui convertissons, c’est Dieu ; mais nous pouvons apporter notre petite pierre à la restauration, nous devons faire tout ce que nous pouvons. Il faut faire comprendre que la Tradition n’est pas un état archéologique : c’est l’état normal de l’Eglise aujourd’hui encore. […] L’Eglise dont le cardinal Ratzinger a reconnu qu’elle prenait “ l’eau de toutes parts ” a besoin de se tourner vers sa Tradition oubliée. Nous en vivons et en jouissons pleinement. Nous donnons la preuve que la Tradition n’est pas dépassée, mais au contraire adaptée au temps présent, parce qu’elle est universelle, parce qu’elle se situe dans la ligne ininterrompue des principes éternels. Et parce que Dieu ne change pas.

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NOTES

[1] En son temps, suite au discours de Jean-Paul II à la jeunesse musulmane dans le stade de Casablanca (1985) et suite à la première “ Journée mondiale de prière pour la paix” (27 octobre 1986) – ce que certains ont appelé le “ scandale d’Assise ” –, Dom Gérard, le Rév. Père Abbé du Monastère Sainte-Madeleine du Barroux, faisait paraître, le 15 février 1987, une brochure de huit pages : Peut-on dire “ Nous avons le même Dieu que les Musulmans ? ” ; belles pages d’interrogations, de réponses et de réconfort pour les “ catholiques troublés dans leur foi ”.

[2] D.I.C.I.-Presse, Etoile du Matin, 57230 Eguelshardt, le numéro 2 €.

jeudi 4 août 2005

[Aletheia n°78] - Le centenaire de Balthasar - par Yves Chiron

Aletheia n°78 - 4 août 2005

Le centenaire de Balthasar - par Yves Chiron

suivi d’un texte inédit

Hans Urs von Balthasar (1905-1988) est un des plus grands théologiens du XXe siècle. Le centenaire de sa naissance a été marqué par de nombreux colloques, en France et à l’étranger. D’autres manifestations sont prévues en ce mois d’août. Outre son œuvre immense – plus de cent ouvrages –, il a été, en 1975, un des fondateurs de la revue internationale Communio, revue créée pour faire contrepoint à l’autre grande revue internationale de théologie, Concilium, dont le progressisme et le néo-modernisme séduisaient un vaste public de clercs.

Balthasar, suisse de langue germanique, né le 12 août 1905 à Lucerne, entré chez les Jésuites, en 1929, fut ordonné prêtre en 1936. Ses premiers travaux théologiques ont porté sur les Pères de l’Eglise (Grégoire de Nysse et Maxime le Confesseur), en même temps qu’il restera un lecteur attentif de la littérature française, traduisant en allemand Claudel et Péguy et consacrant un volumineux essai à Bernanos.

Pendant la guerre, à Bâle, il fit la rencontre décisive d’Adrienne von Speyr (1902-1967). Adrienne était une protestante, qui avait connu des expériences spirituelles exceptionnelles. Balthasar allait devenir son directeur spirituel et l’amener au catholicisme (à la Toussaint 1940). Commença alors pour elle une vie mystique dont Balthasar allait être le témoin privilégié : visions, stigmatisation. Adrienne reçut aussi la mission de fonder une communauté séculière, la Communauté Saint-Jean. Des éditions (Johannes Verlag) virent le jour pour publier d’abord les écrits d’Adrienne von Speyr. En 1950, Balthasar quitta, non sans déchirement, la Compagnie de Jésus pour se consacrer à la Communauté, aux éditions et à ses propres travaux.

À partir de 1960, il jeta les bases de sa grande œuvre, une “ Trilogie ” consacrée au Beau (Æsthetik); au Bien (Theodramatik) et au Vrai (Theologik) ; dix-sept volumes au total. Pendant le concile Vatican II, Balthasar ne figura pas au nombre des experts (periti) qui eurent une si grande influence auprès de certains évêques ou Commissions. Puis, dans les années post-conciliaires, il apparut comme trop peu engagé, trop critique envers certaines évolutions de l’Eglise. Face à la crise de l’Eglise, les réponses de Balthasar allèrent toujours à l’essentiel. En témoignent Cordula ou l’épreuve décisive (1966), Retour au Centre (1969), Le Complexe antiromain (1974).

Sa grande trilogie peina à trouver un éditeur en France. Parus de 1961 à 1987 en langue allemande, les dix-sept volumes qui la composent ne furent traduits que très lentement et tardivement en français : d’abord chez Aubier-Montaigne pour la première partie (sous le titre La Gloire et la Croix), puis chez Lethielleux pour la deuxième, enfin, auprès de Culture et Vérité, en Belgique, pour la troisième.

Pourtant cette œuvre a fait son chemin, en France et dans l’Eglise. Trente ans après sa fondation, la revue balthasarienne Communio existe toujours, diffusée désormais en quinze langues. Par rapport à un Congar, à un Rahner, à un Chenu, dont l’œuvre et la pensée (et aussi l’action pour certains) ont joué un rôle essentiel durant le concile Vatican II, l’œuvre de Balthasar a connu une diffusion et une influence plus tardives mais profondes. De nombreux évêques et prêtres ont été profondément marqués par les écrits de Balthasar ; on citera, par exemple, le cardinal Barbarin, archevêque de Lyon, auteur de Théologie et sainteté. Introduction à Hans Urs von Balthasar (CERP/Parole et Silence, 1999).

Le cardinal Lustiger, lui aussi, a reconnu sa dette immense envers Balthasar : “ Ce devait être à l’automne 1965. Le premier tome de La Gloire et la Croix venait de paraître en français. Dans mon équipe d’aumôniers d’étudiants, nous l’avons travaillé pendant plusieurs mois. Ce fut pour nous un éblouissement et une vraie délivrance ”[1]. Ailleurs, il a été plus explicite : l’Eglise de France, dans l’après-Concile, écrit-il, “ semblait un bateau échoué ; échoué contre des récifs ou contre des bancs de sable et incapable de s’en dégager. La parution de l’œuvre de Balthasar a été comme un courant puissant qui remet le bateau en pleine mer. L’Eglise semblait échouée, enlisée dans les sables du monde, ou plutôt de la ”modernité” comme on dit. Pour décrire cette réalité complexe, j’ajoute un autre mot inscrit dans l’histoire de la pensée chrétienne : le ”modernisme”, et une troisième expression empruntée à Charlie Chaplin, ”les temps modernes””[2].

Les écrits de Balthasar s’inscrivaient à contretemps dans la crise terrible que connaissait l’Eglise de France. Il faut n’avoir jamais lu un livre de Balthasar pour définir sa pensée comme un “ modernisme soft ” (a. Bourmaud).

En guise de modeste contribution au centenaire de sa naissance, je publie un article qu’il avait bien voulu écrire pour une revue que j’allais publier. C’était en 1981. J’avais vingt ans. Avec l’enthousiasme de la jeunesse, qui est proportionnelle à ses ignorances, je décidais de lancer, seul, une “ revue chrétienne de culture ”. Le titre en était celui d’un livre majeur de Balthasar, Intégration. La revue prétendait récapituler et discerner, selon une ligne directrice définie par Balthasar : “ La moisson du monde sera engrangée, mais non par l’humanité elle-même : elle le sera par le Christ qui, seul, met tout le royaume aux pieds de son Père. C’est lui l’intégration ”.

Je souhaitais que le premier numéro de cette revue s’ouvre par un article de Balthasar. J’osais écrire au grand théologien, à Bâle. Il me répondit, quasiment par retour de courrier, par un article inédit de quatre pages, en allemand. Un “ petit rien ”, me disait-il avec modestie, auquel il me chargeait de donner “ un vêtement français convenable ”. Non sans une collaboration indispensable et précieuse, le texte fut traduit et ouvrit le numéro 1 d’Intégration qui parut en janvier 1982. Malgré la qualité des auteurs qui acceptèrent d’y voir publier leurs textes, la revue, mal réalisée techniquement, trop pauvre, eut peu d’abonnés et ne parut que pendant une année (six numéros). Pour le sixième et dernier numéro, Balthasar autorisa la publication d’une conférence qu’il avait donnée à Paris quelque temps auparavant.

C’est l’article, quasiment inédit de janvier 1982, que je publie ici, dans une traduction légèrement révisée.


Le chemin nous connait - par Hans Urs von Balthasar

Il est vraisemblable que parmi les personnes qui s’interrogent sur la relation entre la nature et la culture et le Royaume de Dieu, peu prennent suffisamment au sérieux les paroles de l’hymne aux Colossiens : “ En Lui ont été créées toutes choses dans les cieux et sur la terre […] Toutes choses ont été créées par Lui et pour Lui […] car il a plu [à Dieu] de faire habiter en Lui toute la Plénitude et par Lui de se réconcilier toutes choses. ” (Col. 1, 16, 19 et 20). Car toujours nous nous représentons les choses naturelles, de quelque manière, sorties d’abord de Dieu, avec leur sens propre, et seulement, dans un second temps, dirigées malgré elles vers un but surnaturel. Mais il ne peut en être ainsi, si – d’après le début de l’Epître aux Ephésiens – la glorification de son Fils par la création fut la première pensée de Dieu. Bien plus, les choses doivent séparément posséder dès le début la brûlure du signe et de la marque qui donne à leur existence leur vocation ultime.

Pour l’homme, c’est tout à fait évident, d’après les leçons de saint Thomas d’Aquin (qui ne fait que récapituler et élucider le point de vue des grands théologiens) : l’homme est ouvert sur un accomplissement qui le dépasse et, poursuit saint Thomas, ne pourra trouver sa plénitude favorable qu’à travers Dieu (comme un homme ne peut devenir fécond que par une femme, et inversement). Si ce paradoxe définit la nature de l’homme, comment cela ne serait-il pas perceptible dans toutes ses réalisations intellectuelles mais aussi dans la gigantesque infrastructure de la nature qui le porte mais qui, sans lui, n’a pas de sens réel ? Car dans la nature l’homme n’est pas une énigme et, à la vérité, n’est pas principiel car il ne peut s’accomplir en Dieu sans le cosmos (comme plusieurs théologiens médiévaux le pensaient).

Doit-on dire par là que toutes les productions culturelles de l’humanité apportent par elles-mêmes une contribution à l’édification du Royaume de Dieu ? Cela personne ne veut et ne peut l’affirmer à la vue de la bombe atomique, mais aussi simplement de l’automobile ou de l’avion. La manifestation du Fils de Dieu sur terre n’advint en aucune manière comme le signe d’un accomplissement triomphal et d’un rassemblement immédiat des fragments éclatés de l’homme, mais bien plutôt dans la contradiction d’une sorte de discrétion, de bassesse qui a apporté la confusion chez tous : Païens, Juifs, Chrétiens. Enfin, Jésus lui-même, après chaque tentative, a averti de ne pas essayer de localiser le Royaume “ ici et là ”.

Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que l’homme est placé comme lutteur pour la maîtrise des forces cosmiques, avec le devoir de s’affirmer en elles, avec elles et contre elles, à travers des échecs sans fin et des catastrophes ; par quoi sa victoire apparente, son avance dans la domination des puissances contient un problème très important : chaque nouvelle rationalisation en vue d’une nouvelle liberté plus grande doit-elle nécessairement être une perte de liberté ? Chaque dédain de la mort individuelle pour une supposée avancée dans la cause de l’espèce marque de l’empreinte absolue de la mort l’espèce elle-même. Aussi, au plan temporel, tout ceci n’est pas plus évident qu’une gigantomachie – comme dit Platon – qui, en dépit des performances très hautes et “ immortelles ”, ne parvient pas au-dessus de l’inutilité, de la précarité et de la mortalité.

Les penseurs antiques avaient cessé la lutte là-dessus car ils étaient prêts à abandonner sans arrière-pensée toutes les œuvres culturelles de l’humanité à un feu sans fin, après quoi on pourrait recommencer tout le processus ; les Allemands avec leur Muspilli ne pensaient pas autrement, et Nietzsche a exalté une nouvelle fois ce point de vue. Les chrétiens pourraient dire, au regard des efforts cosmiques de l’humanité, qu’ils sont plantés depuis le début dans le feu de justice de Dieu quand ils lisent : “ Quant aux cieux et à la terre de maintenant, la même parole les tient en réserve pour le feu […] les cieux passeront dans un sifflement, les éléments embrasés se dissoudront, et la terre et les œuvres qu’elle contient seront mises à jour ” (II Pierre 3, 7 et 10). Paul reprend cette image du feu de justice et dit que chacun en particulier devra le traverser, avec son œuvre de vie, et que le feu devra prouver si elle est construite “ avec du bois, du foin, de la paille ” ou avec un matériau solide (I Cor. 3, 12 sq) : ces propos peuvent être étendus aussi à l’ensemble de la production culturelle de l’humanité.

Et ici nous retrouvons la première idée : le feu fait la preuve si une œuvre a été bâtie “ sur le fondement du Christ ” ou sur une autre base, et ce fondement ne peut être autre que le premier, celui par lequel l’homme est empreint du sens de la Parole de Dieu.

L’homme, avec seulement les bégaiements du monde, s’efforce de prononcer pleinement la Parole. Charles Péguy a décrit dans Eve l’immense mouvement de l’histoire du monde et de toute la culture hors de la Parole centrale, et il n’a pas conçu cette marche comme triomphale puisque, pour lui, le but en était la crèche, dans laquelle se trouvait un mot volé de chaque langue.

Assurément, il n’a guère vu de claire justice dans cet endroit où la Parole muette épargnait les mots tonitruants de l’humanité. Peut-être que d’un coup le plus petit est devenu le plus grand : “ En vérité, je vous dis que cette veuve qui est pauvre, a mis plus que tous ceux qui mettent dans le Trésor. Car tous, c’est de leur abondance qu’ils ont mis, mais elle, c’est de sa privation : tout ce qu’elle avait, elle l’a mis, tout son bien ” (Mc 12, 43-44).

Ainsi nous sommes appelés à faire un continuel discernement des esprits. Discernement de la direction où une œuvre s’engage consciemment ou inconsciemment. Un tel discernement est difficile parce que, pour beaucoup, la bonne direction qui semble avoir été prise n’est finalement que la recherche de sa propre glorification au lieu de l’accomplissement de la Parole, et parce que, pour d’autres, ce qui semble être un détournement de la bonne direction n’indique finalement et seulement (humblement !) que l’incapacité de l’homme qui s’efforce de trouver le but avec ses propres forces et de l’atteindre complètement. Aussi face à ces cas négatifs, il faut encore et toujours distinguer : s’agit-il d’une mise en valeur ou d’un obscurcissement de la vérité ? Est-ce que, par exemple, l’image de “ l’homme révolté ” est-elle seulement l’expression de sa temporalité insoluble, de sa situation gigantomachique (et aussi de sa vérité), ou alors un refus titanesque, à travers lequel la “ situation de révolte ”, objective, se laisse chevaucher par quelque chose d’autre ?

Le discernement est difficile. Le Nouveau Testament lui-même, d’une part avertit et même recommande, pour nous diriger, de laisser à Dieu seul le jugement (I Cor. 4, 3-5) ; mais d’autre part, cependant, nous blâme de ne pas savoir lire les signes des temps qui nous sont donnés dès ce monde – et qui sont montrés par le Christ et son existence – (Matt. 16, 4). Nous sommes livrés à ce dilemme : il nous a été donné assez de sensorium pour que nous connaissions la direction, pour nous, pour l’humanité et pour son œuvre ; cependant pas suffisamment pour que, chemin faisant, nous tombions dans un jugement définitif. Nous sommes viatores, des errants, et nous devons savoir si nous avons un CHEMIN sous les pieds ou si nous n’en avons pas.

Septembre 1981

NOTES

[1] Communio XIV, 2 – mars-avril 1989, p. 12.

[2] Communio XXX,2 – mars-avril 2005, p. 13-14.