lundi 21 février 2005

[Aletheia n°71] La Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X et l'œcuménisme - et autres textes - par Yves Chiron

Aletheia n°71 - 21 février 2005

Il y a un an, la FSSPX rendait publique une étude critique consacrée à “ l’œcuménisme, initié officiellement par Vatican II et promu par Jean-Paul II ”[1]. Cette étude s’inscrivait dans une suite de publications où la FSSPX, de manière collective et officielle, entend exposer ses critiques des réformes et des enseignements de l’Eglise depuis le concile Vatican II. Cette série d’exposés doctrinaux a commencé en mars 2001 avec Le Problème de la réforme liturgique. La messe de Vatican II et de Paul VI. Ont suivi les symposiums et publications sur le concile Vatican II.

Par cette série d’études doctrinales, on peut estimer que la FSSPX entend montrer qu’elle n’est pas disposée à trouver seulement un accord pratique avec les autorités du Saint-Siège pour “ régulariser ” sa situation dans l’Eglise. Elle souhaite aussi obtenir du Saint-Siège des “ clarifications doctrinales ”.Avec Le problème de la réforme liturgique, la FSSPX réclamait la “ modification ” ou l’ “ abrogation ” de l’Ordo Missæ de 1969 (op. cit., p. 7) ; avec De l’œcuménisme à l’apostasie silencieuse, la FSSPX réclame que le Saint-Siège “ renonce clairement à cette utopie [l’œcuménisme] ” (p. 4).

Les fidèles qui ont lu, ou qui liront, la dernière étude doctrinale de la FSSPX, se doivent de lire la réponse, en plus de cent pages, que lui ont faite un Père bénédictin du Barroux et un prêtre de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pierre[2].

Le P. Basile Valuet met en cause la méthode d’argumentation de la FSSPX. Premièrement, “ la FSPX amalgame des réalités différentes, ce qui lui fait élaborer des pseudo-syllogismes, où le moyen terme change de sens d’une prémisse à l’autre, ce qui interdit de conclure ”. Deuxièmement, dans sa remise en cause doctrinale de l’œcuménisme du Saint-Siège, la FSSPX cite comme ayant la même valeur et la même autorité l’enseignement du Magistère (sans distinguer les “ divers niveaux d’engagement ”) et les conceptions d’auteurs privés (articles ou conférences de cardinaux).

Le P. Basile Valuet relève aussi des citations sorties de leur contexte et des contresens. Par exemple, sur l’ “ ignorance invincible ” et la bonne foi tels que les entendait Pie IX (op. cit., p. 30-31). L’abbé Lugmayr, lui, attire l’attention sur l’emploi de citations tronquées ou encore sur l’absence de toute référence à l’importante déclaration Dominus Iesus (6 août 2000) sur l’unicité et l’universalité salvifique de Jésus-Christ et de l’Eglise.

Hormis ces critiques méthodologiques, la critique de fond faite par le P. Basile Valuet consiste à démontrer qu’en matière d’œcuménisme le magistère de Vatican II ne contredit pas le magistère antérieur, “ il en précise la pensée et l’expression ” (op. cit., p. 28). Pour ce faire, plutôt que de critiquer pas à pas le document de la FSSPX, le P. Basile Valuet relit les enseignements du Magistère, depuis Boniface VIII, sur le salut par l’appartenance à l’Eglise. Et, en parallèle, il cite et critique les analyses qu’en a fait la FSSPX dans son étude.

On ne résumera pas ici, plus avant, les démonstrations du P. Basile Valuet ni celles de l’abbé Lugmayr. Le lecteur de bonne foi devra lire et l’acte d’accusation de la FSSPX et l’acte de défense du P. Basile Valuet et de l’abbé Lugmayr.

Le P. Basile Valuet considère la FSSPX comme composée de “ dissidents ” (op. cit., p. 90), il souhaite l’ouverture d’un “ dialogue théologique oral ” avec elle. L’avantage d’un “ dialogue théologique oral ” peut résider dans l’immédiateté de la confrontation des arguments. Par son caractère non public, il peut permettre aussi d’éviter la surenchère, dans un sens ou dans l’autre.

Mais on doit convenir que si une telle controverse, orale ou écrite, existe, c’est que l’enseignement magistériel peut prêter à équivoque. Il n’est pas obvie. On l’a bien vu avec l’anaphore d’Addaï et Mari, déclarée valide par le Saint-Siège en 2001, bien qu’elle ne contienne pas les paroles de la consécration. La FSSPX y voit la “ reconnaissance ” d’un rite d’origine non catholique. Le P. Basile Valuet, lui, estime qu’une telle reconnaissance est un “ fait dogmatique qui, de soi, concerne toute l’Eglise, et où par conséquent on serait téméraire de penser que l’infaillibilité de l’Eglise n’est pas engagée. Tout doute sur la vérité ainsi déclarée par la décision du Pontife Romain risquerait donc de s’opposer aux exigences de la foi ” (op. cit., p. 89).

Nonobstant cette appréciation du P. Basile Valuet, on remarquera que cette acceptation de l’anaphore d’Addaï et de Mari par le Conseil Pontifical pour l’Unité des chrétiens a donné lieu à une controverse qui a dépassé les limites du petit monde traditionaliste. C’est au sein même du Vatican, qu’une revue de théologie prestigieuse, Divinitas, a consacré, récemment, tout un numéro spécial, près de 300 pages, au sujet[3]. Sous la direction de Mgr Gherardini, théologiens, exégètes et historiens ont confronté leurs points de vue contradictoires, en douze études.

Cette question de l’anaphore d’Addaï et de Mari renvoie au problème plus général de l’univocité de nombre des textes magistériels et des décisions disciplinaires depuis le concile Vatican II ; en matière d’œcuménisme comme en d’autres domaines. On se ralliera volontiers au jugement de l’abbé Bernard Lucien : “ La crise de l’Eglise tient sans doute à un manque d’intervention vigoureuse de l’autorité magistérielle, et parfois même, de la part de certains membres de l'Eglise enseignante, à des affirmations ou à des attitudes proprement scandaleuses, voire hétérodoxes… Mais elle tient aussi, très profondément, au mépris de la vérité doctrinale, à l’absence d’amour de la vérité, répandus de façon endémique dans le peuple de Dieu, à tous les échelons. (…) il abonde tout autant parmi les “traditionalistes“, toutes obédiences confondues, que chez ceux qui acceptent sans réserves Vatican II ou le Nouvel Ordo Missæ. Sans nous aveugler sur ce qui se passe alentour, n’oublions pas aussi de balayer devant note porte ”[4].

----------

Nouveautés romaines

. Inter Arma Caritas. L’Ufficio Informazioni Vaticano per i prigionieri di guerra istituito da Pio XII (1939-1947), Città del Vaticano, Archivio Segreto Vaticano, 2004, deux volumes, 1.472 pages.

Dès le début de la Seconde Guerre mondiale, Pie XII décida de créer un “ Bureau d’informations ” destiné à mettre en relations, principalement postales, les prisonniers de guerre ou les internés civils et leur famille. Ce Bureau fut placé sous la dépendance de la IIe section de la Secrétairerie d’Etat, dirigée par Mgr Montini (le futur Paul VI). Mgr Evreinoff fut chargé d’organiser et de diriger ce nouvel organisme pontifical. Au fil des mois et des années, des millions de demandes de renseignements vont parvenir au Vatican, en provenance du monde entier. Le Bureau d’informations comptera plus de 800 employés et fonctionnera jusqu’en 1947, c’est dire s’il s’est encore soucié du sort des prisonniers de guerre et des internés civils une fois la IIe Guerre mondiale terminée.

Le Bureau a mis à contribution tout son personnel diplomatique en Europe et ailleurs (nonces, délégués apostoliques) mais aussi, de manière générale, les évêques des pays ou des régions concernées, les autorités locales des ordres religieux, les aumôniers des camps, les grands organismes caritatifs (notamment la Croix-Rouge), et les gouvernements eux-mêmes. Ceux-ci, généralement, acceptèrent de répondre aux demandes de renseignements du Saint-Siège, mais, souvent aussi, le sollicitèrent pour ses ressortissants.

L’immense activité de ce Bureau d’informations était déjà connue par diverses publications, notamment la grande série des Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre Mondiale. Mais il manquait un inventaire systématique des fonds disponibles aux Archives Secrètes Vaticanes. C’est chose faite avec cette belle publication réalisée sous la direction de Mgr Sergio Pagano.

Un premier volume contient l’inventaire complet du fonds conservé : 2.349 références, soit 556 cartons d’archives, 108 registres et 1.685 grosses enveloppes. Un second volume contient un large choix de documents ; près de six cents, tous publiés intégralement : des lettres de prisonniers, des lettres d’officiels (ecclésiastiques ou civils) demandant ou donnant des renseignements sur des internés, des rapports émanant des représentants diplomatiques du Saint-Siège (47 au total, en provenance de tous les pays en guerre et concernant les différents époques de la guerre). Un index des noms, des personnes et des lieux, de près de trois cents pages, permet une recherche rapide.

Il s’agit là d’une documentation exceptionnelle dont on espère qu’elle sera plus vite connue et utilisée par les historiens que ne l’ont été les douze volumes des Actes et Documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale, publiés à partir de 1965 et aujourd’hui pourtant encore ignorés de certains d’historiens qui écrivent sur la période.

. Harold H. Tittmann, Il Vaticano di Pio XII. Uno sguardo dall’interno, Milan, Casa Editrice Corbaccio, 2005, 231 pages.

Tittmann, diplomate américain, fut chargé d’affaires auprès du Saint-Siège pendant la Seconde Guerre mondiale, comme assistant de Myron Taylor, représentant personnel du président Roosevelt auprès de Pie XII. L’action et les jugements de Taylor sont connus, à travers sa correspondance, depuis l’étude d’Ennio Di Nolfo, publiée en 1978. Voici maintenant, préparée le fils d’Harold Tittmann, l’édition des souvenirs du chargé d’affaires américain. Un témoignage important, équilibré, sur le rôle et l’action de Pie XII entre 1939 et 1944.

----------

Anonymat et bonnes intentions ?

Le n° 69 d’Aletheia était une mise en perspective historique de la crise qui secoue la FSSPX. Y était soulevée aussi l’hypothèse d’une réforme des statuts de la FFSPX qui pourrait avoir lieu lors de son Chapitre général qui se tiendra en 2006. Ce dernier point était formulé comme une hypothèse, historique aussi, et non comme un souhait ; encore moins comme la propagation d’une rumeur. C’est bien ainsi que l’avaient compris les autorités de la FSSPX en France qui ont reproduit ce numéro sur leur site internet officiel, la Porte Latine.

Pourtant, après ce n° 69, et après le n° 70, qui était consacré au congrès sur la laïcité et à la situation de l’abbé de Tanoüarn, un prêtre de la Fraternité Saint-Pie X a cru nécessaire de me joindre au téléphone pour se livrer, “ off the record ” (selon son expression), à des commentaires sur la crise de la FSSPX. Mon interlocuteur, qui exerce certaines responsabilités au sein de la FSSPX, me suggérait de reproduire ses analyses dans cette modeste lettre, sans citer son nom.

Ses commentaires étaient contradictoires, mal informés sur plusieurs points, et mon interlocuteur portait des jugements par trop dévalorisants sur les autorités de la FSSPX et sur les deux partis en présence. Aussi je m’abstiens de reproduire ces propos, comme je m’abstiendrai à l’avenir d’évoquer à nouveau cette crise de la FSSPX.

L’anonymat est rarement une nécessité impérative, il est souvent un manque de courage intellectuel et un moyen commode d’échapper à la critique voire au procès. Le site www.les.infos.free.fr, le site le plus riche et le plus complet sur la crise en cours (reproduisant des documents de l’un et l’autre bord), en fait les frais. Il a publié, par souci d’information, un texte, anonyme, mettant en cause Bernard Callebat, un des experts en droit canonique consultés par la FSSPX lors de la crise bordelaise. La menace de poursuite judiciaire, pour diffamation, a conduit le responsable de les. infos.free.fr à suspendre son site.

Depuis plusieurs mois, pour certains, la vie des catholiques de Tradition semble se réduire aux commentaires sur la crise interne à la FSSPX. C’est injuste à l’égard de cette Fraternité Saint-Pie X qui, en France, veut, tout à la fois, recentrer ses prêtres sur leur vie communautaire et spirituelle, continuer sa critique doctrinale du Magistère depuis Vatican II et inciter les laïcs à s’engager dans les combats temporels.

Hors de la FSSPX, l’action et la réflexion se poursuivent aussi. En témoigne, par exemple, la publication d’une nouvelle revue, Oremus, dirigée par Bruno Nougayrède, de la Nef, et Loïc Mérian, fondateur du C.I.E.L. (Oremus, 24 avenue Victor Dalbiez, 66000 Perpignan, 4 euros le numéro). Le numéro 2 contient, notamment, un bilan, pour 2004, du motu proprio Ecclesia Dei. Ce bilan tient compte, pur la première fois, aussi bien des communautés Ecclesia Dei que de la FSSPX. Ce qui donne les résultats suivants : 62 % des diocèses français ont une messe traditionnelle au moins hebdomadaire ; ce chiffre monte à 84 % si l’on tient compte des messes célébrées “ sans accord ecclésial ” (i.e. par la FSSPX ou les communautés religieuses liées à elle).

----------

Avis

. Je remercie ceux qui, en France et à l’étranger, communautés religieuses, prêtres, simples fidèles et bibliothèques contribuent, par un soutien financier, à l’impression et à l’envoi de cette modeste feuille, quinze fois l’année. La générosité régulière de certains ne peut faire oublier l’indifférence des autres. Qui plus est, chaque semaine désormais, de nouveaux lecteurs demandent à recevoir cette lettre d’informations. La liste des envois semble pouvoir s’allonger indéfiniment (et donc, les coûts de fabrication et d’envoi croître sans cesse). Aussi, sans rompre avec le principe de la gratuité qui est une des conditions de notre liberté, à partir du prochain numéro – n° 72 –, Aletheia ne sera plus envoyée, sauf demande expresse contraire, aux revues et publications qui, jusque-là, la recevaient en Service de Presse. Il sera loisible à ces revues et publications de continuer à consulter, gratuitement, Aletheia sur le site www.aletheia.free.fr.

. Les deux derniers ouvrages de Jean Madiran sont toujours disponibles à nos bureaux :

  • Maurras toujours là (Consep, 2004, 104 pages, 15 euros franco) ;

  • La Trahison des commissaires (Consep, 2004, 67 pages, 10 euros franco).

Association Nivoit, 5 rue du Berry, 36250 Niherne (France)

----------

NOTES

[1] Fraternité sacerdotale Saint-Pie x, De l’œcuménisme à l’apostasie silencieuse. 25 ans de pontificat, hors-série n° 3 de la Lettre à nos frères prêtres (2245 avenue des Platanes, 31380 Gragnague) février 2004, 45 pages, 5 euros.

[2] Articles du P. Basile Valuet, o.s.b. , “ La Fraternité Saint Pie X et l’œcuménisme ” p. 19-90 et de l’abbé Martin Lugmayr, “ Remarques concernant De l’œcuménisme à l’apostasie silencieuse ” p. 91-124 in Tu es Petrus (Maison Notre-Dame du Rosaire, 10 impasse de la Chapelle, 89150 Brannay), n° 96-97, 12 euros.

[3] Divinitas (Palazzo dei Canonici, 00120 Vaticano), numéro spécial 2004, “ Sull’Anafora dei Santi Apostoli Addai e Mari ”.

[4] Abbé Bernard Lucien, in Sedes Sapientiæ (53350 Chémeré-le-Roi), n° 90, hiver 2004, p. 124-125 (souligné dans le texte).

dimanche 13 février 2005

[Aletheia n°70] Le Congrès sur la laïcité et l’abbé de Tanoüarn - par Yves Chiron

Aletheia n°70 - 13 février 2005


À l’initiative des Cercles de Tradition, c’est-à-dire principalement de l’abbé de Tanoüarn, s’est tenu à Paris, au Palais de la Mutualité, le dimanche 6 février, un Congrès : “ Laïcité et Chrétienté. La Guerre des deux France. 1905-2005 ”. Ce Congrès a rencontré, paraît-il[1], un grand succès : “ un millier ” de participants selon Libération (7 février 2005) ; “ près de 1.600 personnes ” selon celui qui signe Joël Prieur dans Minute (9 février 2005), “ près de 2.000 personnes au fil de la journée ” selon l’abbé Aulagnier, toujours prompt à l’enthousiasme (Item, 8 février2005).

Il est à noter que ce succès est intervenu malgré les mises en garde des autorités de la Fraternité-Saint-Pie X et de quinze associations proches d’elle qui considéraient que cette initiative allait entretenir le “ climat de fronde ” qui secoue la Fraternité depuis plusieurs mois maintenant ; les abbés Laguérie et Héry, exclus de la FSSPX, ayant annoncé leur présence au congrès.

L’abbé Aulagnier, autre exclu de la FSSPX antérieurement, était présent lui aussi. Il note que ses deux confrères Laguérie et Héry “ ne furent pas ovationnés ni acclamés. Cette journée ne fut nullement un “meeting Laguérie“… ”.

On ajoutera que certains, qui lisent toute l’histoire humaine comme une suite de complots, avaient annoncé rien moins qu’une “ prise et occupation de Saint-Nicolas-du-Chardonnet ” par les abbés Laguérie, Héry et de Tanoüarn. Les adeptes des théories conspirationnistes avaient imaginé et diffusé plusieurs scénarios possibles. Non seulement, bien sûr, aucun de ces plans ne s’est réalisé, mais l’hypothèse n’en avait même jamais été envisagée par les organisateurs du congrès.

Ce Congrès ne fut pas la première initiative des catholiques. Jean Madiran a justement rappelé qu’avant ce congrès du 6 février, “ les réactions catholiques à la nouvelle laïcité ont été nombreuses, dynamiques, fortement argumentés ” (Présent, 12 février 2005). Il y a eu le colloque organisé par le Centre Charlier en janvier 2004 (dont les actes sont parus, en partie, dans le mensuel Reconquête), puis le pertinent livre de Rémi Fontaine, préfacé par Dom Gérard (La Laïcité dans tous ses débats, Editions de Paris, avril 2004), et aussi la XIIIe Université d’été de Renaissance catholique organisée en juillet 2004 et consacrée au “ piège de la laïcité ” (plusieurs conférenciers de juillet ont pris aussi la parole au congrès du 6 février). On ajoutera à ces initiatives, plusieurs articles de Jean Madiran parus dans Présent depuis 2002. Par ailleurs, semble-t-il, Jean Madiran prépare un ouvrage sur la laïcité.

Il est donc exagéré de dire que jusqu’au Congrès du 6 février “ les catholiques étaient restés étrangement discrets sur le sujet ” (l’expression est de celui qui signe Joël Prieur dans Minute).

Une expulsion officielle mais non publique

Une des conséquences les plus surprenantes, pour l’observateur extérieur, de ce Congrès du 6 février est la sanction qui est en train de frapper son principal organisateur et animateur, l’abbé Guillaume de Tanoüarn. Les autorités de la FSSPX lui ont signifié, en décembre dernier, une mise à l’épreuve de trois mois. Au lendemain du Congrès du 6 février, il lui a été signifié oralement que cette mise à l’épreuve n’avait pas été jugée concluante et ne serait donc pas renouvelée. Si l’on comprend bien, l’organisation d’un Congrès sur la laïcité faite sans l’assentiment des autorités de la FSSPX, va constituer un des motifs de l’expulsion de l’abbé de Tanoüarn de la FSSPX. On se gardera bien de juger, ici, des autres motifs disciplinaires qui pourront être avancés.

Ce n’est certainement pas aux laïcs de prendre parti dans les affaires internes d’une société religieuse. En revanche, dans la mesure où il s’agit aussi d’un homme public, il est permis aux laïcs de dire leur estime. Or, l’abbé de Tanoüarn a été, sans conteste, un des prêtres les plus intellectuellement actifs de la FSSPX. Les publications qu’il dirige (Certitudes et Pacte), ses livres (La Tradition sans peur, livre d’entretiens avec l’abbé Aulagnier, paru en 2001 et Vatican II et l’Evangile, publié en 2003), les colloques et symposiums qu’il a organisés ou co-organisés, montrent une ardeur et une agilité d’esprit qui ne sont pas si répandues que cela dans la FSSPX.

La FSSPX pourra-t-elle continuer à prospérer sans l’acribie intellectuelle de l’abbé de Tanoüarn, comme elle a continué à prospérer sans l’enthousiasme et l’esprit d’initiative de l’abbé Aulagnier ? Oui, bien sûr. Elle continuera à prospérer dans ce qui a fait sa mission première : une fonction de suppléance. Dans le domaine liturgique et sacerdotal – la formation de saints prêtres –, dans le domaine liturgique – le maintien de la messe traditionnelle –, puis dans le domaine éducatif – 21 écoles privées hors-contrat dans toute la France, de la maternelle à l’enseignement universitaire.

Mais l’expulsion, prévisible, de l’abbé de Tanoüarn accentuera l’impression que les autorités de la FSSPX coupent “ les têtes qui dépassent ” (selon l’expression employée par Jean Madiran dans Présent, 10 septembre 2004). Que ces autorités ne savent pas admettre “ la cohabitation amicale d’autonomies respectueuses de leurs propres limites ” (id.).

Pourtant, encore une fois, ce qui me semble en jeu dans la crise qui traverse la Fraternité Saint-Pie X, ce n’est pas d’abord une question de personnes mais des questions de discipline et d’identité sacerdotales : quelle doit être la forme de vie des prêtres de la FSSPX, quelles formes doit prendre prioritairement leur apostolat ?

Le recentrage sur la vie communautaire et spirituelle voulue, semble-t-il, par le Supérieur du district de France de la FSSPX, a conduit à des sanctions contre quelques-uns des prêtres les plus brillants et les plus actifs. Il a jugé et il juge que la FSSPX peut se passer, se priver d’eux. Est-ce une maladresse insigne, un risque inconsidéré ou, au contraire, un acte de courage inspiré par des motifs uniquement spirituels et en vue de favoriser la sanctification de tous (prêtres et fidèles) ?

Ce n’est point au fidèle de l’extérieur à juger des actes et des intentions des uns et des autres. Mais, il est sûr que, où qu’il se trouve demain, on ne pourra qu’être attentif aux initiatives et aux écrits de l’abbé de Tanoüarn, une des plus belles intelligences qu’aura eue (qu’a encore ?) la FSSPX. Comme son cher Cajétan – le grand théologien thomiste du XVIe siècle – , il est un homme de transition.

----------

NOTE

[1] Invité, comme d’autres auteurs, à venir y signer mes livres, je n’ai pas eu à décider d’y aller ou pas, étant, ce jour-là, à Rome.

dimanche 16 janvier 2005

[Aletheia n°69] Crise d’autorité et/ou crise d’identité ? - par Yves Chiron

Aletheia n°69 - 16 janvier 2005

L’abbé Régis de Cacqueray, Supérieur du district de France de la Fraternité Saint-Pie X, en présentant ses vœux pour 2005, a estimé que l’année écoulée avait été, pour la FSSPX, “ riche en grâces et en épreuves ”. Parmi les “ épreuves ”, il cite comme la plus douloureuse “ l’affaire de la mutinerie bordelaise ”.

On ne rappellera pas ici les différents épisodes de cette “ mutinerie ” – qui a encore des prolongements –, même si les événements et leurs enjeux n’ont guère été compris par la presse, hormis les publications traditionalistes ou proches du milieu traditionaliste.

Au fil des semaines, puis des mois, les péripéties et les arguments, les prétextes et les justifications des uns et des autres sont passés au second plan et des différends fondamentaux ont commencé à être exprimés publiquement. Des différends qui portent sur la conception spirituelle du sacerdoce et sur les méthodes de l’apostolat.

Sans prétendre présenter de manière exhaustive les deux conceptions en présence, on relèvera simplement les arguments les plus significatifs des uns et des autres.

Les “ règles exactes ”

Dans le n° 266 de Mascaret (novembre 2004), l’abbé Christophe Héry, exclu de la FSSPX pour avoir soutenu l’abbé Philippe Laguérie, explique la crise des mois passés par ce qu’il estime être une “ conception erronée de la sainteté sacerdotale ” : “ Il se répand, écrit-il, une conception erronée de la sainteté sacerdotale prise comme but du sacrement, rapportée seulement au sacrifice intérieur et prétendument mise en danger par la “dissipation“ du ministère. ” Il rejette l’accusation d’ “ activisme ” portée contre les prêtres sanctionnés ou admonestés.

D’autre part, sur différents sites internautiques (Item puis Le Forum catholique), un prêtre de la FSSPX, qui signe simplement “ Daniel ”, a pris la défense des abbés Laguérie, Héry et de Tanoüarn. Faisant référence aux règles de vie précises définies par les statuts de la FSSPX, il écrit avec une franchise brutale, que les intéressés auront d’ailleurs pu juger maladroite : “ la règle est faite pour la sainteté sacerdotale et non le prêtre pour la règle. Et si les abbés Laguérie et Héry étaient de bons prêtres sans appliquer les règles exactes de la Fraternité. (…) Et combien d’autres prêtres ne suivent pas les statuts, mais ne sont pas inquiétés parce qu’ils n’ouvrent pas d’églises en vexant les autorités. ”

L’américanisme

Ce qui est en jeu, dans la crise de Bordeaux, est donc bien une conception divergente du sacerdoce et de l’apostolat. Au sein de la FSSPX, deux voix autorisées l’ont clairement affirmé ces derniers temps. L’abbé de Cacqueray, sur le site officiel de la FSSPX, La Porte Latine, écrit : “ La réponse à nos difficultés ne consistera certainement pas à retomber dans les erreurs de l’américanisme et à envisager l’apostolat en lui-même comme le moyen unique de notre sanctification. Il peut certes y contribuer fortement mais dans la mesure où il est bien comme un débordement de notre vie intérieure. Autrement, il est malheureusement possible de rencontrer des apôtres qui se dessèchent dans un apostolat devenu très humain. ”

La référence à l’ “ américanisme ” est discrète et pourtant elle peut être comprise comme la clef de lecture de la crise actuelle par le Supérieur de district. Si l’on se réfère à la lettre de Léon XIII qui, en 1899, a condamné l’américanisme, on lit les reproches suivants : “ Ils pensent qu’il faut introduire une certaine liberté dans l’Eglise, afin que la puissance et la vigilance de l’autorité étant, jusqu’à un certain point, restreintes, il soit permis à chaque fidèle de développer plus librement son initiative et son activité. (…) ces amateurs de nouveautés vantent outre mesure les vertus naturelles comme si elles répondaient davantage aux mœurs et aux besoins de notre temps, et comme s’il était préférable de les posséder, parce qu’elles disposeraient mieux à l’activité et à l’énergie. (…) À cette opinion sur les vertus naturelles se rattache étroitement une autre opinion qui partage comme en deux classes toutes les vertus chrétiennes : les passives et les actives, suivant leur expression. Ils ajoutent que les premières convenaient mieux aux siècles passés, tandis que les secondes sont mieux adaptées au temps présent. Que faut-il penser de cette division des vertus ? La réponse est évidente, car de vertu vraiment passive, il n’en existe pas et il n’en peut exister. ” (Lettre Testem benevolentiæ au card. Gibbons, 22.1.1899, Actes de Léon XIII, t. V).

Certaines des erreurs de l’américanisme ont-elles été reprises, mutatis mutandis, par les abbés Laguérie, Héry et de Tanoüarn ? Le texte de l’abbé de Cacqueray ne l’affirme pas, pas plus qu’il ne cite aucun nom de personnes. Mais la référence doctrinale est explicite.

On ajoutera qu’avant même la crise bordelaise, l’abbé de Cacqueray a, dans son gouvernement du District de France, a voulu renforcer la vie spirituelle et la vie communautaire des prêtres de la FSSPX dans leur prieuré ou leur école. Aussi, au-delà de la question de l’obéissance, il interprète la crise bordelaise comme une crise de l’identité sacerdotale chez certains prêtres de la Fraternité Saint-Pie X.

On reliera à ce souci du Supérieur de district, l’intervention remarquée de l’abbé Michel Simoulin. Ancien curé de Saint-Nicolas-du-Chardonnet et ancien supérieur du district d’Italie, aujourd’hui aumônier du Cours Saint-Thomas d’Aquin à Romagne, il a répondu avec une clarté tranchante à l’article de l’abbé Héry sur la sainteté sacerdotale. Il écrit, dans un texte reproduit sur le site La Porte Latine :

“ La finalité de la Fraternité est clairement exprimée dans ses Statuts. Il s’agit bel et bien de la formation des saints prêtres et de l’aide aux prêtres pour la préservation de cette sainteté, afin de donner à l’Eglise des prêtres aptes à obtenir “le salut des hommes pour la gloire de Dieu“.

La finalité du séminaire est “la formation de prêtres zélés et généreux“ (décret d’érection de la Fraternité, 1.11.1970), c’est-à-dire préparer des candidats au sacerdoce suffisamment munis des vertus nécessaires au sacerdoce, à savoir la science suffisante et la sainteté de vie, ou une vertu éminente (cf. saint Thomas, Suppl. 35, 1 ad 3 – 35,4 – 36,1 et 2).

Cela dit, tout est dit et tout est clair. La confusion et le malaise ne peuvent exister que chez les prêtres qui n’admettent pas ou supportent difficilement les contraintes et les conditions de vie que leur imposent les Statuts de la Fraternité dans le but de leur conserver les vertus nécessaires à l’exercice fructueux de leur apostolat. ”

Des précédents historiques

La crise que traverse la FSSPX depuis quelques mois n’est pas la première de son histoire. Comme dans toute société religieuse, la Fraternité sacerdotale, créée il y a trente-cinq ans par Mgr Lefebvre, a connu des départs, des scissions et des exclusions. En 1980, l’abbé Claude Barthe, ordonné prêtre à Ecône l’année précédente, est expulsé de Saint-Nicolas du Chardonnet pour sédévacantisme. En 1988, plusieurs prêtres qui refusent d’approuver les sacres épiscopaux accomplis cette année-là par Mgr Lefebvre, fondent la Fraternité Saint-Pierre reconnue par le Saint-Siège. Sans être exhaustif, on pourrait citer encore, plus récemment, la fondation de l’Institut Saint-Philippe Néri, à Berlin, par l’abbé Goesche, ancien membre de la FSSPX ; l’Institut a été reconnu par le Saint-Siège en 2004.

Mais, de l’avis même du Supérieur de district actuel, la crise bordelaise (et parisienne) a été “ la plus lourde des croix rencontrées par le district de France cette année et, aux dires des plus anciens de la Tradition, depuis sa fondation ”.

Cette crise n’est-elle qu’un épisode de plus d’une histoire déjà longue, épisodes inévitables dans des sociétés religieuses qui sont aussi des sociétés d’hommes où s’affrontent opinions divergentes et tempéraments différents ? Ou est-elle le révélateur d’une crise plus profonde et plus fondamentale comme en ont connue dans leurs premières décennies nombre d’ordres religieux et de congrégations ? Des crises qui leur ont permis de mieux définir leur vocation spécifique et de mieux établir leurs structures de fonctionnement.

On ne prendra que deux exemples dans le passé : la “ refondation ” des Constitutions de l’ordre capucin en 1536, onze ans après les débuts de cette nouvelle famille franciscaine ; et la crise “ portugaise ” qui affecte les Jésuites en 1553, près de vingt ans après le célèbre vœu de Montmartre (15.8.1534).

L’ordre capucin fut, à son origine, une volonté de retourner aux sources les plus pures du franciscanisme. En 1525, un franciscain de l’Observance, Matteo de Bascio quitta secrètement son couvent pour demander au pape de vivre en ermite selon la tradition franciscaine. Après bien des péripéties, deux autres religieux, Ludovico de Fossombrone et son frère Raffaele, le rejoignirent. En 1529, la jeune congrégation, approuvée l’année précédente par le pape Clément VII, tint un premier Chapitre général à Albacina au cours duquel furent rédigées les premières Constitutions de l’ordre. L’expansion que connurent les Capucins n’empêcha qu’ils connurent dans les années suivantes de graves crises[1] : les Franciscains de l’Observance faillirent réussir à obtenir la suppression de la jeune congrégation puis les deux premiers Ministres généraux (Matteo de Bascio et Ludovico de Fossombrone) quittèrent successivement leur ordre, la même année (1536). Mais les Capucins surent réagir à ces crises successives en adoptant, en 1536 aussi, de nouvelles Constitutions qui, sans rompre avec les principes définis à Albacina, introduisaient les adaptations nécessaires.

Chez les Jésuites, un des fondateurs, Simon Rodriguez, entra en conflit avec saint Ignace de Loyola après quelques années. Ce fut, dit un des historiens récents de la Compagnie de Jésus, “ une crise d’autorité et d’identité ”[2]. Rodriguez était provincial de la Compagnie au Portugal. On lui reprocha de tolérer ou d’encourager des pratiques de pénitence trop sévères et aussi “ le caractère inconstant et arbitraire de son gouvernement ”. Convoqué à Rome par saint Ignace pour discuter de la situation de la Compagnie au Portugal, Rodriguez ne s’y rendit que bien plus tard. Il y critiqua certaines parties des Constitutions de la Compagnie de Jésus. Finalement, saint Ignace nomma un nouveau Provincial pour le Portugal et nomma Rodriguez Provincial de l’Aragon. Celui-ci n’obtempéra qu’avec beaucoup de difficultés. La crise portugaise n’était pas finie. Saint Ignace chargea Miguel de Torres de mener une visite de la Province. Elle se solda par le départ ou le renvoi de plusieurs dizaines de jésuites. Puis, prétextant des ennuis de santé, Rodriguez revint au Portugal. Saint Ignace eut beaucoup de peine à lui faire quitter Lisbonne et à le faire venir à Rome.

Jugé coupable de désobéissance, Rodriguez fut sanctionné par une assignation à résidence. De ces différents épisodes, résumés à grands traits, on retiendra le jugement de John O’Malley : “ C’est dans ce contexte [la crise portugaise] qu’Ignace adresse aux membres de la province du Portugal sa lettre sur l’obéissance, datée du 26 mars 1553, de toute sa correspondance, peut-être la plus célèbre. Il n’est pas douteux que les événements du Portugal aient urgé son caractère appuyé sur l’obéissance dans la Compagnie, et aient été aussi l’occasion de la définir plus étroitement comme idéal de la vie religieuse. La lettre est bientôt imprimée et il est requis de la lire à table dans toutes les maisons de la Compagnie à intervalles réguliers. ”

La crise qu’a connue et que connaît la FSSPX est-elle assimilable à la crise d’identité qui a affecté, dans les premières décennies de leur histoire, ces deux grands ordres religieux ? Il n’appartient sans doute pas à un observateur extérieur d’apporter une réponse péremptoire.

Le prochain Chapitre général de la FSSPX aura lieu en 2006. Un nouveau Supérieur général y sera élu. L’actuel Supérieur général, Mgr Fellay, peut y être réélu pour un nouveau mandat de douze ans ou un autre candidat peut le remplacer. Quoi qu’il en soit, ce prochain Chapitre général pourrait être l’occasion de modifier ou de préciser les Statuts qui régissent actuellement la FSSPX.

La Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X n’est pas, actuellement, une congrégation religieuse dont les membres prêtent des vœux de religion (pauvreté, chasteté, obéissance). Le prochain Chapitre général pourrait modifier les Statuts actuels qui définissent l’identité sacerdotale de ses membres et la spécificité de la vocation de la FSSPX. Cela passerait-il par une insistance plus grande, dans les Statuts, sur la pratique des vertus qui correspondent aux vœux traditionnels de religion ?

Encore une fois, ce n’est pas à un observateur extérieur à s’immiscer dans une question aussi essentielle. On relèvera néanmoins, pour finir, l’insistance avec laquelle l’abbé de Cacqueray évoque le nécessaire recentrage de la FSSPX sur la “ vie intérieure ”, comme moyen premier de l’apostolat :

“ Nous pensons devoir évoquer ici les vertus évangéliques d’obéissance, de pauvreté et de chasteté. Certes, ni les prêtres de la Tradition, ni les fidèles, ne prononcent les vœux qui correspondent aux deux premières mais ne doivent-ils pas rivaliser d’autant plus avec les sociétés religieuses pour en posséder l’esprit encore mieux qu’elles ? (…) ce n’est pas par l’escamotage de la vie intérieure que nous obtiendrons un apostolat plus fécond mais c’est dans la pratique d’une perfection évangélique supérieure que se forment les plus généreux apôtres de Jésus-Christ. ”

----------

Revue des revues

. Dans le numéro 90 de Sedes Sapientiæ (53340 Chémeré-le-Roi, 8 ¤ le numéro), on peut lire une très intéressante recension du dernier livre de l’abbé Claude Barthe, Quel chemin pour l’Eglise ? (Éditions Hora Decima), par l’abbé Bernard Lucien (p. 113-125). Tout en louant certaines qualités du livre et en approuvant plusieurs analyses, l’abbé Lucien critique fermement certaines positions et assertions de l’auteur, notamment celle d’“ apesanteur magistérielle ” pour qualifier la situation depuis Vatican II.

. Dans le n° 2, vol. 99, de la Revue d’histoire ecclésiastique (Place Blaise Pascal, 1348 Louvain, Belgique), la plus importante revue francophone d’Histoire de l’Eglise, on lit sous la plume de Roger Aubert, historien averti du modernisme, une recension très critique du livre de l’abbé Bourmaud, Cent ans de modernisme. Généalogie du concile Vatican II (Clovis, 2003). Ironiquement, le chanoine Aubert conclue : “ L’auteur a du moins un mérite : il ne dissimule pas qu’il n’a pas de connaissance directe des “modernistes“ qu’il dénonce, car toutes ses citations sont de seconde main ! ”.

----------

[1] P. Mariano D’Alatri, I Cappucini. Storia d’une famiglia francescana, Rome, Istituto Storico dei Cappucini, 1994 et Ludovico da Fossombrone e l’ordine dei Cappuccini, sous la direction de Vincenzo Criscuolo, Rome, Istituto Storico dei Cappucini, 1994.

[2] P. John W. O’Malley s.j., Les premiers jésuites. 1540-1565, Desclée De Brouwer/Bellarmin, 1999.

vendredi 31 décembre 2004

[Aletheia n°68] Bons points et coups de règle

Aletheia n°68 - 30 décembre 2004
Bons points et coups de règle


Dans Le Sel de la Terre, la revue trimestrielle éditée par le couvent de la Haye-aux-Bonshommes (49240 Avrillé), on trouve toujours des articles qui retiennent l’attention. Ainsi, dans le dernier numéro paru, n° 51, hiver 2004-2005, 14 € le numéro, on peut lire un intéressant dossier, d’une soixantaine de pages, consacré au P. Fahey (1883-1954), spiritain irlandais, théologien du Corps mystique et de la royauté sociale du Christ.
Mais ce même numéro contient aussi, en fin de livraison, huit pages anonymes, qui, sous le titre “ Informations et commentaires ”, sont une distribution de bons points et de coups de règle sur les doigts. Tour à tour, sont cités à comparaître devant les sévères juges d’Avrillé, Olivier Pichon, directeur de la rédaction de Monde et Vie ; Jean Madiran, directeur de la rédaction de Présent ; enfin, le seul et unique rédacteur de cette pauvre Aletheia. On laissera aux deux éminents directeurs des publications citées, le soin de répondre – s’ils en ont le temps et le goût –  à l’honorable rédacteur anonyme.
Concernant Aletheia, l’anonyme du Sel de la Terre me reproche d’être allé “ à la rescousse d’Emile Poulat ”. L’honorable anonyme se récrie : personne n’a jamais laissé entendre qu’Emile Poulat était franc-maçon ou proche de la franc-maçonnerie.
De qui se moque-t-on ? Quand on cite neuf noms, qu’Emile Poulat est le premier nom cité, et qu’après avoir énuméré les neufs noms on poursuit : “ tout ce monde [1] est, d’une part plus ou moins influencé par les idées de Julius Evola ou de René Guénon et d’autre part souvent lié à la franc-maçonnerie ”, il y a bien amalgame et approximation.
Quand on traite de ce genre de sujet par allusion, sous-entendu et amalgame, on n’est pas loin de la calomnie et de la médisance. Le paragraphe accusateur de Christian Lagrave dans Lecture et tradition a été repris textuellement par Le Sel de la terre, puis par Sous La Bannière puis par Action Familiale et Scolaire. On aimerait, pour l’honneur d’Emile Poulat et de Jean Borella, que ces revues publient des rectificatifs sinon des excuses.
Au début du siècle déjà, quand la campagne antimoderniste et antilibérale avait pris une tournure trop personnelle, les Etudes (janvier 1914) avaient publié un article retentissant, “ Critiques négatives et tâches nécessaires ”. La célèbre revue jésuite, qui se revendiquait, elle aussi, au rang des “ catholiques intégraux ”, s’était indignée :
 “ Quelle pitié de voir ravaler ainsi à des questions de personnes les questions doctrinales de la plus haute gravité ! (…) Chaque semaine, le lecteur attend avec impatience son numéro, en se disant : A qui le tour ? Il ne s’inquiète plus guère de ce qu’est le modernisme ou le libéralisme. Foin des graves problèmes, du souci des précisions et des questions de nuances ! L’important est d’enrichir de quelques noms sensationnels la galerie des suspects ! ”.
----------
Revue des revues
. La presse s’est fait l’écho du “ Communiqué ” de Mgr Bruguès, évêque d’Angers et président de la Commission doctrinale de l’épiscopat, consacré aux ouvrages de Jacques Duquesne et du P. Dominique Cerbelaud. Ce communiqué a été suivi d’une “ Note doctrinale ”, beaucoup plus développée, consacrée au livre de Jacques Duquesne et d’un “ Résumé ” de cette analyse critique. Ces deux dernières interventions de la Commission doctrinale ne sont, pour ainsi dire, jamais citées. On trouvera le texte de ces trois interventions doctrinales dans la Documentation catholique (3 rue Bayard, 75008 Paris – 4,50 € le numéro), n° 2326, du 19 décembre 2004. Une note doctrinale sur le livre du P. Cerbelaud “ devrait paraître ultérieurement ”.
. J’ai rappelé, dans le dernier numéro d’Aletheia, plusieurs articles et études critiques qui avaient été consacrés au premier, et important, livre de Jean Borella, La Charité profanée. Le P. Lous-Marie de Blignières nous rappelle qu’il avait consacré une “ recension respectueuse et critique ” à un autre livre de Jean Borella, Le Sens du surnaturel. Effectivement, cette longue étude critique, de vingt pages, peut se lire dans le n° 61, automne 1997, de Sedes Sapientiæ (53340 Chémeré-le-Roi).
. Dans le numéro de janvier 2005 de La Nef (B.P. 48, 78810 Feucherolles, 6 € le numéro), on peut lire un très important débat consacré à “ La France : mort, déclin ou renaissance ? ”. Y ont pris part Mgr Brincard, évêque du Puy-en-Velay, Paul-Marie Coûteaux, député européen “ souverainiste ”, Patrice de Plunkett et Jean Raspail. Dans ces huit pages très denses, on relèvera, entre autres, ces analyses de Mgr Brincard : “ il y a une crise grave, cette crise est à la fois intellectuelle et spirituelle. Comment sortir de cette crise ? Sera-t-elle l’occasion d’un retour non pas au passé mais aux sources, ou ouvrira-t-elle le chemin au déclin ? Pour ma part, je pense qu’il y aura un renouveau mais, comme tout renouveau profond, il passera par la croix ”.
----------
Rappels 
. Le dernier livre de Jean Madiran, La trahison des commissaires, publié aux éditions Consep, est disponible aussi à Aletheia au pris de 10 € franco de port.
. Un “ abonnement-liberté ” au quotidien Présent est possible par un prélèvement automatique mensuel de 27,45 € par mois (formulaire à demander à Présent, 5 rue d’Amboise, 75002 Paris).
----------
Au seuil de cette nouvelle année, je fais mien ce vœu exprimé par Mgr Brincard : “ Retrouvons l’espérance en faisant ce qui, avec l’aide de la grâce de Dieu, dépend de nous ”.
----------
[1] Souligné par moi.

dimanche 12 décembre 2004

[Aletheia n°67] Mgr Rey : "On ne peut être catholique et franc-maçon"

Aletheia n°67 - 12 décembre 2004
Mgr Rey : “ On ne peut être catholique et franc-maçon ”
Après la claire intervention de Mgr Brincard, évêque du Puy, en 2002[1], un nouvel évêque français, Mgr Rey, évêque de Fréjus-Toulon, rappelle la position traditionnelle de l’Eglise sur la franc-maçonnerie et explique pourquoi l’appartenance à la franc-maçonnerie est interdite aux catholiques. Il le fait dans un long entretien à la revue La Nef, en conclusion d’un important dossier qu’il avait suggéré lui-même à la revue de réaliser.
Mgr Rey explicite trois raisons principales qui rendent condamnable la franc-maçonnerie au regard de la doctrine catholique :
-          Elle diffuse un enseignement de type gnostique : “ Elle prétend donner à ses adeptes une formation ésotérique, enseignement secret qui révèlerait le sens caché de l’univers. Tous les rituels font miroiter aux yeux des initiés l’acquisition d’une soi-disant “ Tradition primordiale ”, et d’une “ Lumière ” qui, au mieux, est celle de l’intelligence humaine, mais en aucun cas celle de la Transfiguration en Christ ”.
-          “ Le maçon soutient le primat et l’autonomie de la raison par rapport à toute vérité révélée ”.
-          “ Elle rejette tout dogme. Elle prône le relativisme, au prétexte de la tolérance absolue. Relativisme religieux qui met toutes les religions sur le même plan, les considérant comme des tentatives concurrentes pour exprimer la vérité sur Dieu qui, en soi, est inatteignable. […] D’autre part, la franc-maçonnerie prône le relativisme moral. Aucune règle morale n’est pour elle d’essence divine, donc intangible. La morale doit évoluer au gré du consensus des sociétés ”.
Dans son entretien avec Christophe Geffroy, Mgr Rey ne s’en tient pas à l’analyse doctrinale et à la mise en lumière des principes erronés et dangereux de la franc-maçonnerie. Il est lucide sur l’influence de la franc-maçonnerie dans la société française : “ Par l’entremise de cercles de pensées et de réseaux d’influence, bien des projets de lois votés par le Parlement ont été préparés dans le silence du temple. ”
D’autres points de cet entretien de trois pages mériteraient d’être relevés, notamment quand, parmi les “ réponses pastorales pertinentes ” à la franc-maçonnerie, l’évêque de Fréjus-Toulon invite les catholiques “ à investir le vaste champ politique, comme le rappelle si souvent le pape Jean-Paul II, à inventer de nouveaux modes d’apostolat sur des terrains autrefois occupés par les mouvements de type Action catholique, mais qui sont aujourd’hui déserts. ”
Le constat sur le “ désert ” et les nécessaires “ nouveaux modes d’apostolat ” ouvre la perspective sur la mission des laïcs. Vaste question où Mgr Rey, là aussi, fait preuve d’une lucidité réconfortante qui tranche avec les discours convenus de l’épiscopat français. 
Le dossier de 12 pages sur la franc-maçonnerie comprend les articles suivants [2] :
. Michel Toda, La franc-maçonnerie hier et aujourd’hui.
. Yves Chiron, Les rituels francs-maçons.
. Paul Airiau, L’Eglise et la franc-maçonnerie.
. Michel Toda, Les chimères du Père Riquet.
. Entretien avec Mgr Dominique Rey : “ On ne peut être catholique et franc-maçon ”.
----------
Pour l’honneur de Jean Borella et d’Emile Poulat
Plusieurs revues, relayées ou inspirées par des folliculaires internautiques, répandent la rumeur qu’Emile Poulat aurait des accointances avec la franc-maçonnerie. C’est sa direction de la revue Politica Hermetica et son dernier livre, Notre laïcité publique (Berg International, 2003), qui ont suscité cette campagne où l’amalgame rivalise avec l’approximation. Comme je l’ai déjà relevé[3], d’autres collaborateurs de Politica Hermetica ont eux aussi été mis en cause, leur point commun serait d’être “ souvent lié à la franc-maçonnerie ” (on appréciera l’imprécision !), et parmi eux, Jean Borella, collaborateur éphémère de P.H.
Le bon et sérieux dossier de La Nef sur la franc-maçonnerie est l’occasion de prendre à nouveau la défense de ces deux auteurs qui sont aussi des lecteurs bienveillants et attentifs d’Aletheia. Une rumeur non démentie ou une insinuation répétée deviennent des fausses vérités que l’on croit établies.
Jean Borella, philosophe et chrétien, a été un lecteur attentif et critique de René Guénon. Sa recherche spéculative l’a amené à produire des ouvrages importants sur le symbolisme, l’ésotérisme et le surnaturel. On peut contester certains aspects de sa pensée[4]. Mais laisser croire qu’il est franc-maçon est une calomnie et une mauvaise action. À la suite de ma précédente évocation de cette affaire, le Professeur Borella m’avait adressé une lettre dont je crois utile de reproduire la claire affirmation suivante :
Les insinuations de Ch. Lagrave concernant mon éventuelle appartenance à la F.M. sont évidemment fausses. La seule “ organisation ” à laquelle j’ai appartenu et appartiens toujours, c’est l’Eglise catholique, apostolique et romaine. Et, s’il plaît à Dieu, je lui appartiendrai toujours. Je me suis intéressé à la F.M., à son histoire et un peu à sa symbolique. Mais je n’ai jamais remis en cause les condamnations de Rome à son encontre.
Émile Poulat, lui, a protesté, auprès de deux revues qui le mettaient en cause, par des lettres qui apportent des rectifications et précisions propres à faire taire les calomnies. On aimerait que les revues en question publient, par honnêteté intellectuelle, les lettres d’Emile Poulat. Il écrit, entre autres affirmations claires : “ je n’ai et je n’ai jamais eu aucun lien, aucune accointance avec la franc-maçonnerie ”.
Émile Poulat, dans une de ces lettres, revient aussi sur la question de la laïcité et de la loi dite de séparation de l’Eglise et de l’Etat du 9 décembre 1905. À l’approche du centenaire de cette loi, il n’est pas inutile de citer l’état factuel de la question qu’il dresse en réponse à un de ses contradicteurs[5] :
Cette loi dite de “ séparation ”, qui l’a lue dans son texte publié au Journal officiel et aujourd’hui introuvable en librairie ? A-t-elle été condamnée ? Oui, par Pie X trois fois, et une fois par Pie XI en 1924. La condamnation a-t-elle été levée ? Non. L’interdit jeté par Pie X sur les associations cultuelles a-t-il été levé ? Oui, par Pie XI en 1924, au terme de longues négociations et sous la forme d’associations diocésaines. La loi de 1905 est-elle modifiable ? Oui, et déjà une dizaine de fois, la dernière en 1998. Ces modifications ont-elles été condamnées. Non : un modus vivendi jugé satisfaisant à Rome et en France a donc été trouvé dans le cadre d’une loi qui reste condamnée, mais dont la plus grande partie se trouve désormais sans objet et dont le reste a été amendé, interprété ou complété. La réalité qui nous gouverne, c’est le régime issu de cette loi, et d’autres, régime qui, lui, n’a pas été condamné. Le mot séparation lui-même ne figure dans aucun texte de loi et n’a aucune valeur légale : seulement rhétorique.
Sur cette question de la laïcité, le premier mérite d’Emile Poulat est d’être allé aux faits. Comme il l’a fait, depuis quarante ans, dans ses travaux sur le modernisme, sur l’intégrisme et sur l’antilibéralisme de l’Eglise. Ces travaux sont devenus des ouvrages de référence, salués aussi bien dans le milieu historique universitaire que dans les milieux traditionalistes (ou “ intransigeants ” comme disent les Italiens et Emile Poulat). Pourquoi, aujourd’hui, dans une frange de ces mêmes milieux traditionalistes, jette-t-on le soupçon voire la calomnie sur cet auteur ?  N’est-ce pas là une preuve de plus de l’affaissement intellectuel qui touche tous les milieux, y compris les milieux traditionalistes ?
----------
Mises au point sur Fatima (suite)
Les “ Mises au point sur Fatima ” publiées dans un récent numéro d’Aletheia (n° 65, 21 novembre 2004) ont suscité des réactions diverses. Philippe Maxence, rédacteur en chef de L’Homme Nouveau, me précise que le débat sur la question reste ouvert dans les colonnes de son journal, qui a publié, depuis, des courriers de lecteurs, contradictoires, sur le sujet[6].
M. l’abbé Aulagnier, directeur du site item.snoozland.com, rappelle qu’il avait publié un dossier sur le sujet et il a reproduit mon article du 21 novembre en le résumant ainsi : “ L’article d’Yves Chiron se veut apaisant et nous encourage à nous “reposer sur nos deux oreilles“. […] “Peuples, dormez en paix ! Rien de “ méchant ” ne se prépare à Fatima “ ”.
Le cher abbé, outre qu’il invente des expressions d’un langage familier que je ne permettrais pas d’utiliser dans un écrit, fait un résumé par trop cavalier de mes analyses.
Un lecteur belge, lui, m’accuse de vouloir “ cacher ” (sic) à mes lecteurs un article de Nouvelles de chrétienté (n° 89, septembre-octobre 2004), article de Vincent Garnier “ Les hindous à Fatima ”[7]. Loin de moi l’idée de cacher quelque article que ce soit sur le sujet. Mais, je n’ai pas vocation, ici, à établir des bibliographies exhaustives.    
Depuis, le dossier s’est enrichi d’une nouvelle pièce, une nouvelle “ mise au point ” publiée par Jeanne Smits dans le quotidien Présent, le 4 décembre dernier. Cette fois, elle publie le texte d’un communiqué, important, de Mgr Serafim de Sousa Ferreira, évêque de Leiria-Fatima, qui sonne comme un “ désaveu ” de ce qui s’est passé à Fatima le 5 mai dernier.
Pour clarifier la controverse, qui a pris une dimension internationale, et qui porte sur plusieurs points, on peut, je pense présenter les faits en trois étapes en les plaçant sous leur vrai jour :
- un congrès interreligieux a bien eu lieu à Fatima en octobre 2003. Déjà, au moment des faits, la FSSPX avait mobilisé ses prieurés et ses écoles pour faire prier contre ce “ nouveau scandale d’Assise ”. L’honnêteté pourtant commande de ne pas assimiler les deux événements. À Assise, en 1986, il y eut une réunion interreligieuse, à l’initiative et en présence de Jean-Paul II, pour prier, séparément. À Fatima, il y a eu un congrès d’études, organisé par le sanctuaire, en présence de diverses hautes autorités ecclésiastiques, mais cela ne s’est point fait à l’initiative du Saint-Siège ni sous son patronage. On doit convenir que plusieurs des interventions faites au cours de ce congrès étaient en contradiction flagrante avec la doctrine catholique mais aussi que les déclarations faites en la circonstance par le P. Guerra, recteur du sanctuaire, ont été déformées.
- Un groupe hindou (et non bouddhiste, comme l’écrit par détraction une des publications citées) est venu en pèlerinage à Fatima le 5 mai dernier. Des participants ont pu accéder à l’autel de la Chapelle des Apparitions. Mais, a précisé plus tard le recteur du sanctuaire : “ Le prêtre [hindou] a chanté une prière pendant quelques minutes. Il n’a fait aucun geste, n’a effectué aucun rituel sur ou en dehors de l’autel. ” C’était une prière pour la paix. Même ramené à cette dimension, l’événement reste choquant (on peut en voir des images sur le site du mensuel catholique américain Catholic Family News : www.oltyn.com). Et c’est lui qui, semble-t-il, a suscité la plus grande réprobation du Saint-Siège[8].
- La construction d’un nouveau sanctuaire a bien commencé à Fatima. Ni la chapelle construite sur le lieu des apparitions ni la basilique actuelle ne seront détruites ou abandonnées, le troisième édifice cultuel en construction est dédié à la Sainte Trinité. Reste un point à éclaircir, signalé par Jeanne Smits dès son article du 28 août et rappelé, à juste titre, par M. l’abbé Aulagnier dans son dernier article sur le sujet : un autre bâtiment, appelé “ Centre Paul VI ”, sera construit face à la nouvelle église. Il sera voué, dit le projet, à la “ documentation interreligieuse ”. Le mot peut recouvrir des choses très diverses. Si le futur Centre Paul VI organisait des réunions interreligieuses, et non pas de simples colloques ou congrès, il y aurait un risque de confusion très dommageable pour la foi.
----------
[1] Mgr Brincard, “ Il faut combattre la franc-maçonnerie ”, entretien accordé à Radio-RCF-Le Puy, reproduit intégralement dans Aletheia, n° 28, 16 avril 2002.
[2] La Nef (B.P. 48, 78810 Feucherolles), n° 155, décembre 2004, le numéro 6 euros.
[3] Aletheia, n° 62, 18 septembre 2004, p. 2-3.
[4] Son premier livre, La Charité profanée, publié en 1979, aux Editions du Cèdre du regretté abbé Lefèvre, avait fait l’objet de deux longues recensions louangeuses, et parfois questionnantes, de Louis Salleron et de Marcel De Corte dans Itinéraires (n° 234, juin 1979, p. 209-218, — photocopie à la disposition des lecteurs qui le souhaiteraient). Quelques années plus tard, j’ai publié un long entretien avec Jean Borella sur ce livre, et sur d’autres sujets, dans la revue L’Age d’Or (n° 5, 1986, p. 16-27, — photocopie à la disposition des lecteurs qui le souhaiteraient). L’abbé Basilio Meramo, de la FSSPX, a publié, lui, Les hérésies de la Gnose du professeur Jean Borella, Editions les Amis de St François de Sales (C.P. 2016 — 1950 Sion 2, Suisse), 1996, une brochure de 42 pages préfacée par Mgr Tissier de Mallerais.
[5] Arnaud de Lassus, “ Emile Poulat et la laïcité ”, Action Familiale et Scolaire (31 rue Rennequin, 75017 Paris), n° 175, octobre 2004.
[6] L’Homme nouveau, 10 rue Rosenwald, 75015 Paris, 4 euros le numéro.
[7] Nouvelles de Chrétienté, Etoile du Matin, 57230 Eguelshardt, 3,50 euros le numéro.
[8] Depuis septembre, la presse portugaise évoque un prochain remplacement du P. Guerra et de l’évêque de Fatima, remplacements que le Saint-Siège aurait instamment demandés.

lundi 29 novembre 2004

[Aletheia n°66] Jean Madiran interpelle les évêques de France

Aletheia n°66 - 28 novembre 2004
Un nouveau livre de Jean Madiran
Jean Madiran interpelle les évêques de France
Le titre – La trahison des commissaires – rappelle la célèbre Trahison des clercs de Julien Benda. Le mot “ commissaires ” peut sembler renvoyer aux systèmes idéologiques totalitaires et à leur “ police de la pensée ”,   mais il peut aussi être pris à la lettre, au sens étymologique : “ personne chargée d’une mission publique ou privée ”. En effet, c’est la Commission doctrinale de la Conférence des évêques de France que Jean Madiran interpelle.
Cette Commission doctrinale est de création récente dans l’histoire de l’Eglise de France. Elle est une des formes qu’a prises l’exercice collégial du ministère épiscopal. Jean Madiran fait remarquer d’emblée : “ L’institution récente de commissaires doctrinaux dans l’Eglise de France n’avait pas pour but, en tout cas elle n’eut pas pour effet de rectifier les erreurs et de corriger les dérives ”.
Jean Madiran en fournit une démonstration, d’une acuité sans pareille, en examinant, l’une après l’autre, les trois interventions de la Commission doctrinale au cours des quatre premières années du XXIe siècle : le communiqué qui a approuvé la nouvelle traduction de la Bible publiée aux éditions Bayard (août 2001), la note doctrinale sur le film La Passion de Mel Gibson (mars 2004) et celle qui a critiqué et approuvé à la fois l’émission télévisée L’origine du christianisme (mars 2004).
Ce que la Commission doctrinale enseigne ou valide officiellement par ces déclarations est une “ nouvelle religion ” estime Jean Madiran. Une religion chrétienne qui ne se veut plus “ une vérité révélée par Dieu à son Eglise ” (p. 10).
La Bible éditée chez Bayard, par ses traductions nouvelles et par ses annotations critiques, a répandu dans un très vaste public des “ extravagances hypercritiques et négationnistes ”, notamment celle qui distingue entre le “ Jésus de l’histoire ” et le “ Jésus de la foi” .
Jean Madiran, qui est le contraire d’un esprit manichéen, reconnaît que deux évêques ont, plusieurs mois après le communiqué de la Commission, jugé très sévèrement cette Bible : Mgr Guillaume, évêque de Saint-Dié, dans un article paru au début de l’année 2002[1], et Mgr Cattenoz, archevêque d’Avignon, dans un message pastoral à ses diocésains. “ La Bible Bayard est une œuvre littéraire, elle n’est pas une Bible chrétienne, encore moins catholique ” a dit le premier, “ Non, cette Bible n’est pas celle de l’Eglise ! ” a déclaré le second.
Mais ces deux interventions, isolées, ne furent suivies, remarque Madiran, d’ “ aucune mise au point rectificatrice ”. La Bible Bayard continue à être diffusée avec l’affirmation que son appareil hypercritique et négationniste “ permet d’inscrire cette traduction dans la tradition vivante de la foi catholique ” (termes employés par la Commission doctrinale).
La note doctrinale sur les émissions de Prieur et Mordillat consacrées à L’origine du christianisme est tout aussi terrible pour les chrétiens. Elle disserte sur le “ conflit d’interprétations ” (lecture juive/lecture chrétienne) et affirme : “ Que l’une ait raison n’entraîne pas que l’autre ait tort ”.
Jean Madiran s’indigne de cet abandon : “ [La Commission] abandonne le public au milieu des “difficultés“ qu’elle lui a retransmises. Elle ne donne aucun repère, allant jusqu’à recommander “ces émissions“… ”.
À force de “ questionnement ”, on se demande s’il y a encore des certitudes chez ceux qui ont rédigé cette Note doctrinale. On nous dira que la Commission doctrinale n’est pas l’expression unique et univoque de l’épiscopat français et l’on mettra en contrepoint les deux déclarations épiscopales citées plus haut. Mais ce que Madiran appelle “ l’unité de façade ” est maintenu. Il y a parfois des réactions individuelles, il y a aussi des corrections subreptices[2], mais il n’y point de rétractation ou de clarification officielles.
Au-delà du texte de ces trois documents officiels de la Commission doctrinale de l’épiscopat français, Jean Madiran pointe avec une acribie sans pareille cette nouvelle religion qui s’est répandue et se répand : “ Du rang de vérité révélée, enseignée au nom de Dieu avec une rigueur dogmatique impliquant des exigences morales inébranlables, la religion catholique en France, dans ses expressions officielles, est en train de glisser à celui de mythe fondateur d’une idéologie humanitaire accompagnant souplement la diversité évolutive des consciences individuelles. ”
Ce nouveau livre de Jean Madiran est “ une réclamation qui s’adresse principalement à la hiérarchie catholique ”. Sera-t-elle entendue ? Le livre sera-t-il même lu par ceux à qui il s’adresse en premier ? Depuis longtemps déjà, il y a, dans l’épiscopat, un mépris, intellectuel et spirituel, à l’égard de Jean Madiran[3]. “ Mépris intellectuel ” parce qu’ils ne perçoivent pas que cette voix est celle d’un “ beau défenseur de la foi ” (l’expression fut employée par saint Pie X à propos d’un autre laïc français, il y a quelque cent ans). “ Mépris spirituel ” parce qu’ils ne s’imaginent pas que cette voix est d’abord animée par un grand amour de l’Eglise qui se soucie de la foi des petits, des humbles.
----------
[1] L’article parut dans le n° 1 de la revue Kephas, janvier-mars 2002, revue publiée avec les “ encouragements ” du cardinal Ratzinger.
[2] J. Madiran rappelle (p. 60-62) l’affaire du Nouvel missel du dimanche où, de 1970 à 1976, figura un “ rappel de la foi ” qui niait le caractère sacrificiel de toute messe. À partir de l’édition de 1976, ce “ rappel ” fut subrepticement retiré de ce même missel des dimanches.
[3] “ Comme des chiens. Voilà comme ils nous traitent ” écrivait Madiran, il y a quarante ans déjà ( ” Les Chiens ”, Itinéraires, janv. 1965, n° 89). La réponse de l’épiscopat, si l’on peut dire, fut la “ Mise en garde ” de juin 1966 contre Itinéraires et d’autres publications de la “ minorité [qui] conteste, au nom d’une fidélité au passé, les principes du renouveau entrepris ” (l’expression est celle qu’employait le Conseil permanent de l’épiscopat français dans sa mise en garde).

dimanche 21 novembre 2004

[Aletheia n°65] Mises au point sur Fatima - Vient de paraître...

Yves Chiron - Aletheia n°65 - 21 novembre 2004


La transformation du sanctuaire de Fatima en un centre inter-religieux a été annoncée comme un projet avéré et certain, mis en œuvre par les autorités actuelles du sanctuaire de Fatima et avec l’approbation du Saint-Siège. Un premier pas de cette “ évolution ” du grand sanctuaire marial aurait été “ un service religieux hindou ” qui se serait déroulé dans la chapelle même des Apparitions le 5 mai dernier.
Cette double information a fait l’objet de plusieurs articles dans des publications catholiques qui s’en scandalisent. Il y aurait, de fait, matière à scandale si le projet était bien celui que l’on annonce. Le site fatima.be a lancé une “ Pétition contre le projet de construction d’un sanctuaire interconfessionnel à Fatima ”, pétition “ à envoyer au Saint-Père ”. La Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X annonce un pèlerinage à Fatima, sous forme de “ Journées de réparation ” du 20 au 22 août 2005.
En s’en tenant aux seuls articles récents, on signalera trois protestations :
- un article de l’abbé Charles Tinotti, dans L’Homme nouveau daté du 5 septembre 2004, intitulé : “ Tempête et subversion. Les religions de Fatima ”. Il y annonce que “ le sanctuaire doit être reconverti en un centre pluri-confessionnel ”. Il y évoque, pour s’en indigner, “ un service religieux hindou [qui] s’est tenu dans la chapelle des apparitions ”.
- la “ Lettre du Supérieur Général ” de la FSSPX, parue dans le numéro de septembre de la Lettre aux Amis et Bienfaiteurs du District de France de la FSSPX. Mgr Fellay déplore l’annonce de “ la construction d’un nouvel édifice pluri-religieux ” à Fatima et dénonce la “ provocation ” qu’a représentée la cérémonie hindouiste du 5 mai dernier.
- une pleine page de l’hebdomadaire Rivarol, le 12 novembre dernier, sous la signature de Jérôme Bourbon. Sous le titre “ Offense faite à la Vierge…et à l’Europe : Fatima livrée aux rabbins et aux gourous ! ”, Jérôme Bourbon annonce que Fatima est appelé à devenir “ un centre où toutes les religions du monde se rassembleront pour rendre hommage à leur(s) dieu(x) respectif(s) ”. Il voit là un épisode de plus de l’ “ apostasie radicale ” de “ la Rome moderniste et [de] l’Eglise conciliaire ”.
Or, un article très important de Jeanne Smits, sur la transformation du sanctuaire, est paru le 28 août dans Présent. Je l’avais signalé alors (Aletheia, n° 61, 1.9.2004) car il apportait des éclaircissements et des rectifications convaincantes. Jeanne Smits avait enquêté sur place et avait établi que “ tout est parti d’un unique article paru dans l’hebdomadaire Portugal News, journal anglophone édité dans l’Algarve (côté sud du Portugal) ”. J. Smits citait aussi les démentis apportés par le P. Luciano Guerra, recteur du sanctuaire, dans la revue officielle Voz de Fatima.
L’article de Jeanne Smits dans Présent aura donc échappé au dernier protestataire en date (J. Bourbon). En revanche, cet article de Jeanne Smits (et peut-être la recension qui en a été faite dans Aletheia) n’auront pas échappé, semble-t-il, à la rédaction de L’Homme nouveau. En effet, le numéro suivant du bimensuel, daté du 19 septembre, contenait une sorte de rectificatif. Sans faire référence à l’article de l’abbé Tinotti qui avait été publié à la même place dans le numéro précédent, était publié, cette fois, un “ document ” important qui venait tout simplement le contredire. Il s’agit, sous le titre “ Semper idem ”, de la traduction d’un article du P. Guerra, publié dans Voz de Fatima le 29 juin 2004. Le recteur du sanctuaire y fait de nouvelles mises au point. Mise au point sur le “ pèlerinage ” hindouiste du 5 mai et mise au point sur le futur sanctuaire : “ nous n’avons pas et n’avons jamais eu l’intention de réaliser dans l’église en construction des célébrations qui ne soient pas prévues par les directives de l’Eglise catholique ”.
Le recteur du sanctuaire de Fatima aura donc fait trois mises au point en moins d’un an (13 janvier, 29 juin et 13 juillet 2004). S’il a dû les faire, c’est que certaines de ses déclarations ont été ou déformées, ou mal comprises ou maladroite. Mais aussi, si une rectification n’a pas suffi, s’il a dû les répéter, c’est que les rumeurs et les fausses informations circulent plus vite et mieux que les éclaircissements et les démentis.
Rappelons encore que cette église en construction est dédiée à la Très Sainte Trinité – nom guère “ inter-religieux ” ! – et que Jean-Paul II a offert “ un petit morceau de marbre qui provient de la tombe de l’apôtre Saint-Pierre à Rome ” comme première pierre de l’édifice[1]. L’inauguration est prévue pour le 13 mai 2007.



Vient de paraître
Égards, la “ Revue de la résistance conservatrice ” au Canada (5122, Chemin de la Côte-des-Neiges, C.P. 49595 Montréal, Québec, Canada, H3T 2A5 ; le numéro 10 $) publie dans son numéro V, entre autres articles intéressants, une étude de Jean Renaud sur “ L’idéologie homosexuelle ” (p. 59-70). L’auteur appelle “ idéologie homosexuelle ”, non pas seulement l’éloge de l’homosexualité, mais une “ symbolique ” qui “ a pénétré l’ensemble des mœurs et des doctrines modernes ” : “ le moi, la subjectivité ” deviennent “ un critère universel ”. Le narcissisme est une des caractéristiques principales de la modernité anomique. Marcel De Corte, cité par l’auteur, avait fait remarquer, il y a quarante ans : “ la philosophie contemporaine est homosexuelle de fond en comble : l’autre en tant qu’autre est banni, et il n’existe plus pour elle que l’autre en tant que moi, en tant que construction de la pensée autonome ” ( “ Une définition de la droite ”, Ecrits de Paris, juillet-août 1964).
--------------------
NOTE
[1] Les Bienheureux François et Jacinthe Marto, bulletin officiel de la Postulation, juillet-septembre 2004, p. 4