mardi 5 septembre 2000

[Aletheia n°3] La double béatification

Aletheia n°3 - 5 septembre 2000

1. Les raisons d’une double béatification

Si l’on se réfère à l’Annuario Pontificio qui, en tête de chacun de ses volumes, publie la liste chronologique de tous les Souverains Pontifes, 78 papes ont été canonisés et 8 ont été béatifiés. La béatification de Pie IX et de Jean XXIII, le 3 septembre dernier,vient donc porter à 10 le nombre des papes béatifiés. Un pape sur trois qu’a comptés l’Eglise a donc, à ce jour, été canonisé ou béatifié.
La béatification de Pie IX et de Jean XXIII a ceci de particulier qu’elle intervient le même jour. C’est la première fois que deux papes sont béatifiés en même temps. Il ne s’agit pas là, on s’en doute, d’un hasard du calendrier. Guillaume Goubert, dans la Croix (31.8.2000), croit avoir découvert une des “clés romaines de la double béatification” : on a dû “relancer la béatification de Pie IX afin d’éviter une trop grande personnalisation de Jean XXIII”.
Selon nos sources d’information, c’est exactement l’inverse qui s’est produit. Jean-Paul II voulait béatifier un pape dans cette année du Jubilé pour honorer aussi, à côté des martyrs et des autres saints, un successeur de saint Pierre. La cause de Pie IX était, de loin, la plus avancée puisque le décret sur l’héroïcité des vertus était promulgué depuis 1985. A cette époque, les oppositions à une future béatification avaient été vives, quoique assez feutrées. Jean-Paul II crut nécessaire, en 1987, d’instituer une commission spéciale chargée de se prononcer sur l’ “opportunité” de cette béatification. Deux des sept membres de cette commission jugèrent la béatification inopportune (le père Giacomo Martina, jésuite, et le chanoine Roger Aubert, tous deux éminemment historiens de Pie IX). Pendant plusieurs années, Jean-Paul II sembla donc se ranger à l’avis de cette minorité.
Quand et pourquoi a-t-il changé s’est-il finalement résolu à passer outre à ces avis négatifs ? Quelques hypothèses peuvent être avancées. En tout cas, c’est bien la béatification de Pie IX qui a été décidée la première en vue du Jubilé. C’est alors que certains cardinaux progressistes ont fait part, avec insistance, de leur crainte de voir la béatification du pape du Syllabus mal comprise et de la nécessité de la contre-balancer par celle de Jean XXIII.
La cause de celui-ci fut donc accélérée. Cela apparaît clairement si l’on examine la chronologie de la procédure (dates relevées dans les deux dernières éditions de l’Index ac Status Causarum, 1988 et 1999) :
- ouverture du procès ordinaire le 21 décembre 1974 ;
- décret sur la validité des procès le 6 mai 1988 ;
- nomination d’un rapporteur en 1990 ;
- dépôt de la “Positio super Virtutibus” le 15 juillet 1997.
Quand la Congrégation des Causes des Saints a publié sa dernière édition de l’Index ac Status Causarum, en novembre 1999, aucune étape nouvelle n’avait été franchie. Elles le furent à un rythme accéléré. Le 20 décembre 1999, fut promulgué le “Decretum super virtutibus”. Ce qui signifie que les pièces du procès de béatification ont été examinées en un an et demi, soit une procédure menée dans un temps record, même si on la compare à celle des causes proches qui ont abouti rapidement (celle de Mgr Escriva de Balaguer, le fondateur de l’Opus Dei, mort en 1975 et béatifié en 1992 et celle de Padre Pio, mort en 1968 et béatifié en 1999).
S’il y a eu accélération de la cause de Jean XXIII, il est évident que cela n’a été possible que parce que Jean-Paul II l’a voulue ou, du moins, l’a acceptée. C’est, peut-être, une des clefs du pontificat que cette double béatification pontificale. Il serait réducteur, et presque injurieux pour l’ardeur apostolique qui anime Jean-Paul II, que de réduire cette double béatification, apparemment contradictoire, à un délicat exercice d’équilibre ou d’y voir l’illustration d’une habile politique pontificale.
Dès les premières années de son pontificat, Jean-Paul II a voulu faire “retour au centre” (selon l’expression du théologien Hans Urs von Balthasar, que Jean-Paul II, justement, a créé cardinal) ; le “retour au centre” étant entendu comme un retour au Christ. “Nous proposons le repli, écrivait Balthasar, le retour au centre. Non par résignation, mais pour regagner l’origine. Nous avons échoué sur les bancs de sable du rationalisme ; faisons marche arrière pour toucher le rocher abrupt du mystère”1 . Le “centre” c’est aussi, dans cette vision théologique, la volonté de ne pas opposer et de dépasser par le haut Dans l’homélie qu’il a prononcée lors de la cérémonie de béatification du 3 septembre, Jean-Paul II a exalté l’un et l’autre de ses prédécesseurs.
De Pie IX, à propos duquel il a remarqué, très justement, “il fut très aimé, mais aussi haï et calomnié”, le pape a loué l’”adhésion inconditionnelle au dépôt immuable de la vérité révélée”. De Jean XXIII, il a loué “la simplicité de son âme, conjuguée à une ample expérience des hommes et des choses !”. Et aussi, il a souligné l’aspect novateur, la rupture pourrait-on dire, qu’il a introduite : “La vague de nouveauté qu’il a apportée ne concernait certes pas la doctrine, mais plutôt la manière de l’exposer.”

2. La béatification de Pie IX dans la presse italienne
La béatification de Pie IX a été l’objet de controverses qui ont été grandissantes. Le Monde a été, sans doute, le journal qui, le premier et de manière la plus répétée, a dénoncé cette béatification. Dès le 13 mars 2000, le professeur Jean Delumeau, professeur honoraire au Collège de France, honoré jadis du Grand Prix Catholique de Littérature pour ses travaux historiques, avait envoyé, par l’intermédiaire du journal, une sorte de sommation au Vatican : “Si le Vatican béatifie Pie IX, il lui faut, pour rester crédible, accompagner cette “ promotion ” d’une mise au point doctrinale. L’Eglise romaine doit préciser qu’elle désavoue la condamnation par Pie IX de la liberté de conscience”.
Puis, le 22 août, dans l’éditorial, non signé, du journal, étaient dénoncées “L’illusion des JMJ” et, en même temps, la béatification du “pape le plus réactionnaire de l’histoire”, “auteur d’une répression féroce contre les patriotes italiens et du Syllabus”. Avant la béatification encore, le 25 août, en première page, Henri Tincq, revenant sur l’affaire Mortara, jugeait : “La béatification de Pie IX, archétype du pape antilibéral, prévue le 3 septembre au Vatican, soulève déjà l’indignation de la communauté juive italienne. Elle est contradictoire avec l’esprit de repentance développé par Jean-Paul II. A Rome, ses avocats mettent en avant la dévotion de Pie IX, sa piété mariale et sa fidélité à un message chrétien qui doit résister à l’esprit du siècle. Mais la rigidité de ce pape, père du dogme de l’ “ l’infaillibilité ” pontificale, est-elle une vertu chrétienne ?”
En Italie, la veille de la béatification, un seul journal mettait le portrait de Pie IX à la une, c’était le quotidien communiste Il Manifesto (2.9.2000). La belle photographie occupait près de la moitié de la page mais elle était agrémentée d’un refus en forme de jeu de mots : “Pio no”. Non au “pontife de l’absolutisme et de l’antisémitisme, le pape-roi des décapitations en place publique”. Et le journal communiste publiait intégralement, en sa deuxième page, la prise de position de la revue de théologie Concilium - revue publiée en plusieurs langues - , contre un pape qui a imposé à l’Eglise “un système paternaliste”, qui “a cherché à empêcher de nombreux théologiens la sincère recherche de la vérité” et contre un pape “connu pour ses actions antisémites”.
A contrario, ce même jour, le quotidien catholique Avvenire s’attachait à montrer “il volto nascosto di papa Mastai”. Les analyses du postulateur de la cause de Pie IX, Mgr Gherardini, étaient rapportées fidèlement. Mgr Gherardini a estimé que le pontificat de Pie IX a été placé “sous le signe de la fidélité à la tradition de l’Eglise contre la séduction du temps”. Il a aussi , à la suite de nombreux historiens, démontré l’erreur historique d’opposer un pape libéral (celui de l’élection, en 1846) au pape réactionnaire que Pie IX serait devenu après la révolution de 1848 : “Il suffit de voir comment l’encyclique Qui pluribus, publiée en 1846, contient en germe toute la thématique du Syllabus de 1864”.
La Nazione de ce même 2 septembre croyait utile, et intelligent, dans un éditorial signé Arrigo Petacco, d’ironiser sur l’élection de Pie IX. Et ce, en ressortant des ragots sans fondements historiques. Avant de devenir séminariste, le futur Pie IX aurait été “un playboy de province” (sic) et “il se murmurait qu’il avait fait partie de la Charbonnerie”. La Charbonnerie ayant été étroitement liée à la franc-maçonnerie, c’est l’ancienne rumeur, sans aucun fondement historique, qui réapparaît opportunément pour jeter davantage de trouble sur une béatification contestée2 .
Le quotidien Il Tempo du 2 septembre, lui, face à une pleine page consacrée à Jean XXIII, consacrait une pleine page à Pie IX pour redécouvrir “un pontificat trop longtemps ignoré”. Et de souligner les aspects modernes et réformateurs de son pontificat.
Le jour de la béatification, le 3 septembre, le communiste Il Manifesto a fustigé, en première page, “La garde noire de Pie IX” : le terme visait la messe à la mémoire de Pie IX célébrée la veille, comme chaque année, en la Basilique Saint-Laurent. Tandis que dans Avvenire, l’historien Andrea Riccardi saluait la double béatification du jour comme “la grandeur de tenir ensemble les extrêmes”.
Dans le grand hebdomadaire Famiglia Cristiana , daté du 3 septembre, un autre historien, Maurilio Guasco, spécialiste du modernisme, racontait en deux pages “La véritable histoire de Pie IX”. Il concluait son évocation de la vie et du pontificat de Pie IX en estimant que c’est “la sainteté intérieure” de Pie IX qui est offerte en modèle aux fidèles mais que le futur bienheureux peut “avoir commis des erreurs dans la façon de lire les temps dans lesquels il lui est donné de vivre”.
Il Giornale de ce même jour rapportait, en première page, les jugements de Giovanni Spadolini sur Pie IX. Spadolini, mort en 1994, fut membre du Parti Républicain Italien, plusieurs fois ministre et chef du gouvernement italien. Il était aussi un historien éminent du Risorgimento (le long processus de l’unification italienne qui a abouti à la disparition des Etats Pontificaux). Le journal révélait qu’au milieu des années 80, Giovanni Spadolini fut contacté en secret, par celui qui était alors le postulateur de la cause de Pie IX, Mgr Piolanti. Celui-ci voulait savoir comment serait considérée par les historiens du Risorgimento une éventuelle béatification de Pie IX. La réponse de Spadolini fut d’une grande honnêteté intellectuelle. Il estimait que “l’historiographie laïque, sérieuse” n’aurait “rien à craindre de la béatification de Mastai Ferretti”. Spadolini portait aussi ce jugement historique sur Pie IX :
“Dans l’esprit de Pie IX, un des papes les moins politiques que l’Eglise a eus dans les temps modernes, la préoccupation religieuse prévalait de loin sur les considérations diplomatiques .. Son souci principal était de fortifier la foi catholique, de sauvegarder l’intégrité du magistère pontifical des pièges et des menaces des courants révisionnistes hérétiques et libéraux...”.
Le journal révèle aussi que Spadolini a eu un entretien sur Pie IX avec Jean-Paul II. Sans avoir encore tous les éléments qui permettent de retracer l’histoire complète de la béatification de Pie IX, on peut penser que ce jugement d’un historien républicain sur Pie IX a pu amener Jean-Paul II à considérer que finalement sa béatification n’était pas aussi “inopportune” que certains le disaient.
On signalera encore un livre que Giulio Andreotti, l’ancien ministre et chef de gouvernement démocrate-chrétien, vient de publier : Sotto il segno di Pio IX (éditions Rizzoli, Milan, août 2000, 146 pages). Cet ouvrage, de circonstance, n’apprend, au long de la plupart de ses courts chapitres, rien de nouveau sur le nouveau bienheureux et son pontificat. En revanche, le premier et le dernier chapitres sont de très opportunes réponses à certaines accusations portées contre Pie IX.
Pie IX aurait fait exécuter des “patriotes” italiens : l’accusation, que l’on trouve dans une certaine presse italienne, a été reprise en France. Giulio Andreotti rétablit les faits : deux terroristes, seulement, furent exécutés, Giuseppe Monti et Gaetano Tognetti, coupables d’avoir placé une bombe dans une caserne proche du Vatican. L’attentat causa la mort de 35 soldats et d’une femme qui passait par là avec son enfant. Pie IX ne crut pas devoir accorder la grâce à ces assassins fussent-ils animés de sentiments “patriotiques”.
Quant à l’antisémitisme supposé de Pie IX, avant d’expliquer clairement l’affaire Mortara, Andreotti rappelle avec précision, pages 140 à 143, les actes et décisions du pape en faveur des Juifs de Rome.

3. Jean XXIII, une béatification contestée
Au lendemain de la mort de Jean XXIII, Jean Madiran publiait un très bel éditorial dans Itinéraires (n° 75, juillet-août 1963, p. 3-12). Intitulé “Jean XXIII, le Pape de l’Agonie”, l’éditorial soulignait les grandes vertus de piété, naturelle et surnaturelle, du pape défunt. Jean Madiran écrivait notamment :
“Le Pape Jean XXIII donnait l’exemple simple et spontané de la vertu la plus oubliée par le monde moderne, la piété. Il manifestait une grande piété naturelle envers ses parents, le village de son enfance, le diocèse de sa jeunesse, ses maîtres et ses supérieurs d’autrefois. Il manifestait une grande piété surnaturelle s’exprimant par les prières et les dévotions les plus traditionnelles. Le langage usé d’un monde vieilli n’emploie plus guère les mots de “ piété ” et de “ bonté ” qu’avec un accent péjoratif ou ironique. Le Pape Jean XXIII leur a rendu une vie nouvelle. Le monde contemporain n’a probablement pas bien compris ce que disait et ce que voulait ce Pape, mais le monde entier sentit qu’il était un pape pieux et bon, et c’est pourquoi Jean XXIII fit une impression si grande sur ceux qui le virent prier et sur ceux qui le virent sourire.”
Cette présentation de Jean XXIII n’a pas perdu de sa valeur et si les médias ont évoqué à satiété la “bonté” de Jean XXIII, bien peu ont mis en valeur sa piété. Jean Madiran, dans l’éditorial cité, rappelait que le pape avait publié, en 1961, une Lettre apostolique sur la récitation et la méditation du Rosaire. Mais Jean Madiran a été attentif à d’autres aspects de la personnalité de Jean XXIII. En une autre occasion, faisant une “Intéressante révélation concernant Jean XXIII” (Itinéraires, n° 247, novembre 1980, p. 152-155), il citait le “mot terrible” de l’abbé Berto sur Jean XXIII :
- C’est un sceptique.
Et il le commentait ainsi :
“Un sceptique, oui ; mais non point, pour autant, impartial entre les doctrines, ou indifférent devant elles. Comme tous les sceptiques de tempérament, il inclinait activement du côté des anti-dogmatiques ; des modernistes ; des sillonistes.”
La piété, indéniable, de Jean XXIII suffit-elle donc à en faire un bienheureux ? Les vertus examinées dans un procès de béatification sont les vertus cardinales de foi, d’espérance et de charité (envers Dieu et envers le prochain) et les vertus cardinales de prudence, de justice, de tempérance et de force. Peut-on dire que Jean XXIII a pratiqué toutes ces vertus “in gradu heroico” ? Et aussi, Jean XXIII n’a-t-il eu aucune responsabilité dans la crise qui a ravagé l’Eglise ? Même s’il est vrai qu’elle avait commencé avant son pontificat .
Ces questions, ou cette contestation d’une béatification qui, rappelons-le, n’est pas un acte infaillible du Magistère, ont été apportées par certains :
• Bien avant que la béatification de Jean XXIII ne soit annoncée, ni même envisagée, l’abbé Francesco Ricossa, directeur de l’Institut Mater Boni Consilii, avait commencé la publication d’une longue série d’articles, très critiques, intitulée “Le Pape du Concile”. La position ecclésiologique de l’Institut Mater Boni Consilii s’appuie sur les thèses soutenues jadis par le père Guérard des Lauriers : en considérant la grave situation que connaît l’Eglise, les fidèles sont en droit d’estimer que le Saint-Siège est “formellement vacant” et qu’il est légitime de consacrer des évêques sans mandat pontifical.
Sans partager ces thèses de l’Institut, on lira avec profit la série d’articles publiée par l’abbé Ricossa dans la revue de son Institut, Sodalitium (Località Carbignano 36, 10020 Verrua Savoia, Italie). La revue a une édition italienne et une édition française, qui est envoyée gratuitement à ceux qui en font la demande. A partir du n° 22 de l’édition française (nov.-déc. 1990), vingt-deux articles sont parus et la série n’est pas terminée. On y trouve une grande richesse d’information historique même si on peut ne pas être d’accord avec certaines analyses. Il est à souhaiter que ces articles soient réunis un jour en volume.
• C’est en prévision, cette fois, de la béatification de Jean XXIII que l’abbé Simoulin, supérieur du district italien de la Fraternité Saint-Pie X, a publié un épais dossier de contestation intitulé : “Il
“ papa buono ” : un buon papa ?”. Ce dossier, d’une cinquantaine de pages, fait l’objet d’un numéro spécial de la revue La Tradizione Cattolica (Priorato Madonna di Loreto, Via Mavoncello 25, 47828 Rimini, Italie). Dans une étude plus doctrinale qu’historique, avec de nombreuses citations de textes de Jean XXIII mis en opposition avec les actes magistériels de ses prédécesseurs, l’abbé Simoulin met en cause quatre “sophismes” du “bon pape Jean” : instaurer “un nouvel ordre des rapports humains”, “chercher ce qui unit et mettre de côté ce qui divise”, “il faut se mettre à jour [ le fameux aggiornamento ] et exprimer la doctrine dans les formules de la pensée moderne” et “il convient d’user de miséricorde plutôt que de sévérité et condamner”.
Pour ceux qui ne lisent pas l’italien, signalons que l’abbé Simoulin a publié un résumé de son étude dans la revue Fideliter 3 (n° 136, juillet-août 2000, p. 46-51) : “La bonté du pape Jean ?”.
• La revue Certitudes 4 , dans son numéro 3, publie elle aussi un dossier pour contester cette béatification. On y trouve d’abord un longue étude, d’ordre historique, intitulée “Jean XXIII, regard critique sur une béatification” (p. 6 à 42), étude qui considère toute la vie d’Angelo Roncalli devenu Jean XXIII. Puis l’abbé de Tanoüarn publie une étude doctrinale du discours d’ouverture du concile Vatican II, Gaudet Mater Ecclesiae, un discours de rupture.

4. Des livres sur Jean XXIII
Si les ouvrages consacrés à Pie IX sont peu nombreux en français, en revanche, de nombreux ouvrages de Jean XXIII ou consacrés à Jean XXIII sont parus. Je n’en signalerai que trois :
- Peter Hebblethwaite, Jean XXIII, le pape du Concile, Bayard éditions, 608 pages, 170 F. C’est la réimpression, sans changement, d’un ouvrage paru en 1988 aux éditions du Centurion. L’ouvrage est assez anticonformiste quoique empli d’admirations pour Jean XXIII. La bibliographie est très ample et approfondie. L’auteur souligne notamment, pour plusieurs discours ou documents du pontificaux, l’écart entre la version officielle, promulguée, et la version primitive, réellement prononcée par Jean XXIII et parue dans la presse. On “corrigeait” le pape, dans un sens traditionnel.
- Paul Dreyfus, Jean XXIII, Le Sarment/Fayard, 486 pages, 140 F. Là aussi, il s’agit d’une réédition. L’ouvrage était paru aux éditions Fayard en 1979. La nouveauté réside dans la préface de huit pages que Mgr Capovilla, ancien secrétaire particulier de Jean XXII, a donnée pour cette réédition. Mgr Capovilla aura beaucoup fait pour la cause du nouveau bienheureux mais on peut se demander s’il n’en a pas fait “trop”. Par exemple, l’édition du Journal de l’âme qu’il a établie en 1964 et qui a aussitôt été traduite en plusieurs langues (aux éditions du Cerf pour la traduction française), est une édition expurgée, tronquée, sans que cela apparaisse clairement. C’est depuis qu’une édition critique est parue en Italie qu’une comparaison a pu être faite.
- Mario Benigni et Goffredo Zanchi, Le Bon Pape Jean, Albin Michel, 382 pages, 145 F. Il s’agit de la traduction d’un ouvrage italien, adaptation devrait-on dire puisque la plupart des nombreuses notes de l’édition italienne et certains passages ont été supprimés. Mgr Mario Benigni, décédé le 12 mai dernier, était le vice-postulateur de la cause de béatification de Jean XXIII. Pour achever son travail, il fit appel à Goffredo Zanchi. C’est la “biographie officielle” de la postulation qui est ainsi publiée.
- enfin, on signalera que l’article, célèbre, du père Rouquette s.j., “Le Mystère Roncalli”, publié en juillet 1963 dans la revue Etudes 5 , a été réimprimé dans la même revue (numéro de juillet-août 2000, p. 109-123). Le père Robert Rouquette y présentait la “personnalité extrêmement riche, multiple par là même et parfois déconcertante” de Jean XXIII. L’article vaut d’être lu ou relu. Nonce à Paris, où le père Rouquette l’a bien connu, beaucoup croyaient qu’il “penchait vers l’intégrisme”. “Nous n’avons rien compris alors” reconnaîtra le père Rouquette.

mardi 15 août 2000

[Aletheia n°2] Revue de presse sur le troisième secret de Fatima - Une lettre du Cal Ricardo Vidal

Aletheia n°2 - 15 août 2000

I. Revue de presse sur le troisième secret de Fatima
La troisième partie du secret n’était pas encore révélée - seule l’annonce de sa prochaine révélation avait été faite par le cardinal Sodano, le 13 mai, à Fatima - que le dominicain Cardonnel, dans le Monde (3 juin 2000) la contestait. Sur quatre colonnes, son article dénonçait “le faux troisième secret de Fatima” : “Il m’est intolérable d’entendre que la sainte Mère de dieu ait pu détourner les balles faites pour tuer le pape alors qu’elle n’aurait pas lever le petit doigt pour arrêter l’extermination de millions de juifs et la traite ignoble de millions de noirs”.
Le “silence” de la Vierge Marie, à Fatima, sur la Shoah devient, ainsi, un critère nouveau pour juger de la réalité de l’apparition... Avant l’article, emporté et haineux, du père Cardonnel, un théologien laïc, Enzo Bianchi, avait, dans le quotidien italien La Repubblica, employait un argument similaire : “Un Dieu qui pense révéler en 1917 que les chrétiens seront persécutés et qui ne parle pas de la Shoah et des six millions de juifs n’est pas un Dieu crédible.”
Jean Madiran qui, dans Présent (17 mai 2000), rapportait ce dernier jugement, commentait : “Une question de cette sorte n’est pas inattendue par le temps qu’il fait, et elle va poser un problème à la congrégation romaine chargée de commenter officiellement le 3e secret.”
De fait, dans le “commentaire théologique” que le cardinal Ratzinger, préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, a donné, le 26 juin, de la troisième partie du secret , il n’emploie pas le mot “Shoah”mais il y fait implicitement référence quand il écrit :
“On peut trouver représentée dans ces images l’histoire d’un siècle entier. De même que les lieux de la terre sont synthétiquement représentés par les deux images de la montagne et de la ville, et sont orientés vers la croix, de même aussi les temps sont présentés de manière condensée : dans la vision, nous pouvons reconnaître le siècle écoulé comme le siècle des martyrs, comme le siècle des souffrances et des persécutions de l’Eglise, comme le siècle des guerres mondiales et de beaucoup de guerres locales, qui en ont rempli toute la seconde moitié et qui ont fait faire l’expérience de nouvelles formes de cruauté”1 . L’allusion au génocide est transparente.
Le texte publié est-il complet ?
Le directeur de la Salle de Presse du Saint-Siège, Joaquin Navarro-Valls, avait averti, dès le 21 mai : “La publication de la prophétie ne comportera aucun soutien papal au traditionalisme anti-oecuménique, qui s’était abusivement emparé de certains aspects du message de Fatima...” De fait, l’interprétation donnée par le cardinal Ratzinger contredit complètement l’hypothèse communément admise d’un troisième secret se référant à la crise de l’Eglise et à la perte de la foi dans plusieurs pays. Les deux études les plus approfondies sur le sujet sont celles du père Joaquin Maria Alonso, La vérité sur le secret de Fatima (Téqui, 1979, 107 pages), traduction d’un ouvrage paru en 1976, et, à sa suite, celle de frère Michel de la Sainte Trinité, Toute la vérité sur Fatima, t. III “Le troisième secret” ( Maison Saint-Joseph, 10260 Saint-Parres-lès-Vaudes, 1985, 594 pages). Le cardinal Ratzinger lui-même, dans diverses déclarations sur Fatima, semblait avoir été convaincu par cette thèse d’une troisième partie du secret portant sur la crise de l’Eglise . D’où l’étonnement ou la déception voire la colère de certains commentateurs.
Déjà, après la déclaration du cardinal Sodano à Fatima, le 13 mai, l’abbé de Tanoüarn, avait donné comme titre à son éditorial dans Pacte (numéro de mai 2000, 23 rue des Bernardins, 75005 Paris) : “Fatima, la désinformation”. Après la publication du troisième secret et du commentaire officiel, l’abbé Laguérie, dans le bulletin de son prieuré, Mascaret (n° 221, juillet-août 2000, 19 avenue de Gaulle, 33520 Bruges) a titré : “Fatima : le brigandage” ; l’abbé Delestre, dans une longue étude paru dans le Bulletin Saint Jean Eudes (n° 56, juin-juillet 2000, 1 rue des Prébendes, 14210 Gavrus) parle de “révélation tronquée” et frère Bruno de Jésus , dans la Contre-Réforme catholique au XXe siècle (n° 369, août 2000, Maison Saint-Joseph, 10260 Saint-Parres-lès-Vaudes) parle de”formidable imposture” tandis que Mgr Williamson, un des évêques de la Fraternité Saint-Pie X, dans sa lettre mensuelle (numéro de juillet 2000, Saint Thomas Aquinas Seminary, Road 1 - Box 97 A-1, Winona - Minnesota 55987, USA) estime que le texte révélé le 26 juin n’est pas l’ ”authentique secret”.
Ces contestations se font à des niveaux différents. Il y a ceux qui tiennent le texte publié pour authentique et complet mais qui estiment que l’interprétation officielle donnée est entièrement erronée (l’abbé de Nantes et la C.R.C.). D’autres, en revanche, estiment que l’interprétation donnée par le Vatican non seulement est fausse mais qu’en outre, à dessein, tout n’a pas révélé du troisième secret. C’est ce que l’abbé Laguérie appelle “le brigandage” : “nous n’avons que la vision précédant le 3ème secret et non pas le 3ème secret, et tout - absolument tout - a été orchestré pour nous faire croire le contraire et mettre un point final au terrible message de Fatima.”
Cette position est également celle de l’abbé Delestre, l’auteur de l’étude la plus longue parue à ce jour en France sur les documents publiés par le Vatican. Il estime : “Le 26 juin dernier nous fut présenté un troisième secret tronqué, volontairement amputé de sa première partie constituée de paroles de Notre-Dame qui seules permettent l’interprétation correcte et authentique de la vision que l’on nous a présentée.”
Deux arguments, principalement, permettent, selon l’abbé Delestre, de considérer le texte publié comme tronqué :
1. La célèbre phrase du troisième secret, la première, et la seule connue jusqu’au 26 juin, : “Au Portugal se conservera toujours le dogme de la foi etc.”ne se trouve plus dans le texte officiel du troisième secret publié par le Vatican. La Congrégation pour la Doctrine de la Foi se contente de signaler, en note, que la phrase figure dans le IVe mémoire, achevé de rédiger par soeur Lucie le 8 décembre 1941. Or, la phrase servait de lien entre la deuxième partie du secret, que soeur Lucie venait de rédiger, et la troisième qu’elle n’avait pas encore mis par écrit. Pourquoi la Congrégation pour la Doctrine de la Foi n’a-t-elle pas commenter cet ajout puis son omission?
2. La forme elle-même est en rupture avec les deux premières parties du secret. Après la vision de l’enfer (première partie du secret), la Vierge Marie avait parlé “avec bonté et tristesse” en expliquant et en formulant des demandes, tout en faisant des prophéties sur la guerre à venir et la Russie (deuxième partie du secret). Cette fois, il n’y aurait eu qu’une vision mais aucune parole de la Vierge pour l’expliquer. D’où une des conclusions de l’abbé Delestre : “il apparaît clairement que nous fut révélé le 26 juin dernier, un troisième secret volontairement tronqué, amputé de sa première partie constituée de paroles de Notre-Dame nous donnant la grande clé d’interprétation de la vision publiée. Sans cette clé, la vision reste très obscure et difficile à interpréter.”
Si le texte du troisième secret publié par le Vatican est incomplet, on aurait là une imposture, de même nature que, selon les commentateurs cités, celle qui consiste à dire que la consécration effectuée par Jean-Paul II en 1984 correspond bien à ce qu’a demandé la Sainte Vierge.
Double imposture donc ? Mais, soeur Lucie, lorsqu’elle a a rencontré Mgr Bertone, Secrétaire de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, le 27 avril, puis lorsqu’elle a rencontré Jean-Paul II, le 13 mai, n’a pas contesté l’authenticité du document qui allait être publié, ni les grandes lignes de l’interprétation qui allait en être donnée, ni non plus n’a demandé qu’une consécration, enfin complète, soit faite. Si elle l’a fait, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi s’est bien gardé d’en informer les fidèles. De cette forfaiture se seraient rendus coupable toute la hiérarchie de l’Eglise, jusqu’au pape ... Est-ce pensable ?
A supposer que soeur Lucie ait participé à cette imposture - quelle grave accusation ! -, encore faut-il expliquer son attitude. Certains commentateurs laissent le lecteur libre de soupçonner le pire : une voyante trompée sinon trahie par la hiérarchie ecclésiastique et par son entourage-même. D’autres avancent des explications. L’abbé de Nantes, dans une explication “apaisante” que rapporte frère Bruno de Jésus, estime : “dans sa sagesse, Dieu peut permettre qu’un de ses inspirés s’égare sans L’offenser, afin que la masse des fidèles, qui auraient suivi le pape sans comprendre, soient excusés de leur égarement.” William Morgan dans sa lettre d’informations News ans views (La Guerche, Monks Kirby, Warwickshire CV23 OQZ, Grande-Bretagne) rapporte l’explication du “sedevacantist writer and Fatima commentator, Arai Daniele” : “the conciliarist sister Lucia (seen on Portuguese television on May 13 actively assisting at John Paul II’s Fatima New Mass) is part of the very apostasy which, he believes, the authentic Third Secret warns against. For him, Sister Lucia has an exaggerated concept of religious obedience, which makes her accept implicitly whatever she is told by her putative superiors, ans in particulary by the putative Pope.”
Ce n’est que pour information, et sans rabaisser les explications précédentes à cette élucubration, qu’il faut encore citer l’explication fournie par le Marianisches Schriftenwerk (CH - 4632 Trimbach, Suisse) : s’appuyant sur une comparaison de photographies de soeur Lucie à différentes époques et sur un prétendu exorcisme qui s’est déroulé le 4 août 1982, Bonaventur Meyer, dans un feuillet diffusé en allemand, estime que c’est un sosie de l’authentique voyante des apparitions qui apparaît désormais en public lors de rares cérémonies publiques ! La “vraie” soeur Lucie, séquestrée, n’approuve pas, bien sûr, tout ce qui se dit et se fait au nom de Fatima ...
Persécution de l’Eglise ou crise de la foi ?
Soeur Lucie, si l’on en croit le compte-rendu de sa rencontre avec Mgr Bertone, le 27 avril, compte-rendu publié par la Congrégation pour la doctrine de la Foi, “réaffirme sa conviction que la vision de Fatima concerne avant tout la lutte du communisme athée contre l’Eglise et les chrétiens, et elle décrit l’immense souffrance des victimes de la foi du vingtième siècle.” Elle estime aussi que le personnage principal de la vision est le Pape.
Cette interprétation qui, comme l’écrivait Rémi Fontaine dans Présent (le 28 juin 2000), est “la lecture de l’Eglise”, est contestée.
On remarquera d’abord que le cardinal Ratzinger, dans son “commentaire théologique”, reconnaît proposer seulement ”une tentative d’interprétation du “ secret ” de Fatima”. Il est donc permis aux fidèles de l’interpréter, en toute prudence, différemment.
Un postulat a guidé, semble-t-il, toute l’interprétation des autorités de l’Eglise, postulat énoncé dès le 13 mai, à Fatima, par le cardinal Sodano, Secrétaire d’Etat : “Les situations auxquelles fait référence la troisième partie du secret de Fatima semblent désormais appartenir au passé.” Le cardinal Ratzinger fait sien ce postulat. Et c’est ce postulat qui, en fait, permet de comprendre pourquoi le Vatican a attendu aujourd’hui pour révéler cette dernière partie du message de Fatima.
Soeur Lucie, dans une lettre adressée le 12 mai 1982 au Saint-Père (lettre citée dans les documents publiés par la Congrégation de la Doctrine de la Foi, le 26 juin dernier), écrivait : “si nous ne constatons pas encore la réalisation totale de la fin de la prophétie [ la Russie répandra ses erreurs dans le monde entier ], nous voyons que nous nous y acheminons à grands pas.” Entre 1982 et aujourd’hui, nous aurions donc, selon le commentaire officiel du Vatican, vu “la réalisation totale de la prophétie”.
L’interprétation de la Congrégation de la Doctrine de la Foi est radicalement contestée aussi bien par l’abbé de Nantes et frère François de Marie des Anges, de la C.R.C., que par les abbés Delestre et Laguérie, de la Fraternité Saint-Pie X, mais avec des analyses divergentes sur des points importants.
L’abbé de Nantes interprète la dernière vision du 13 juillet selon une double clé. Premièrement, selon l’hypothèse la plus répandue et la plus solidement argumentée, il interprète la “grande ville à moitié en ruine” décrite par soeur Lucie comme “la Cité sainte, l’Eglise catholique, apostolique et romaine, en état d’autodémolition, en proie aux fumées de Satan, de l’aveu même de Paul VI, depuis que ce Pape en a lui-même ébranlé les fondements, abattu les remparts, profané et dévasté le sanctuaire.” Vision tragique, si l’on suit cette interprétation, puisqu’elle se termine par la description suivante : “Sous les deux bras de la Croix, il y avait deux Anges, chacun avec un arrosoir de cristal à la main, dans lequel ils recueillaient le sang des Martyrs et avec lequel ils irriguaient les âmes qui s’approchaient de Dieu.” Vision que frère Bruno de Jésus, faisant sienne l’analyse de l’abbé de Nantes, interprète ainsi : “le secret s’achève sur un tableau de l’Eglise où la grâce ne passe plus que par le sang des martyrs” (souligné par nous). On a alors envie de demander au commentateur : et les sacrements ?
L’abbé Laguérie propose une interprétation différente de cette description finale de la vision : “Une croix qui ne fournit plus le sang qui irrigue les âmes ! Ce ministère strictement sacerdotal qui n’est plus exercé que par des anges ! Qui, ne pouvant livrer le sang de Jésus-Christ, récupère celui des martyrs : la hiérarchie catholique assassinée ...”
Qui est l’ “évêque en blanc” ?
Le cardinal Ratzinger, dans sa “tentative d’interprétation”, estime que l’”Évêque vêtu de blanc (...) tué par un groupe de soldats qui tirèrent plusieurs coups avec une arme à feu et des flèches” représente Jean-Paul II qui, suite à l’attentat dont il a été victime le 13 mai 1981, “a été très proche des portes de la mort”.
Cette interprétation , formulée déjà le 13 mai par le cardinal Sodano, a été contestée très tôt. Au lendemain des cérémonies de Fatima, l’agence de presse Ru (UNEC, BP 114, 95210 Saint-Gratien), a posé, la première, la question : “ “L’évêque vêtu en blanc” ? Il y en a deux : Jean-Paul Ier et Jean-Paul II. Pourquoi Jean-Paul II est-il officiellement désigné ? Ceci changerait d’ailleurs totalement l’interprétation du secret !”
L’abbé de Nantes s’est lancé, lui aussi, sur cette piste. L’évêque en blanc tué ne serait pas Jean-Paul II mais bel et bien Jean-Paul Ier, saint pape assassiné. Dès la parution de l’ouvrage du journaliste anglais David Yallop, Au nom de Dieu (Paris, Christian Bourgois, 1984), l’abbé de Nantes avait fait sienne la thèse d’une mort non naturelle de Jean-Paul Ier, victime de la maffia vaticane et d’éminents prélats. Aujourd’hui, cette thèse, historiquement peu sérieuse2 , sert de clé d’interprétation du troisième secret de Fatima !
L’abbé Delestre n’interprète pas de la même manière la mort du pape que décrit la vision. Selon lui, il s’agit d’une mort spirituelle qui ne s’applique pas uniquement au pape Jean-Paul II. Et il estime que rapporter cette scène tragique de la vision à l’attentat du 13 mai relève d’une sorte d’ “illuminisme prophétique” et même d’une “inversion vraiment perfide” :
glorifier la personne de Jean-Paul II implique aussi de glorifier les orientations d’un pontificat qui n’a eu de cesse de faire appliquer en tous domaines, les “nouvelles orientations conciliaires” et nous arrivons ainsi à la glorification du Concile Vatican II lui-même, à l’aide d’un troisième secret tronqué auquel on donne un sens exactement opposé au vrai sens de ce que doit être celui du troisième secret intégral” (souligné par l’auteur).
Bernard de Kerraoul, dans le Bulletin d’information de l’Entente catholique de Bretagne (n° 144, juillet-août 2000, 12 rue des Promenades, 22000 Saint-Brieuc) avait fait une analyse proche mais plus prudente : “Il [ le Pape ] est tué au pied d’une grande croix par un groupe de soldats avec une arme à feu et des flèches. L’arme à feu correspond à l’attentat mais ni le lieu, ni les soldats, ni les flèches. Cela concerne peut-être un événement à venir se rapportant à un autre pape. Cette vision présente de curieuses analogies avec une vision de saint Jean Bosco, voyant le pape sortir du Vatican à la tête d’un long cortège et souffrant beaucoup. Il faut peut-être interpréter la vision dans un sens symbolique et alors elle représenterait les souffrances et les déchirements que l’Eglise connaît depuis trente ans. Les flèches symboliseraient les atteintes portées à l’autorité pontificale. On ne peut que faire des suppositions.”
Je fais volontiers mienne cette dernière remarque. En ajoutant cette précision que soeur Lucie a donnée avant la publication du secret et son interprétation officielle et que le cardinal Ratzinger rapporte dans son “commentaire théologique” :
“Soeur Lucie a tout d’abord observé qu’elle avait reçu la vision, mais pas son interprétation. L’interprétation, disait-elle, ne revient pas au voyant, mais à l’Eglise.”
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Le secret de Fatima ne parle ni de bombes atomiques, ni de têtes nucléaires, ni de missiles Pershing ou SS 20. Son contenu ne concerne que notre foi. Identifier le secret avec des annonces catastrophiques ou avec un holocauste nucléaire, c’est déformer le sens du message. La perte de la foi d’un continent est pire que l’anéantissement d’une nation ; et il est vrai que la foi diminue continuellement en Europe.
Mgr Alberto Cosme do Amaral, évêque de Leiria-Fatima, le 10 septembre 1984

II. UNE LETTRE DU CARDINAL RICARDO VIDAL
Le cardinal Ricardo J. Vidal, archevêque de Cebu, aux Philippines, est un des protagonistes des fameux entretiens avec soeur Lucie, publiés en français sous le titre : Fatima. Soeur Lucie témoigne (éditions du Chalet, 1999, 117 pages). La retranscription de ces entretiens, réalisée par Carlos Evaristo, a été mise en cause (cf. Alètheia, n° 1). Certains commentateurs jugent cette retranscription inauthentique, notamment parce que soeur Lucie y affirme que la consécration faite en 1984 par Jean-Paul II correspond à ce qu’avait demandé la Sainte Vierge.
Le cardinal Padiyara, qui a rendu possible l’entretien de 1992, est décédé il y a peu de temps. Pour obtenir certaines précisions et confirmations, j’ai donc écrit au cardinal Ricardo Vidal, qui a rendu possible celui de 1993. En date du 25 juillet, j’ai reçu une réponse écrite dans laquelle il confirme qu’il existe bien un enregistrement vidéo de l’entretien avec soeur Lucie auquel il a pris part le 11 octobre 1993. A propos de la transcription qu’en a faite Carlos Evaristo il précise :
“I could not really give you any comment regarding the veracity of what Carlo Evaristo has written regarding the meeting with Sister Lucia for the simple reason that I have not received a copy of the said book nor have I read its content.”
Le cardinal Vidal ne connaît donc pas la retranscription des entretiens qui a été réalisée par Carlo Evaristo. Donc il ne la conteste pas ni n’en confirme l’authenticité. En revanche, dans cette lettre, il ne s’élève pas contre une des affirmations centrales de cet entretien du 11 octobre 1993 : la consécration faite en 1984 correspond à ce qu’avait demandé la Vierge.
Je livre ce document supplémentaire aux lecteurs de bonne foi.

Prochain numéro, le 3 septembre : Une double béatification pontificale.

samedi 1 juillet 2000

[Aletheia n°1] réponse à l'abbé Delestre - la consécration de 1984 - une lettre de Soeur Lucie

Altetheia n°1 - Juillet 2002


I. Réponse à M. l’abbé Delestre
En 1999, le groupe de presse Fleurus m’a contacté pour un travail d’édition. Ils avaient acheté les droits de traduction d’un ouvrage portugais, Duas Entrevistas com a Irmã Lúcia, de Carlos Evaristo (Fatima, Regina Mundi Press ICHR, 1998). La traduction française était achevée et ils souhaitaient en produire l’édition. L’importance des entretiens dont il s’apprêtait à publier la traduction française leur avait complètement échappé. Ils n’avaient pas saisi le caractère exceptionnel des entretiens accordés, par soeur Lucie, en octobre 1992 au cardinal Padiyara et en octobre 1993 au cardinal Vidal. Personne, semble-t-il, dans le groupe de presse, n’avait compris grand chose à “ces histoires de consécration de la Russie et de 3e secret” (sic). On ignorait encore, alors, que le pape allait béatifier, l’année suivante, deux des trois voyants de Fatima et révéler la troisième partie du célèbre “secret”.
Je raconte tout ceci pour montrer que le travail éditorial en question ne relevait en rien d’une stratégie commerciale ni non plus ne participait d’une campagne pour travestir le message de Fatima, comme on m’en accusera bientôt.
Chez Fleurus, on me demanda donc d’écrire une brève histoire des apparitions de Fatima, destinée à figurer en présentation de l’ouvrage, et aussi de réviser et d’annoter le texte traduit, passablement mal rédigé. Je fis ce travail, qui ne se prétendait pas une étude exhaustive des apparitions de Fatima et des questions encore non résolues. L’ouvrage parut en octobre 1999, sous le titre Fatima. Soeur Lucia témoigne (éditions du Chalet, 117 pages). Il passa assez inaperçu pendant plusieurs mois, je ne m’étais occupé en rien de sa diffusion et du service de presse. Dans son numéro 363, de janvier 2000, la revue de l’abbé de Nantes, La Contre-Réforme Catholique au XXe siècle, publia un court article de frère François de Marie des Anges, intitulé “Les affabulations d’Evaristo”. Frère François parlait d’exécrable petit bouquin”, estimait que les deux entretiens publiés avaient été “forgés de toutes pièces par Evaristo” et terminait par une sommation : “Quant à Chiron, en se compromettant avec lui, il s’est déshonoré. Quand donc aura-t-il l’honnêteté d’étudier le dossier et de se rétracter ?”
Cette critique, plus que sévère, n’est guère étonnante. On sait que l’abbé de Nantes, et à sa suite Frère François de Marie des Anges, jugent que la consécration accomplie par Jean-Paul II en 1984 n’a pas correspondu à ce qui était demandé par la Vierge. En outre, ils estiment que les lettres dans lesquelles soeur Lucie a affirmé que cette consécration était accomplie comme la Sainte Vierge l’avait demandé étaient des faux (cf. CRC n° 262, 264 et 268, en 1990). Or, dans les entretiens publiés, soeur Lucie revient longuement et précisément sur la consécration de 1984 et donne même une confirmation supplémentaire.
En mai dernier, le nouveau pèlerinage de Jean-Paul II à Fatima, pour la béatification de deux des voyants de Fatima, donna une nouvelle actualité au livre. Le quotidien Présent décida de m’interroger à ce sujet mais aussi à propos de mon Enquête sur les apparitions de la Vierge (Perrin/Mame, 1995) et de mon Enquête sur les miracles de Lourdes (Perrin, 2000). L’entretien, assez long, parut le 20 mai. En ce qui concerne Fatima, je ne faisais, pour l’essentiel, que citer des propos et des jugements de soeur Lucie. Cela valut au journal, le 2 juin, l’envoi, par télécopie, d’une longue “Réfutation”, émanant de l’abbé Delestre, prêtre de la Fraternité Saint Pie X au prieuré de Lisbonne. Il relevait, dans la présentation que j’avais rédigée pour Fatima. Soeur Lucia témoigne, des “inexactitudes assez graves et de très grosses erreurs historiques”. Et il contestait, lui aussi, l’authenticité des entretiens publiés par Evaristo, jugeant que la consécration accomplie par Jean-Paul II en 1984 ne correspondait pas à ce qu’avait demandé la Vierge.
L’abbé Delestre n’avait pas jugé utile de m’envoyer sa “Réfutation”. Il ne prit pas la peine non plus d’accuser réception de la réponse, précise et courtoise, que je lui adressais quatre jours plus tard. Pourtant, il a largement diffusé sa “Réfutation” dans les prieurés de la Fraternité Saint-Pie X, en France et à l’étranger, et dans différentes rédactions.
C’est donc pour faire connaître ma défense que je publie, ici, sans modification, la réponse que je lui ai faite.
Yves CHIRON
6 juin 2000
16, rue du Berry
36250 NIHERNE
France
Tél : 02 54 29 81 02
Fax : 02 54 29 81 65
A l’attention du Padre Fabrice Delestre
Monsieur l’abbé,
j’ai lu avec intérêt la “réfutation” que vous avez envoyée à Présent, relative à l’entretien qui y a été publié le 20 mai dernier.
Vous avez relevé 7 “inexactitudes assez graves” ou “grosses erreurs historiques” dans la présentation que j’ai rédigée pour l’édition du livre Fatima. Soeur Lucia témoigne. J’y répondrai point par point, en toute bonne foi. Mais permettez-moi d’abord de préciser l’exacte mesure de ce que j’ai écrit à propos des apparitions de Fatima.
Je ne me prétends pas “spécialiste” des apparitions de Fatima. Après un travail de plusieurs années sur le sujet, j’ai publié en 1995 une Enquête sur les apparitions de la Vierge où les apparitions de Notre-Dame à Fatima étaient évoquées à côté de centaines d’autres. Quant à ma “Présentation” du livre en question, elle est brève - 46 pages imprimées - et elle ne prétend pas être un historique complet des apparitions de Notre-Dame à Fatima. Je considère que les trois volumes publiés par frère Michel de la Sainte Trinité sont encore aujourd’hui l’étude de référence, en français, sur Fatima. La plume de frère Michel, d’ailleurs, nous manque beaucoup aujourd’hui. S’il est une autorité en la matière, c’est bien ce religieux qui a quitté l’abbé de Nantes pour le silence de la grande Chartreuse.
Concernant les 7 “inexactitudes” ou “erreurs” que vous avez relevées dans ma “Présentation” :
1) Je ne nie pas que la septième apparition ait eu lieu le 16 juin 1921. La note 11 de la page 36 en admet l’hypothèse. Je ne fais que citer, sur le sujet, les avis d’un même spécialiste, dom Claude Jean-Nesmy. J’aurais pu, il est vrai, citer le témoignage du chanoine Galamba que rapporte frère Michel. Mais, encore une fois, mon texte de présentation ne prétendait pas être une histoire complète des apparitions avec étude critique des documents et témoignages.
2) Vous trouvez que je “présente mal les choses” quand j’évoque la différence entre les trois voyants (p. 18-19).
Ai-je été “inexact” ? Je dirais plutôt que j’aurais pu être plus précis, comme je l’ai été dans mon Enquête sur les apparitions de la Vierge (p. 38) où j’écris : “Francesco voit la Vierge mais ne l’entend pas, Jacinta voit et entend la Vierge mais ne lui parle pas, seule Lucia voit, entend et dialogue avec la Vierge”.
3) Vous estimez que ma présentation du message du 13 juillet est “très mal faite” et que je “rédui(s) le secret à ce qu’on appelle la <<>>, n’expliquant absolument pas que le message du 13 juillet 1917 est constitué pour l’essentiel d’un secret en trois parties distinctes”.
Or, dans ma présentation du troisième secret (p. 48-51), j’emploie exactement la même formule que vous ! J’écris (p. 48) : “Les secrets révélés à Fatima par la Vierge l’ont été lors de l’apparition du 13 juillet 1917. Il s’agit, on l’a vu, d’une révélation unique, comportant trois parties distinctes. Etc...”
4) Vous estimez que mon commentaire sur la vision de l’enfer est “inexact, dangereux et diamétralement opposé à certains passages des Mémoires de Soeur Lucie sur le sujet”.
L’expression “analogique” est-elle inadéquate pour qualifier la description de l’enfer faite par soeur Lucie ? Je laisse les philosophes et les théologiens en discuter. En tout cas, je ne fais que m’inscrire, dans les quelques lignes relatives à l’Enfer, dans la lignée des commentateurs nombreux de cette vision qui ont essayé de la comprendre en se référant aux Saintes Écritures.
Quant à la contradiction que vous croyez voir entre les textes des Mémoires et le compte-rendu des entretiens de 1992 et 1993, elle ne m’apparaît pas comme telle. C’est bel et bien toujours d’un avertissement du Ciel, sur la réalité de l’Enfer, que soeur Lucie transmet.
5) La place du troisième secret dans le message du 13 juillet serait, par moi, “indiquée de façon erronée”.
En attendant la publication intégrale de la troisième partie du secret de Fatima, on est réduit à des hypothèses. Les spécialistes ont des avis divergents sur l’endroit précis du texte où se situe le troisième partie du secret. Si on se réfère à la reproduction photographique d’une partie du manuscrit de soeur Lucie (Mémoires de soeur Lucie, p. 170-171), on lit : “Au Portugal se conservera toujours le dogme de la foi, etc.”
Cet “etc.” n’indique-t-il pas que trouve ici sa place le fameux troisième secret ? C’est donc bien téméraire de parler de ma “grande méconnaissance du secret du 13 juillet 1917”.
6) Je situe mal l’apparition du 19 août, qui a eu lieu aux Valinhos et non à la Cova da Iria. En effet, j’aurais dû employer une autre expression que “le lieu habituel”. Je voulais mettre en valeur le fait qu’à la date prévue initialement, le 13 août, la Sainte Vierge n’est pas venue dans la prison où se trouvait les enfants mais elle a attendu leur sortie pour leur apparaître à l’écart, comme auparavant, dans un endroit isolé de la campagne.
7) Vous relevez comme une “grave erreur” de situer en 1929 la locution qui commence par ses mots “Ils n’ont pas voulu écouter ma demande !... Comme le roi de France, ils s’en repentiront...”
Dans la lettre au Père Gonçalves que vous citez, soeur Lucie ne précise à aucun moment la date de cette locution, elle écrit simplement : “Plus tard...”. On peut remarquer d’ailleurs que “la locution de Rianjo”, à laquelle vous faites allusion, n’est pas identique, dans ses termes du moins, à celle dont qui est citée dans la lettre au Père Gonçalves. Est-il vraiment impossible, sur un sujet aussi grave, qu’il y ait eu deux locutions surnaturelles, à deux années de distance ?
Là encore, les avis des spécialistes divergent.
J’arrête là ma réponse à votre longue “Réfutation”. Quant à la contestation que vous faites des propos de soeur Lucie rapportés dans le livre Fatima. Soeur Lucia témoigne, et que j’ai cités dans l’entretien en question, il dépasse ma petite personne. C’est l’authenticité-même des propos de soeur Lucie que vous contestez, après d’autres. Je n’entreprendrai pas, ici, de démontrer leur authenticité. Je remarque simplement que vous niez que la consécration demandée par la Vierge ait été accomplie en 1984 par Jean-Paul II. Vous le niez en arguant que les fruits d’une telle consécration ne sont pas visibles. Mais vous ne répliquez rien aux arguments précis avancés par soeur Lucie pour estimer que la consécration, telle qu’elle a été faite en 1984, a correspondu à ce que souhaitait la Sainte Vierge.
Je suis heureux pour vous que vous ayez le loisir “depuis 3 ans d’étudier spécialement Fatima et tous les événements s’y rapportant”. Nul doute que vous n’en tiriez, avec la grâce de Dieu et à l’intercession de Notre-Dame, de nouvelles lumières sur ces Messages si importants du Ciel.
Pour ma part, depuis l’Université - c’est à dire, depuis plus de vingt ans maintenant - j’étudie en historien et en croyant l’histoire de la spiritualité et des faits mystiques. Je suis allé en pèlerin à Fatima, avant d’écrire sur le sujet, et je m’efforce, à ma place, et avec mes moyens, de ne pas être infidèle aux Messages que Notre-Dame y a délivrés.
Si certaines des formulations que j’ai employées dans la “Présentation” en question sont trop imprécises ou inexactes, je vous remercie de m’avoir aidé à les corriger, mais c’est bien exagéré et aventureux de prétendre que dans l’entretien publié dans Présent, “en ce qui concerne Fatima, à peu près tout ce qui est dit est faux ou inexact”. Vous aurez remarqué que ce que je dis de Fatima (et qui n’occupe qu’un tiers de l’entretien) est, pour l’essentiel, constitué de propos de soeur Lucie tirés de Fatima. Soeur Lucia témoigne. C’est donc bien ce livre que vous considérez comme “faux ou inexact”. C’est là, je crois, la question essentielle en débat.
Je vous prie d’agréer, Monsieur l’abbé, l’expression de mes sentiments respectueux.



II. La consécration de 1984
Ce qui est en question, bien au-delà de mes écrits personnels, est la question suivante : la consécration effectuée par Jean-Paul II le 25 mars 1984 correspond-elle bien à ce qu’avait demandé la Vierge, lors de son apparition à Tuy, en 1929 :
Le moment est venu où Dieu demande au Saint-Père de faire, en union avec tous les évêques du monde, la consécration de la Russie à mon Coeur immaculé. Il promet de la sauver par ce moyen.”
Je ne retracerai pas, ici, l’histoire de toutes les consécrations faites depuis 1942. Je rappelerai simplement que Jean-Paul II, le 13 mai 1982, avait fait, à Fatima, un “acte de consécration et d’offrande” à la Vierge Marie, à Fatima. Il manquait à cet acte l’union de tous les évêques. Aussi, avant la consécration de mars 1984, Jean-Paul II avait écrit à tous les évêques (lettre en date du 8 décembre 1983, publiée dans la Documentation catholique, n° 1870, 18.3.1984, p. 286), leur envoyant le texte de l’acte de consécration qu’il entendait renouveler le 25 mars suivant et leur demandant de faire la consécration “en même temps que moi, de la manière que chacun de vous jugera la plus adaptée”.
Dans l’entretien accordé au cardinal Padiyara et à d’autres visiteurs, en 1992, soeur Lucie a affirmé que même si tous les évêques n’avaient pas accompli l’acte de consécration demandé, “nous ne pouvons pas dire que ces évêques n’ont pas participé : ils ont commis un péché d’omission. La majeure partie des évêques était unie au pape dans cet acte. Le peuple du monde entier, dans chaque diocèse, était uni aux évêques et les évêques à leur tour au pape. Ainsi cette consécration a été une grande union du peuple de Dieu. C’est pour tout cela qui a contribué au fait que cette consécration a été acceptée.” Et quand on lui a demandé si la Russie ne devait pas être nommée explicitement dans l’acte de consécration, soeur Lucie répond : “Dans le texte de consécration de 1984, quand le pape a parlé de “ ces peuples ... ”, son intention était la Russie. Ceux qui étaient au courant de la demande de consécration de la Russie savaient à quoi il se référait, de même que Dieu, qui est omniscient et qui peut lire les pensées des hommes. Dieu savait que l’intention du pape était la Russie et qu’il se référait à la Russie dans sa consécration.” Enfin, autre point, qui n’est pas le moins important quand on sait que soeur Lucie, à titre privé, continue à avoir un rapport privilégié avec Notre-Dame, à la question : “cette consécration a été acceptée par Notre-Dame ?”, elle répond : “Oui”.
L’abbé de Nantes et Frère François de Marie des Anges, à la CRC, l’abbé Delestre et d’autres prêtres de la Fraternité Saint-Pie X, les pères dominicains d’Avrillé dans le dernier numéro de leur revue le Sel de la terre (n° 33, p. 168-170, Couvent de la Haye-aux-Bonhommes, 49240 Avrillé) contestent l’authenticité des propos tenus au cours des entretiens. Mais ils ne contestent pas de manière précise, argumentée, les RAISONS données par soeur Lucie et qui lui font affirmer que la consécration effectuée en 1984 a été faite selon la demande de la Vierge.
Certains de ceux qui contestent la consécration de 1984, et les entretiens publiés, s’appuient sur une lettre du père Francesco Veras Pacheco (lettre apparemment non datée) et dans laquelle ce religieux, qui vit au Brésil et qui a servi d’interprète lors de l’entretien de 1992, affirme que l’ouvrage de Carlos Evaristo “contains lies and half-truths” .
On doit remarquera que le père Pacheco ne précise pas en quoi consiste les “mensonges et demi-vérités” qui seraient contenus dans le livre publié par Evaristo. Dans cette lettre, il ne dit rien non plus de la consécration de 19841 .
Enfin, on doit signaler que l’entretien de 1993, avec le cardinal Ricardo Vidal, et auquel n’assistait pas le père Pacheco, a fait l’objet d’un enregistrement audio et vidéo. Soeur Lucie y répète, et y complète même, ce qu’elle avait dit en 1992.



III. Une lettre de soeur Lucie
En vue de préciser certains points relatifs aux apparitions et au message de Fatima, et parce que j’ai un ouvrage en préparation sur le “troisième secret” (ou, plus exactement, le secret en trois parties), à paraître aux éditions Certitudes, dirigées par M. l’abbé de Tanoüarn, j’ai écrit à soeur Lucie, l’interrogeant, entre autres choses, sur la consécration.
J’ai posé la question suivante :
“la consécration faite par Jean-Paul II en 1984 doit-elle être renouvelée, avec mention explicite, ou peut-on affirmer que la consécration faite en 1984 a suffi et a produit ses effets ?”.
J’ai reçu, du Carmel de Sainte-Thérèse, de Coimbra, une réponse, manuscrite, en français, en date du 7 juin, dont j’extrais le passage relatif à la consécration :
“ Au nom de Sr. Lucie, je viens répondre à vos questions :
- la consécration faite par Jean-Paul II, en 1984, a répondu à toutes les demandes de la Sainte Vierge. Si on veut la renouveler plusieurs fois, ce sera pour affirmer une chose qui est déjà faite. Comme on renouvelle les promesses du baptême ou les voeux de profession.
Certains esprits trouveront encore là, sans doute, matière à contestation. Estimant qu’”on” fait dire à soeur Lucie des choses qu’elle ne pense pas. Dans ce cas-là, il s’agirait d’un scandale énorme, d’un mensonge considérable dont se rendent coupables toutes les religieuses du Carmel de Coimbra, toutes les autorités de l’ordre, l’évêque du diocèse et jusqu’au pape.

Prochain numéro, le 15 août : Revue de presse sur le 3e secret de Fatima.
A signaler, déjà, le dernier numéro de la CRC (n° 368, juin-juillet 2000, Maison Saint-Joseph, 10260 Saint-Parres-lès-Vaudes), tout entier consacré au sujet, sous la plume de frère Bruno de Jésus. La CRC, à la différence d’autres publications, tient la troisième partie révélée du secret pour authentique, estime toujours que la consécration de 1984 n’a pas correspondu à ce que demandait la Vierge mais, fait nouveau et très important, juge que “La Russie [est] sur le chemin de la conversion”.